27.12.06

sur les bas-côtés, vite

ça défile

on pourrait aller plus vite plus vite encore c'est une question de retard à combler de vide à creuser pour le faire disparaître on pourrait ne pas se retourner et voir seulement défiler sur le côté la vitesse qu'on met à combler les vides aller d'un endroit à un autre sans regarder vraiment le temps qu'on met qui dure toujours plus de temps que le temps de le dire de le combler de l'écrire c'est encore pire c'est encore plus loin ça dure plus vite que nous le temps de l'écrire la vitesse qui circule entre nous et les choses qui nous séparent d'elle - de la vitesse qui produit ça ; le monde suspendu à la force qui le déplace ; le monde se déplace à la vitesse qui nous met en retard ; le monde qui continue se maintient dans l'existence sous le regard qui le voit défiler

25.12.06

passer l'hiver

derrière

De comment se passe l'hiver, d'où il vient, et par où il passe, de combien il s'accroche, (au froid, aux variations du froid), souvent, mais quelques instants, on y pense, balayer le déluge ne suffit pas pour l'effacer - seulement le pousser un peu plus loin, devant soi, laisser pour plus tard les différentes manières d'en finir - les listes se font toutes seules - comment le froid, et de combien il leste, d'où il remonte, et par où commencer, par où reprendre quand il faudra recommencer

19.12.06

le théâtre de Séraphin

ombres chinoises portées sur le soir

"Mais le lendemain, le théâtre de Séraphin faisait relâche - sur scène, le décor de la veille tenait encore droit les spectacles dévoilés, les paysages figurés comme les rêves qu'on fait en rêve, parfois, et qui reviennent, et en travers de la lumière froide ce matin, les fils descendaient du plafond, les machineries éventrées du théâtre se reposaient doucement au silence feutré des mardi, quelques marionnettes rangées (entassées) au fond souriaient béâtement sur le silence du plateau, narguaient les spectateurs qui hantaient les sièges vides rabattus sur leur dossier, on passait ; et l'on voyait jonchées sur le sol, une jambe, une tête (sourire encore, et les yeux grand ouverts), parfois quelques fleurs lancées la veille et déjà pourries, des sucettes mordues, des vêtements d'enfants oubliés pour toujours ici (et pour toujours les mêmes : un seul gant, un bonnet noir, que sais-je encore), et sur les murs derrière moi, rien : la lumière passait et ne se portait sur rien, la toile qu'on tirait fort sur le devant de la scène était pour l'heure affalée sur le sol, tordue dans ses plis - la lumière qui traversait et ne se portait sur rien d'autre que ma main signalait l'absence de la toile quand au passage de ma main sur un rayon de lumière, mon ombre disparue s'évanouit sans éclat ni applaudissement, au matin serré de décembre - ombres chinoises mortes dressées sur son silence - ombres encloses dans leur imminence absurde, absurde mais si tenace qu'à tous moments, je m'attendais à voir derrière moi se lever les mains des pantomimes, les reflets des fables, les théâtres d'ombres de mon rêve."

Sur l'église endormie, les jeux d'ombres et de lumière inversent les rôles : le théâtre dehors toute la nuit, et tout le jour tendu en vain vers elle - vers la nuit qui soudain ferait entendre les trois coups.

13.12.06

"dégagements"

n'importe où

ni l'enfer - plus loin ça n'existe pas ici, ça prend son temps, ça produit des messages, ça demande des comptes, ça rend des comptes, ça compte toujours le temps et l'argent - ni la terre n'importe où, où elle commence, où elle finit

"Allons plus loin encore, à l'extrême bout de la Baltique; encore plus loin de la vie, si c'est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu'obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d'un feu d'artifice de l'Enfer!" (Ch. Baudelaire)

En traversant la rue, je regarde des deux côtés - ni à gauche (les possibilités du monde écartées, les rages, les colères), ni à droite (la rareté de la lumière, les crevasses ouvertes sur le toujours des lendemains recommencés) : partout la même vitesse qui circule -

et plus loin encore, les déplacements en silence se font, se défont, dégagements produits plus loin - organisent plus loin leur remontée prochaine.

10.12.06

le lendemain

Rue des Fossés Saint-Bernard
(croisement du Boulevard Saint-Germain et du Quai Saint-Bernard)


"Et c'est à ce moment là, ce moment précisément de la nuit et du jour réunis, ramassés en leur pointe, en leur extrémité invisible et plus fine que la peau, à ce moment précis alors, cet instant immobile et froid, qu'il ressentit pour toujours le sentiment d'être là. Le sentiment d'être là ne le quitterait pas. Il se confondait avec celui d'appartenir au monde. Et le monde n'existait pas. C'était ce sentiment là - d'être là : battre dans la poitrine la pulsation du temps ce n'est pas mesurer la vie dans le corps (mais compter, du plus bas au plus profond, compter chaque chiffre, du premier jusqu'à l'avant dernier : jusqu'à l'avant dernier et recommencer) et marcher ce n'est pas avancer seulement sur le sol, c'était faire rouler la terre sous les pieds, c'était la déplacer sur des distances inimaginables. Du jour au lendemain, et du lendemain jusqu'à la fin du jour, voilà. On essaie d'appeler - il est injoignable, naturellement. Certains l'ont vu monter dans le camion, certains l'ont vu descendre ensuite, d'autres encore assurent n'avoir rien vu. Tous s'accordent à dire qu'il ne disait rien, qu'il n'offrit aucune résistance. (On discute encore les heures). On ne le trouve plus. Ne sait plus où il est. On cherche dans la Loire. Il est peut-être plus loin."

Aujourd'hui, l'histoire ne nous appartient pas. Il y a ceux qui savent, qui se taisent ; il y a ceux qui l'inventent ; il y a ceux qui voudraient la raconter. Il y a ceux qui mentent. Quelque part, il y ceux qui disparaissent (diront-ils ce qu'ils ont vu), et il y a ceux qui s'inquiètent. Il y a un monde, où du jour au lendemain, il est possible de disparaître

9.12.06

l'aveu

derrière la Place

Nous voudrions garder le ciel pour nous, nous voudrions parler et ce n'est pas suffisant, nous voudrions serrer contre nous une seconde dans le froid, pour la garder pour toujours contre nous, et serrer encore (ce n'est pas suffisant), nous pensons rentrer, nous cacher dans l'obscurité pour dormir (et rêver peut-être), mais le soir l'aveu de la nuit proche nous enlève, et nous emporte loin, un peu plus loin, et la ville est éparpillée dans le ciel, on peut voir ses lumières, on peut les compter, on peut deviner sous ce qu'elle cache, les promesses qu'elle n'ose plus faire, les risques qu'elle ne prend plus, les dangers qu'elle évite - dans le ciel reflété des lumières de la ville, on peut voir les paroles qu'on s'adresse, auquel on ne renonce pas (nous n'avons pas renoncé), on serre contre nous chacune de ses secondes, on ne rentre pas encore, on lève les yeux au dessus du dôme dans le soir allumé par la ville reflétée au ciel, on compte les étoiles, on oublie le froid, on frôle un peu (et ce n'est pas suffisant) cet aveu que la nuit concède sur nos pas ; on va fermer la porte, on jette un dernier regard par dessus l'épaule - voir si les lumières sont encore là.

6.12.06

aux doigts de rose

traînées de matin (ce matin)

jet de sang sur la main comme dans l'esprit, vide écoeuré devant son étendu, large plaie au dessus de la ligne de vie, attente crispée devant le matin dans le froid et l'attente crispée, cellules qui s'amenuisent, qui rétrecissent, cellules ouvertes, souffle court, souffle coupé, le coeur bat hors de la poirtine (les battements sont si rapprochés, c'est comme un seul battement), cellules qui s'effritent, cellules délabrées où on entasse les pensées, (où elles débordent), et au dessus de la douleur de la main : la douleur souterraine du vide, la douleur grande ouverte dans le ciel laisse passer un peu de sa liqueur froide (cellules qui disparaissent), sa liqueur acide et blême, sa liqueur écoulée sur la peau qui ravive la blessure

5.12.06

comme une possibilité

Barricades de publicité en bas de la rue (travaux)

Où le vent souffle et ne disperse pas, la ville est une grande rue ouverte traversée, une grande étendue de trottoirs qui finissent par se rejoindre sous mes pieds, le vent ne disperse rien, ni pensées rangées en ordre dans les journaux, ni fatigue accumulée derrière le jour (le soir)

Peu de chose, rien qui chasse
l'effroi de perdre l'espace
est laissé à l'âme errante
(Ph. Jaccottet)

Où le vent disperse, il y aurait (qu'on emporte cela) les lumières éteintes en premier, et puis le reste (tout le reste qui n'en finit pas), le reste : même le vent : où le vent disperse il y aurait la force d'avancer sans penser (sans fatigue) - et parler - la langue remplace la ville, qui nomme les choses, affiche en grand les désirs, chasse la peur, l'espace, dessine sur le sol les chemins de l'errance, les routes automatiques jusqu'au sommeil - la langue parle (encore elle dit des choses comme je ne suis qu'ici je ne suis pas d'ailleurs et peu de chose, vraiment peu de chose comme se poser sur les instants et peser encore et encore comme les retenir mais ne pas les regretter (jamais) et les déplacer devant la ville pour faire parler en elle la résistance possible aux jours encore) elle se pose sur la ville et l'efface (l'efface sans doute ce n'est pas le mot ; l'efface ce n'est qu'une image de plus avalée par la ville), elle se pose sur la ville et parle sa langue à elle, la remplace, la langue remplace la ville et puis l'errance vient seule, sans effort, comme une possibilité grande ouverte sur le jour, comme une volonté irrespirable imposée sur le vent qui disperse, et ne souffle plus.

3.12.06

le jour n'entre jamais

à l'heure (toutes les trois minutes)

j'ai marché devant moi, devant moi encore, un pas après l'autre, il y avait encore devant moi le sol et le reste, le plafond au dessus, il y avait - devant moi chaque rangée de trottoirs alignait les maisons, les toits par dessus, comme pour cacher, et les portes des maisons bien devant pour empêcher les rues d'entrer, les rues de sortir du dehors pour marcher sur les portes et les enfoncer - dans le métro il ne fait pas nuit (non), il ne fait pas nuit parce que le jour n'entre jamais, le téléphone ne passe pas (on n'entend rien, on sait bien qu'on n'entend rien, on crie, on est dix mètres sous le sol, on voudrait l'entendre encore, personne ne nous entend, on crie dans le téléphone et personne ne nous entend) les gens ne restent jamais (sauf quelques uns, on les regarde comme le trottoir qu'on chevauche), les bruits sont les mêmes d'un bout à l'autre du métro, marché devant soi, toujours on confond les stations, les sols, les bruits, les gens qui passent, ceux qui restent, les minutes à heure fixe qui s'arrêtent et repartent, et repartent devant moi (il y avait le sol, le trou du sol où passe le métro, le trou invisible qui nous déplace par à-coups dans le métro) - les gens sont les mêmes, les sols, et le reste, et devant moi, les portes s'ouvrent et se ferment dans un bruit, les vitesses passent et soufflent sur le sol, devant moi s'arrête, j'ai marché devant moi - un métro après l'autre encore, barrière verte et blanche, et devant moi ne s'arrête pas.

29.11.06

(pas une ligne) le vide

"les arbres ont tous une ombre
et je ne veux m'arrêter que devant ces murs repeints"

Breton, Soupault


des ciels qui passent, qui traversent, et dans les arbres, leurs ombres si hautes (elles couvrent toute la ville), des ciels par endroits dépassent, débordent, et des moments où ils pourraient retomber, il n'en reste rien, des moments où laisser sur le sol, un peu de leur blancheur, (un peu de leur hauteur), il n'en reste que des vides, des creux silencieux dans la mémoire, et dans les mains, des solitudes comme des routes ouvertes sur l'exil (les départs en exil), et que des bruits, il n’en reste que des bruits dans la nuit, des bruits dans le jour, on s'étonne, il éteint chaque moment où l'on pourrait se taire, où l'on pourrait entendre l'ombre traversée du ciel dans les feuillages (le vent, le siècle évanoui, la rumeur des échanges sociaux), mais ça n'est pas l'instant, juste l'idée, l'idée qu'on pourrait voir le siècle soudain s'évanouir derrière son ombre, l'idée qu'on pourrait lui survivre, mais ce n'est pas le moment, ce n'est pas l'instant, ce n'est pas l'endroit ni la blancheur où s'écarter, ce n'est pas seulement passer, s'étonner de ne voir que des ciels envahir tout là haut l'espace de nos idées, et l'endroit, la blancheur où on pensait être protégé - que des ciels circulent, et ça n'étonne personne, que des idées les déplacent, et ça ne fait pas une ligne, nulle part, et que des feuillages dans l'ombre des arbres, ouvrent les ciels par endroit, c'est dans l'ordre (étalé) des choses, étalé dans l'habitude des choses - mais l'idée qu'on pourrait ne pas en rester là, et que des ciels passent et traversent sans personne pour les voir, les compter, les mesurer, que des vides s’ouvrent et ne précipitent personne, que des siècles creusent les vieilles ornières et n’engendrent personne, ni personne, et les murs se soulèvent, et le silence ne s’établira plus, ni personne, les moments où l’idée passait, on s’en rappellerait comme des départs d’exil, on oubliera la route, on oubliera le jour, les maisons, les tables mises sur les habitudes encore, les soupes chaudes préparées et laissées là, au moment du départ – l’effarement sur les lèvres que les ciels qui passent n’arriveront jamais à interrompre.


(Les paysages, de simples fils,

tendus
suspendus au dessus
du vide

qui avance)

27.11.06

lumière horizontale

rue du croissant


porte fermée contre le soir, rue ouverte sur la ville, ciel serré dans le froid, jour horizontal dès le matin prêt à retomber, soir dès cinq heures étendu sur toute la ville, novembre clos sur lui même - novembre encore porte dressée sur le jour qui ne s'ouvre jamais.

22.11.06

le temps qui passe ici

pont d'austerlitz

sinon comment mesurer la distance qui sépare, comment s'y délivrer, la seconde même de la traversée, comment la voir passer, comment s'y préparer, la seconde qui traverse le pont en même temps, la seconde qui échappe à la suivante, qui la suit, qui répète la suivante, s'y confond, devient la seconde qui passe, et ne traverse plus, qui est passée, le pont passé, la seconde traversée, sur les distances séparées, sinon comment mesurer l'espace sans le temps qui l'annule, le traverse, sans le temps qui s'arrête, et laisse passer le pont, juste l'espace d'un instant le temps que le fleuve passe, et continue plus loin, comment mesurer le temps qui sépare, comment faire, si quand on passe ici, le temps qu'on prend aux visages, on ne le rend pas aux voix qui les portent, sinon comment mesurer le monde qui s'étale, on reste là, on ne le voit pas, on regarde passer - si on ne passait pas, comment mesurer la distance qui s'annule quand on la traverse.

21.11.06

moments d'absence

en descendant rue des carmes

tous les gestes fixes, les gestes abîmés, figés dans le reste, dans l'attitude, et l'effarement, tous les gestes posés sur le bas-côté, abandonnés le jour du départ, dans un coin pour oublier, et tous les autres gestes, les gestes qui déplacent, qui enfoncent les pas dans le sol, les mains dans les poches, qui font le ciel plus haut, les ruelles plus étroites encore, tous les gestes inventés, lever les yeux, les gestes évidents, les gestes invisibles qui remettent chaque chose à leur place, les gestes arbitraires qui organisent le monde, les gestes étranges qui marquent la reconnaissance, qui délimitent l'espace, la solitude possible - et impossible, les gestes impossibles, qu'on dessine secrètement dans le noir quand on est sûr que personne n'est là pour les surprendre, les gestes qui dévisagent, dans les moments d'absence, les gestes qui font rendre gorge à la réalité

20.11.06

des couloirs

"des couloirs qui s'ouvrent"

et plus loin, encore plus loin, les traces par terre des nouvelles de la veille déchirée, les traces au loin des lumières entamées par la nuit, par terre les traces du jour, les traces encore, personne n'ose y toucher, du jour qui ne se soulève presque plus, qui remue un peu si on insiste, du jour qui s'est allongé dans un coin et qui n'attend maintenant plus rien de ceux qui le frôlent sans oser le toucher, sans insister vraiment, et le regardent à peine, les traces déchirées du jour débordé par sa fin, et plus loin, les couloirs qu'on arpente à l'aveugle, les lignes sont tracées au sol, tracées sur les murs, et au plafond qui fait signe d'avancer, les couloirs arpentés comme des aveugles, et les couloirs vides à côté qu'on longe pour les laisser se reposer, les couloirs aveugles ou endormis qui tracent les prochaines nouvelles du jour où recommencer et passer, et arpenter en aveugles, les couloirs par terre qui attendent le jour, qui attendent la veille de ce jour, déchirés par les traces qu'au passage les aveugles laissent pour retrouver leur chemin, et au loin, encore plus loin, une direction se trace, un mouvement s'amorce, une direction s'infléchit, on ne sait pas - dans les angles morts gît le jour étalé de tout son long, on ne le voit pas, les couloirs dressent la conduite à tenir, les directions à suivre - on peut fermer les yeux, on entendra encore le jour respirer lentement qu'on le ranime.

18.11.06

voici la foule

devant l'Hôtel de Ville - en passant

les foules se pressent, en rang l'un derrière l'autre - les corps ne se touchent pas, regards dans le vide, regards vidés, regards du vide ouvert en plein sur le toujours des attentes forcées - penser seulement ne plus penser - (un temps) - penser encore à vider le regard de tout le reste qui le signe, qui le pousse à penser - (attendre) - et en passant, jeter un oeil (comme on jette sa cigarette) - et ne penser à rien d'autres (à part à Desnos :

Pendus, égorgés, empoisonnés
voici la foule des suicidés
le chemin se hérisse, il a la chair de poule

Ce n'est pas de la peur - ce n'est pas de l'attente - ce n'est pas de penser - (toujours) - mais voir croiser dans le regard des foules, l'oeil vide qui se vide encore de tout ce qui aurait pu l'attirer (une silhouette - un corps à toucher - à jeter) - et puis cette histoire de suicide : une (autre) manière de tuer le temps.

15.11.06

presque

particules

Ce n’est qu’ici, jamais ailleurs, et pour personne d'autre - et pas même moi - ce n’est qu’ici, où le jour entre largement par la fenêtre fermée, sans rideau, la fenêtre sale et haute et fermée qui couvre le mur jusqu’au plafond ou presque, et sur le sol, le jour dessine ses grands aplats de lumière, découpe les ombres en les rejetant dans l’invisible, balaie sur son passage l’air froid de la chambre, les particules de poussière individualisées flottant plus légères que l’air comme au fond des océans, ce n’est qu’ici, la lumière entre pour personne d’autre, atteint le poignet, le ralentit presque, dessine pour lui les mouvements qui déplacent chaque seconde, presque immobile, presque invisible, dessine devant lui l’espace mouvant des lignes brisées, croisées, tendues, déplacées, inversées, infléchies, et tournant et se dérobant, et puis soudain s’effaçant pour continuer plus loin et heurter une avancée de la lumière qui lui donnerait la vitesse, la hauteur, l’élan pour échapper ici, s’échapper d’ici, mais ici, encore, et pour toujours, ici, la lumière qui entre, qui cerne ici, l’entoure, le borne, la lumière qui borne ici, rien d’autre n’existe, le reste n’est pas seulement plongé dans le noir, mais invisible, alors inexistant, alors impossible, alors impensable, ici même où la lumière s’étend, s’étend le seul possible du poignet, du regard qui le suit en suivant à la trace les lignes qui se poursuivent, s’écartent et se rejoignent, s’effacent pour se rejoindre plus loin, les lignes qui s’étendent avec la lumière étendant avec elle le possible, le visible, le pensable, ici, pour personne, pour rien, pour les lignes tracées qui s’effacent, ici où personne, où rien, pas même les lignes qui vont pour tracer ici où personne et où rien, ici, jusqu’ici, s’étend la lumière qui dans le noir plonge et ne revient pas.

12.11.06

où dormir

la question

"Mourir, dormir, rêver peut-être.
Penser que le sommeil finira la souffrance. Mais avant,
la peur, elle, est là pour retenir.
"
B-M. Koltès, Le Jour des Meurtres dans l'Histoire de Hamlet

Par où aller - quand suivre à travers les branches la blancheur du soir pour voir - juste pour voir - où ça mène - où ça conduit derrière le hasard - comment ça s'appelle - le hasard - autre chose - de plus concret - comme un bout du ciel - où ça traîne - par terre - dans l'air ici comme ailleurs - et ailleurs - où continuer - quand suivre derrière une rue plus blanche la lumière plus blanche encore et pas encore salie du soir - où continuer encore - je ne sais pas - et dormir - quelque part - pour ne pas s'arrêter - aucune peur au monde - au monde aucune peur pour arrêter ça - le rêve que ça prend - de poursuivre la rue jusqu'ici - le rêve - tout le rêve que ça prend - pour ça - pour davantage - par où aller - par où dormir - pour la nuit ne pas cesser de la rêver - retenir la peur aussi - le sommeil - plus loin - par où aller sinon - par où continuer

9.11.06

captifs

de la disparition comme traces

d'ici on ne voit plus très bien qui de l'un est le désir de l'autre - le captif de l'un par l'autre poursuivi, en l'autre poursuivie sur des rues entières, comme des images l'une sur l'autre posées et reposées sur elles mêmes dans l'ordre sans ordre des obsessions, des variations dépouillées de la répétition, dépouillées des narrations, du temps, de l'espace - laissées l'une dans l'autre comme encloses et toutes conséquentes de leur propre cause - sans cause ni conséquence hors le regard même de celui qui poursuit, qui cherche (et ne sachant que chercher - trouve en tout (gestes, hésitations, rien) ce qu'il voudrait trouver : sa propre peur de trouver, alors chercher encore, pour peut-être la différer), et hors le regard surtout, le regard puissant, constant, surplombant, de celle qui est suivie, poursuivie, et qui ne le sait pas ; et de ce regard tout se donne à voir, d'abord cette invisible peur qu'elle ne ressent pas - et que nous vivons pour elle (à sa place : en sa direction) : et de ce regard tout se donne à penser, jusqu'à la possibilité même que la captivité est son but, son désir secret, latent, puisant dans chaque regard perdu de celui qui poursuit, la perte de tout ce qu'il reste à éprouver - tout : la fugue comme l'inverse d'une fuite, mais la poursuite infinie de tout ce qui l'organise, jusqu'au corps effacé qui finalement s'échappe de lui, qui finalement trace l'effacement - seule issue possible, et impossiblement rejouée jusqu'à sa défaite - infiniment tracé le désir de se confondre dans le désir, de devenir la trace même de ses pas à elle, qui s'en va, qui devient l'absence - et devenir dans cette effacement la trace qui à rebours accomplira le désir, le poursuivra, poursuivant une ombre en surimpression effacée, captive en son effacement.


(à partir de la vidéo de Jérémie Scheidler, prélude et fugue
(sur la captive de C. Akerman))

Visionner ici

8.11.06

en levant les yeux

en haut des églises

en cascade, en attroupement, en règle, en accroissement continu, en marchant, en se méfiant, et en ayant l'air de rien, en cascade, en avant, en puisant dans les réserves, en tension constante, en permanence, en suivant les lignes (en bifurquant), en se réveillant, en descendant les escaliers, et en sortant d’ici, en levant les yeux (la lumière), en cascade, en croisant les regards, en attroupement, en masse devant les bouches de métro grandes ouvertes pour les engloutir en silence, et en règle, en ayant l’air de rien, en progrès (en recul), en bas – mais en avant, en levant les yeux, en poursuivant, en tension constante, en avant, en avant

6.11.06

effacer

de l'attente comme traversée - par le milieu

et je ne dis pas la cause - la conséquence empruntée aux autres en moi ; j'efface. Si je porte la main devant moi, c'est toujours un peu d'espace mien (un cercle qu'autour de moi je trace et qui m'appartient) qu'il s'agit, toujours, et je n'en sors pas - de ce cercle qui m'entoure, et dont je ne peux sortir que si j'efface.
et je ne dis pas la raison - la fin à jamais recommencée des chutes interminables d'une histoire tombée sur elle même, et qui ne se relève pas ; effacée. Effacée encore comme la trace qu'en chaque instant je disperse, derrière laquelle à chaque endroit je disparaîs - qui produit mon effacement. Ainsi, j'efface.
On dirait que traversant le jour à moitié aveugle, je porte la main devant moi, et je pousse le noir. Que je m'arrête au milieu de la route comme cet homme pour attendre. Que l'immobilité soit ma propre destination. Qu'il soit le mouvement de la traversée. Avançant, j'étais invisible - confondu avec la marche du monde. Arrêté et toisant le jour au dessus de la nuit ouverte maintenant, je l'efface ; effaçant avec moi tout mouvement, toute immobilité, portant devant moi, les mains de l'ignorance. J'efface, comme un miroir avalant la buée qui le couvre.

3.11.06

les lumières éteintes

Café - fermeture

je connais pas coeur
les lumières
les distances qui les sépare
je peux les parcourir
je peux de l'extérieur
devenir
leur déséquilibre
leur ombre sur le sol allongée de plus en plus
allongée
fermeture sur les boulevards
vu d'ici on dirait pourtant
je connais par coeur
on dirait je peux les parcourir
les lumières éteintes
je peux les suivre à la trace
on dirait de l'extérieur
qu'elles poursuivent
une ombre allongée sur le sol
qui s'allonge encore

2.11.06

silence sur le temps fort

Rue de la lune - Eglise Notre Dame de Bonne Nouvelle

Les raisons de partir ne sont pas suffisantes. Je recommence. Ramasse d'un regard les premières feuilles de l'année tombées sur le sol, presque vertes encore. L'épaisseur des choses. La brutalité du froid ce soir - pour la première fois, aussi. Une heure de moins - de plus, qu'en faire de cette heure de plus (de moins) qu'on ignorait. Je l'imagine comme une raison de plus pour partir. Une raison de moins, quelle différence. Quant à l'idée d'une direction, je ne choisis pas. C'est ici. Partir. L'endroit où les choses prennent de l'épaisseur. Où partir n'est pas seulement désiré - mais davantage : éprouvé (je ne sais pas le mot). Pourquoi ici - comment. La question qui se pose. Je recommence. Pourquoi ici se poser la question de ne pas en rester là. Cette histoire d'heure de plus - de moins - de contretemps dans la sérénité vague et endormie des habitudes

"Contretemps
:
1. Inopportunité.
2. En musique. Se dit lorsque le silence se fait sur le temps fort.
3. En grammaire - ou musique. Qui se dit de tout accent qui tombe où il ne doit pas tomber."
Quand le silence tombe sur le temps fort - les choses prennent de la vitesse, de l'épaisseur. Je recommence - parce que c'est impossible d'en rester là. Ni même de partir. Alors, dehors, rue de la lune, c'est un square désert, les premiers froids, novembre déjà. C'est marcher jusqu'ici. C'est trouver un endroit où les choses prennent de l'épaisseur - ne pas me raconter d'histoires : je ne me laisserai pas faire par la fausse habitude des apparences. Ce n'est pas suffisant. Ici, c'est le lent apprentissage d'une résistance aux habitudes ; certitude que les raisons ne sont pas suffisantes, ne le sont jamais. C'est tomber où je ne dois pas tomber. A nouveau, j'imagine la chute de l'histoire.

30.10.06

blanc cassé

"une oreille vide de la voix qui l'avait remplie" M.B

dans le sommeil sans hasard, l'espace blanc cassé du ciel ; contact surpris au milieu du bruit mat de la ville à l'aube ; esprit vide de pensée, vide de la pensée sans trace d'aucun rêve, d'aucun passé qui l'expliquerait ; la pluie ne tombe pas encore ; les lieux communs sont arpentés de long en large, inépuisables ; dans le hasard ici, voir passer le blanc du ciel se confondre avec ses nuages et former un amas de poussière et de vapeur - dans la poussière et la vapeur du sommeil, arracher les yeux des passants pour quand ils tombent, tendre les mains à leur place et tatônner le noir et le toucher enfin, par hasard, sans bruit, sans contact, sans pensée, sans fin

29.10.06

la raison de tout cela

Sur le sol - des rayons

Dispersé le jour je ne crois pas et pourtant il en reste des traces sur le sol - des rayons qui traversent la route ; dispersé partout qu'en faire - le ramasser mais je ne sortirai pas d'ici - de parler sans comprendre vraiment ce que je tiendrais si dans la main je serre les raisons comme des pierres : alors dispersé et qu'importe s'il n'en reste rien que des traces sur le sol dessinées par les rayons au milieu de la route que je traverse sans regarder ; qu'importe si ce qui reste ici - des traces ramassées au hasard sans comprendre la raison - n'est que l'image de la dispersion ; l'image traversée par des rayons de lumière de la dispersion qui résiste - je ne crois pas ; autre chose alors. Je dirai la dispersion, de toutes mes forces serrées dans la paume d'une main, et je dirai sa traversée, et la raison qu'au matin je trouverai, je ne la reconnaîtrai pas - comme les traces dispersée dans le matin, sur le sol les pierres que le jour a laissées. L'image évidente des lignes tracées ici emportées par leurs directions, sans raison - en dehors de celles qui les dispersent.

28.10.06

dehors

Porte Saint-Denis

C'est dans une pièce plus grande que celle là, dans un endroit où on aurait pu vivre, on aurait attendu ensemble, et regardé ensemble par la fenêtre la montée des eaux. Ici, il fait bien trop petit, impossible de se tenir seulement debout - mais courbé en deux sous la lenteur des jours, on attend de rentrer pour se coucher. Dehors, on aurait vu l'eau monter. On aurait attendu qu'elle nous emporte. Ici, je suis si loin, c'est vrai. Je peux t'entendre, mais je ne te vois pas. A partir de combien de temps se chiffre l'absence - de combien de rues, l'éloignement. Là-bas, l'eau monte et pourtant quand je regarde le ciel, il est si vide. Ici, dans cette pièce trop petite pour que je puisse m'adresser à toi, je pense à la lenteur des jours. Je pense à la possibilité des ciels qui s'écartent pour tout engloutir, en commençant par le sol, et puis remontant, remontant sur les parois des murs, entraînant avec elle les prières, les chats, les tables mises des repas jamais pris, entraînant avec elle les lettres et les enveloppes, les enfants, chacun d'entre nous respirant l'eau dans nos poumons, entraînant tout. Il y a cette porte, près d'ici, qui ouvre en deux la route. Elle n'ouvre sur rien d'autre. Ici, quand il pleut, l'eau s'échappe en dessous, le bruit des voitures l'emporte.

27.10.06

grand ouvert

ombre portée

d'un bruit à l'autre du soir encore comment ne pas l'entendre l'avancée de la main dans le noir prête à serrer tout contre elle les peurs et les désirs comment ne pas s'y abandonner d'un bout à l'autre du sommeil dans ces régions pâles où je compte le temps en années-lumière en poussière souvent à force de serrer les dents sur les traversées ininterrompus des rues dehors qui organisent le temps sans moi ici jusqu'à l'autre terme du jour et si devant la porte il y a une ombre allongée je ne la vois pas encore il y a aussi des escaliers je ne les descendrai qu'après être sûr qu'en bas j'y trouverai une raison suffisante déposée en bas juste en bas je n'aurai qu'à me pencher et je ramasserai d'un geste et sans effort le jour plié en deux attendant qu'on le relève mais jusqu'ici d'un bout à l'autre du miroir l'image renversée des lettres cachetées sans usage véritable des univers entiers déportés vers le centre et dans les marges rien d'autre que d'un bout à l'autre de la pensée les escaliers qui descendent vers le jour et l'ombre portée de la nuit tendue contre la porte qui l'empêche de se fermer

25.10.06

fenêtres allumées sur la nuit

Au pied du mur - plus bas (Jussieu)

C'est lorsqu'on lève les yeux au ciel, qu'il change. Lorsqu'on s'adresse à la partie de la nuit la plus opaque pour simplement s'y voir, qu'il s'efface - et s'ouvre transparant aux couleurs impossibles du soir. C'est lorsqu'on lève les yeux au ciel, qu'il s'échappe. Il se détache, et puis s'évanouit. Sous les tours bâties comme des tombeaux, je me tiens, et ne renonce pas - au pied des navires de pierres, des fenêtres allumées sur la nuit - je me tiens, là ; au coeur des immeubles dressées comme des échaffaudages, rien d'autre que ces lumières éteintes, ces cris sans témoins. Non, rien d'autre que la ciel qui s'accroche - et quand on lève les yeux au ciel, ce n'est que le ciel, qui s'en va. Une tour inutile de plus plantée au milieu de la ville le porte, et soutient pour un moment ses échappées mauves, ces trouées offertes aux dernières heures. Quand je lève les yeux au ciel, j'imagine ce qui pourrait le remplir - le cri qui pourrait le chasser, les prières qui sauraient le retenir. Les lumières ne s'éteignent pas. Au matin, elles se confondent avec l'indifférence du lendemain.

22.10.06

ici ou autre part

Réaumur - aube

Au lieu de quoi, je me retrouve ici. Et je ne sais pas où aller. Souvent je me réveille bien avant le matin, alors je sors. Les murs sont si hauts. Quand les ombres rasent les façades, la lumière comme de la poussière. Je pourrais trouver un endroit, un lieu où aller toujours - où me retrouver. Je pourrais me souvenir d'un endroit, d'un lieu où se poser. Mais je ne sais pas. Sur les façades, l'ombre portée du jour qui se lève. Sur les trottoirs, les traces de la nuit. Les murs plus hauts que le jour qui peine à se lever. Je voudrais commencer - je pourrais sans doute prendre part. Trouver des endroits qui ne soient pas des lieux. Trouver des murs que ne raserait aucune ombre. Dans la poussière d'un dimanche matin, passer les murs - ne pas se retourner - et choisir un endroit. Au lieu de quoi, les immeubles sont de plus en plus hauts : je me retrouve ici, et quand le matin se lève, je suis déjà parti.

20.10.06

voilences faites à la réalité

Boulevard - sens unique

Les épaisseurs de réalités se superposent - dans la mémoire, sous les yeux, et même de chaque côté de la route, au milieu d'elle : où que le regard porte, c'est l'horizon qui tremble, qui s'éloigne. Je m'en voudrais si je traverse. Si je lâche le sol d'ici pour le trottoir d'en face. Et si je reste, aussi, si je m'en tiens là. Tout est affaire de déplacement - affaire de mouvement, d'espaces qui se chevauchent. Non pas se tenir dans l'espace seulement, mais disposer l'espace autour de soi. Comme un acteur - une actrice qui évite les coups de corne invisibles, qui tend la nuit au dessus de moi et jusqu'au matin. Les épaisseurs de réalités se fondent, les lignes de fuite portent sa voix, et dans ses gestes, les violences faites à toutes les réalités, qui s'annulent. Dans sa voix, les gestes qu'en rêve, les acteurs - les actrices font pour remplacer le mouvement, et inventer la réalité. Dans ses gestes, la voix de l'actrice étendait les nuits, et l'aurore ne se levait pas. On y pensait, comme un souvenir, mais jamais le souvenir n'arrivait à venir à bout de cette réalité là - des coups de corne invisibles, qu'elle évitait.

17.10.06

"défilé creusé"

Couloir - ce soir, comme ce matin

(...) Où où ouvrir les prisons sur la scène du nouveau-né ou sur rien ne veut rien dire sinon défi, défilé creusé dans les cimes, dans les cimetières qui sont des berceaux, des os, des seaux de lait enterrés dans la matière d'une matrice d'où on déterre tous les jours le même ver de lait d'être fou, fourré dans ce rien qui est tout, dans ce rien qui s'entoure de toutes parts par lui même et qui sape, qui s'appelle pomme ou prison (...)

Comme le soir, le matin, le même, et encore - plus blanc, et plus serré contre lui-même, contre sa peau morte tombée à mes pieds, une de plus, et puis plus rien, une de moins, plus rien, seulement le reste qui continue, les corridors qui s'ouvrent sur les espaces balisés, les espaces sans espace, les terrains connus et délimités par les lignes brisées des lumières qui donnent la direction, voilà. Les territoires sans lointain. Les limites partout, dès le pied posé, le premier pas jeté en avant - avalé par la limite. Quand on rentre le soir, les mêmes couloirs, et pourtant. Quelque chose se déplace - les lignes de plus en plus brisées, les espaces éparpillés par le jour écoulé - un défilé creusé comme une épaisseur de moins à traverser, une de plus à oublier.
C'est une prison rongée de l'interieur par tout l'espace qui déborde.

15.10.06

de quel poids

Rue Madar - sur un mur

Sur de nombreuses rues, transversales aux habitudes, je peux compter le nombre des foules, je peux voir la direction des pas, et deviner sous chacun d'eux le poids des jours, plus nombreux à venir - mais tous les autres jours passés vont peu à peu s'alourdir et finiront pas les écraser. J'assiste. Sur les affiches froissées, les traces des révolutions minuscules. Ou d'autre chose qui n'est pas passée. Et quand je pense, rue Madar, ce matin, la lumière blanche qui soulevait à peine la poussière sur le sol, j'entends le bruit mat du trottoir, et les conversions étouffées. Je me demande quelle appartenance, de quel poids ce jour s'est chargé - jusqu'où va-t-il le porter. Je me demande seulement jusqu'où les poings levés.

12.10.06

dispersions

Pont du Carrousel

Ce n'est pas l'image qui tremble - l'image reste nette, posée devant moi. Un léger vent, à peine perceptible, mais qui soulève les manteaux, les feuilles par terre, les nuages là haut. Le ciel est rempli. Si dense, on dirait qu'il va tomber. Il résiste. Les lumières viennent de s'allumer. Personne ne les voit. On rentre. Le Louvre est une pierre horizontale qu'on a allongée au bord du fleuve. On la creuse de lampes et voilà le mouvement. Impossible à arrêter, les lumières. Elles font vaciller l'ensemble, et c'est chaque angle qui est menacé, qui bascule. Je me tiens devant. J'attends qu'à force de vaciller, les lumières avec elles fassent tomber le ciel. Et qu'avec le reste, le vent soit dispersé.

7.10.06

de biais

Saint-Eustache

"Au centre, rien ne bouge." Une boule de feu, qui s'éteint. Des déplacements immobiles irriguent lentement le corps, de l'intérieur, vers l'intérieur. Si je voulais en parler, il n'y aurait pas d'autres mots - au centre, toujours le même centre, toujours le même rêve. Je ne le vois pas, et je l'oublie comme je le peux. Ce que je vois, c'est comment les ombres se déplacent, tout autour - comment l'espace s'organise, privé de lumière. C'est aller au théâtre, et se placer sur le côté - intercepter le regard des acteurs, les faucher, de biais, dans leur élan. Sans qu'ils le sachent. Alors l'écrire, ou non. Ici, l'écrire. Mais l'essentiel est ailleurs. Dans les espaces qui s'éteignent seuls, les regards qui ne sont pas adressés, et se volent.

4.10.06

dérive

En bas des marches

La fatigue est plus lente - elle dérive. Je ne vois pas le jour tomber. La fatigue du matin, du soir, se prennent la main, je ne les distingue plus. Mais je me lève encore. Le matin est là. Ce n'est rien. La fatigue aussi. Elle commence, elle va s'étendre, elle est si lente. Elle parvient jusqu'au soir sans effort. Et le soir tombe bien avant le jour ; il faut continuer. Histoire de lumières qui persistent. D'escalier pas encore trop haut. Histoire de faire ce qu'il reste à faire.

Lu cette phrase ce soir - "c'est déjà bien assez de n'être pas un mort"
Bien assez, ce n'est pas suffisant.

3.10.06

sur les écrans du monde

Dehors

Sur les écrans du monde sans arrêt en flux continu, en flux tendu, partout et encore, le reflet des habitudes, des masques figés sur les habitudes, des grimaces exposées comme des hontes, à se passer les nouvelles perdues du temps déroulé, et sur les villes en pleine nuit jusqu'au petit matin, et séchées toute la journée au rebord des fenêtres, les nouvelles pour exister, pour ne pas cesser d'exister, sur les écrans du monde brisé le bruit poursuivi des images arrête les instants et les transforme en histoires, des histoires sans repos, des histoires pour ne plus avoir à les inventer, pour ne plus avoir à y croire, la légende défile sous les images et pense pour nous la pensée sans histoire des nouvelles vieilles d'avoir traversé la nuit jusqu'au petit matin échoué sur la journée finalement - sur les écrans du monde, la veille conduite et poursuivie jusqu'à ne plus exister qu'en différé.

24.9.06

de la communication - et du reste

Henri Michaux
"volonté, mort de l'art"

Mais c'est une façon d'ouvrir, de creuser, de remuer. C'est une manière de prolonger par d'autres moyens la colère de n'être que soi même. C'est de cultiver la haine du lieu, aussi. De trouver des raisons de n'être pas d'ici. Ce n'est pas parler. Ou transitiver sa vie. De faire de la vie quelque chose à faire, à gagner, à communiquer.
C'est un contretemps. L'espace ici, le temps. Ici, ce n'est pas communiquer. C'est remuer, creuser, ouvrir. Ici. C'est une erreur. Une béance. Ce n'est pas cultiver les mots, comme des esthètes. Au contraire. Mort de l'art sinon. C'est une façon d'ouvrir, de creuser, de remuer, de continuer. Mort de l'art. Partout, mort de l'art où il y a communication. Où il y a de l'art comme objet de culte, comme objet. Qu'il crève après tout. Oui, qu'il crève. Le reste continuera - à remuer, à creuser, à ouvrir. Les relations se feront quand même. Mais ici, là, ailleurs, dans le contretemps, dans le journal d'un temps qui se donne l'espace à remuer, à ouvrir, à creuser - l'essentiel.

23.9.06

d'une voix

Christophe Tarkos
(1964-2004)
Photo Olivier Roller

"la pensée je ne l'appelle pas. Une phrase je dis je mets à aller penser quelque chose ça a un sens a pour conséquence l'apaisement où je cherchais les phrases qui conviendraient ne trouve pas l'apaisement dépliant interminablement des phrases est une phrase a un sens ne fait pas de bien d'à ah aller chercher les pensées est une phrase a un sens."
C. Tarkos

16.9.06

l'horreur

Première heure du soir, comment le savoir. Quand une ténèbre accrochée plus fermement que le jour va s’essuyer les pieds sur moi, je reconnais son grondement. Son ronflement âcre. Aiguë même. Partout on ferme les yeux sur le noir – et à perte de vue, on ne voit plus que du noir dans lequel se confondent les ombres découpées par le soir. Mais sous les combles, je peux voir les creux se former et s’étirer sans honte. L’horreur est le sentiment conscient le plus proche du rêve. Pourquoi ne pas y penser. Avant de se coucher pourquoi ne pas rejouer la scène derrière ses yeux. Ça formerait des brûlures violées dans la salive, et dans le ventre déchire les lambeaux de la jeunesse. Malgré tout. Une longue lame de verre se figerait dans l’instant et comme l’aiguille chatouillerait le poignet jusqu’au nerf de la jambe. On court plus vite pour rattraper le temps perdu. Mais moi, je ne dors pas. Je vois par la fenêtre la première heure du soir qui s’attaque à la suivante. Elle la saisie par derrière, je crois. Elle va en venir à bout et disparaître sous elle ; jusqu’à la fin des temps ; jusqu’à demain matin ça n’en finira pas. Je me tiendrai là ici ou même partout où je le voudrai et j’étire les creux pour m’y cacher. Que personne ne puisse me voir. Me confondre avec l’horreur étalée négligemment dans les rêves. Et je parlerai si doucement que mon souffle deviendra le grondement des ténèbres ; son râle épais, rouge, sans fin.

13.9.06

poste restante

Richelieu - Drouot

Derrière les murs encore. Et suivre les flèches, jusqu'à l'illisible.
On superpose les nouvelles, et ressurgit sur le mur une si vieille qu'on l'avait oubliée. C'est pourquoi on l'a choisie.
Voilà une nouvelle qui fera l'affaire.


Hier, on jouait encore cette pièce. On lisait le même livre. Tous ces types qui le lisaient était si différents qu'ils se ressemblaient tous dans l'effort désespéré qu'ils se donnaient pour devenir uniques. Et les murs ne bougeaient pas. Les types faisaient des enfants qu'ils reniaient, et qui finissaient par les ressembler, et détester les même livres.

En déplaçant les murs - on ne ferait rien. Sur les parois, les mêmes nouvelles finiraient pas vieillir - et recommencer. En déplaçant les murs, on ne ferait rien du tout.

Mais arracher. Superposer ensemble et sans ordre les nouvelles anciennes du monde qui disparaît - et ne pas chercher quel monde, quelle disparition. Ne pas chercher à naître, à suivre les flèches.

Mais écrire sur le sol. Et marcher sur le mur. C'est une idée.

10.9.06

par hasard

l'idée qu'on s'en fait

Lu cette phrase hier :

« L'image n'est pas un objet mais un processus » (Gilles Deleuze)

Ai compris que ce processus était moins une projection,
qu'une croyance.

Qu'une immense erreur. Aussi.
Que l'image s'efface quand on cesse d'y croire.

6.9.06

l'apprentissage de la résistance

That there, that’s not me
I go where I please

(Tous les jours. Pas à pas, c'est de suivre les traces qu'ils sèment - et bifurquer. Regarder comment bifurquer, et où. Suivre les traces. Comme de la lumière sur le sol - par exemple. Juste de la lumière. Juste le sol qui reçoit de la lumière sale. Et prendre assez d'élan pour bifurquer. L'important. Je n'écris pas ici pour avoir à me justifier ailleurs. Ici, ce n'est pas trouver un alibi. Mais démasquer. (Les crimes de la réalité. Les blasphèmes auquel on ne participe pas assez.) Je n'écris pas pour semer les traces où revenir, au contraire : l'effacement progressif. (Voilà l'important). Et l'important c'est de marquer l'élan d'où repartir - prendre l'élan pour ne pas s'en tenir. Ici, voir d'où les choses viennent, ce à quoi elles résistent. C'est de voir comment les choses tiennent, ne se passent pas - mais résistent.
Ici.
Pas à pas, c'est l'apprentissage de la résistance.)


5.9.06

traverser

boulevard - le soir (le matin)

Epuisement, enfouissement, halètement, marche, encore, éparpillement, dégagement, mouvement, puissant, saccadé, prolongé, partout, ici, là, épuisement, recommencement, repartir, souffler, respiration, essoufflement, martèlement, entrer, contre-jour, aveuglement, tenir, tenir, couché, debout, sortir, en travers, à l'envers, partout, encore, et marche, et respirer, et respirer, essoufflement, recommencer, transhumance, corps entier, flottant, marchant, courant, se jetant, passant devant, passant partout, passant au dessus des corps, et rentrer, se coucher, mais se tenir, et regarder, passer, attendre un peu avant de traverser, encore un peu, juste une seconde, ou deux, voilà, et se frayer un chemin, pour respirer, et voir le jour, et voir la nuit, et partout, se tenir, ne pas s'arrêter, épuisement, recommencement, gestes encore, le salut passe ici, là, partout, le salut repassera, c'est à n'y rien comprendre, mais, de dégagement, gestes de dégagement, en surface, en apesanteur, dans le temps, après le temps imparti, entre le temps et autre chose que le temps, anachronisme, entre deux secondes, deux épaisseurs de papier, de murs où se tenir, et dormir, épuisement, compter, s'écrouler, se lever, marcher, parcourir, revenu de nulle part, et encore, ça s'appelle être d'ici, de là, de partout - jusqu'à épuisement du dossier

4.9.06

on rentre

Rue Saint-Sauveur

Les rues se vident. On se sauve partout. Les types parlent. C'est la rentrée. On accumule des livres sur les tables, et personne ne les lit - tout le monde sait ce qu'il y a dedans. Des bavardages sur les rues propres qu'on nettoie le matin. L'amour vomi sur des pages. Le bonheur qu'ils trouvent. Les rues se vident. Je crache par terre.

3.9.06

de la lumière (et des voleurs qui passent)

En travaux

On travaille par ici. On a ramassé les vitres brisées - on a levé un voile pour les remplacer. Ce n'est pas loin - rue Grenetta, ou ailleurs, plus bas. On relève les murs, on en fait autre chose. Je ne sais pas quoi. Je passe et je vois de la lumière ; je m'éloigne. Je n'en penserai rien. Il n'y a pas à avoir d'avis. Tirer des leçons pour l'histoire, ou pour sa petite vie qui s'en trouverait remplie, soudain - à jamais. On lève des murs, c'est tout : on reconstruit patiemment le chaos. Il n'y a pas à chercher plus loin. Je marche, et je ne regarde même pas. Je continue. Surtout, faire l'effort. Ne pas s'arrêter. On reconstruit ce que patiemment on avait brisé, les vitres l'une après l'autre enfoncées, traversées. L'une après l'autre relevées maintenant. Je me demande quel avis on pourrait en avoir. La marche du progrès. L'ironie du sort - l'éternel recommencement : la vanité des fondateurs. Non. C'est un commerce de papier où l'on ne vend rien. Saccagé par rien. On remplace les vitres par de la toile. On allume la lumière toute la nuit pour tromper les voleurs. Et c'est tout. Je m'éloigne. Je pense maintenant à la photo que j'ai prise, et je ne vois rien qui la justifie en dehors des vitres brisées qui n'étaient plus sur le sol, et que je cherche à traverser pour abolir une histoire de plus.

1.9.06

la possibilité de se jeter

Rue des petits carreaux - tout à l'heure

Voilà. L'image n'est pas nette. On ne sait pas ce qui l'empêche de sauter dans le vide. On ne sait pas quel jour. Quelle nuit ça a commencé. Dans la lumière ça ne fait pas de différence. L'image n'est pas floue, c'est juste le souvenir qui remplace le vide. Quand on a commencé à vouloir se pencher pour voir en-bas, on a vu seulement de la profondeur, et on s'est reculé. On a fait le point. Place nette. Poser des barrières, séparer les réalités. Mais j'ai l'image dans la tête - on ne pourra pas l'enlever - de la possibilité de se jeter dans le vide. Et la chute ne finirait pas. On n'entendrait même pas le choc en contre-bas. Parce que le bruit n'existerait pas. Ou parce qu'il serait trop lointain. Quand j'ai levé la tête, la statue était à sa place. Elle ressemblait à un mime. Immobile et sur le point de tomber. Je pense au moment où les crampes seront trop fortes. Où le monde n'en pourra plus de tenir la statue sur ses épaules et la jettera. Où il se jettera. Je pense au moment où ça a commencé - où il a commencé à se jeter.

30.8.06

patiemment le chaos

échaffaudages dans le vide, pas loin d'ici

Maintenant. On construit des ruines. Des immeubles penchés sur le vide. On regarde le monde s'écrouler lentement. On attend. Le bruit que ça fera. La poussière que les murs soulèveront sous eux. On attend. On imagine. On élève des échafaudages comme des prières, et certains touchent le ciel.

28.8.06

la nuit ne s'arrête pas

On ne saute pas au dessus de son ombre

On passait son temps à aligner les jours les uns derrière les autres, avec la naïveté de penser qu'ils allaient finir par se rejoindre. Et résoudre le problème (le bonheur, la paix, le silence - toutes ces conneries). Finalement, c'était d'ouvrir les yeux au passage des nuits qui avait arrêté tout ça. On se rendait compte qu'on n'irait pas loin. Que les jours ne finiraient pas par arriver. Ni quelque part, ni un jour. Que ça ne résoudrait rien, jamais. Que si la paix était trouvée, et le silence, et le reste, le prix à payer était si lourd. Le prix à payer nous dépouillerait, il ne laisserait sur nous que la peau - et dans le froid, on se tiendrait nus les uns contre les autres pour arracher un peu des secondes aux heures, et tuer le temps à le poursuivre, encore un peu, pour eux, pour rien. Alors, se dire ça. Et puis sortir chercher quelque chose pour empêcher de se faire avoir. Il suffisait de trouver la nuit qui justifierait tout, qui cracherait sur le froid, la nudité des peaux vautrées devant la succession des choses, des jours endormis qui ploient sur nous, qui nous étouffent, peu à peu, sans qu'on s'en rende compte. Et cette nuit est arrivée. Cette nuit, c'était plus loin que la fatigue. La suite n'arrivait jamais. C'est pour ça - on finirait par l'écrire. La voir peut-être. La fin de la nuit. Les types n'y croient pas. Ils se couchent pour pas voir ça. Moi, j'ai eu envie de voir. J'ai marché longtemps. Et puis, j'ai arrêté d'attendre. Rien n'est venu. Il m'a dit qu'il ne comprenait pas. J'ai rien dit. Il comprenait, mais il ne voulait pas qu'on en parle. La nuit a traversé toute la nuit. J'ai marché sur mon ombre. Et j'ai cru tomber. Mais je suis resté suspendu dans le vide, accroché à une pensée qui disait - tout le reste découle de cette nuit, et surtout ce qui allait arriver. Maintenant.

19.8.06

le vieil homme

Remous - surface sans reflet

Il m'avait à peine regardé. C'était à cause de son regard, je l'ai suivi. Il ne disait rien. Juste un regard - non, pas même un regard ; juste lever la tête dans ma direction, sans intention, sans rien d'identifiable. C'est cela qui m'a fait le suivre. Jusqu'ici, là, sur ce pont, où il semble que tout m'y a conduit. On voudrait inventer des tas de choses alors, pour rendre l'instant encore plus vrai, plus crucial. La lumière, l'odeur, le bruit de la ville qui s'éteint. Mais non. Rien de tout ça. On mentirait sûrement - et puis, je ne me souviens de rien. Je voudrais seulement ne pas inventer. La seule chose qui me revient, là, ce soir à retourner sur ces pas, c'est la voix, les mots qui disaient le plus simplement du monde. Ne regarde pas trop longtemps ici. On entend le remous. On finit par y croire. On finit par y plonger, et on ne revoit pas la surface. C'est tout. Je crois, c'était les mots exacts. Les uns après les autres, le plus simplement du monde. Je ne l'ai jamais revu, bien sûr. Mais le regard. Et la voix, je ne sais pas quoi en faire. Quand je lève les yeux, de là où je suis, cette chambre d'où je toise la ville entière, je regarde le remous. Le bruissement du monde qui bat contre la vitre. Les convulsions mimées par la foule pour qu'elle se croie vivante. Juste avant le désir d'y plonger. La phrase du type me revient soudain. Et je reste là. Je ne plonge pas. Ce n'est pas de la lâcheté - seulement le besoin, la nécessité impérieuse de ça : revoir la surface.

14.8.06

la menace


Paris - vue de la terre

C'était l'idée qu'on pouvait regarder les hommes marcher dans la rue, et qu'on ne devenait pas fous. On pouvait les suivre même. On pouvait leur parler. On était si proche d'eux qu'en tendant les bras, on sentait leur visage sous les doigts, et personne n'avait peur.
C'était cette idée là.
Je ne sais pas quand ça s'est arrêté.
Je ne sais plus quand c'est devenue impossible.
Quand ça a commencé.
L'idée que c'était devenu impossible. Je ne sais plus quand.
Le premier ciel où tout a paru soudain irrespirable.

"La honte d'être un homme". Ou est-ce celle d'être en vie.

Alors pour rien au monde on ne voudrait participer à ça, marcher dans les rues avec eux.

La menace qu'on pouvait devenir comme eux, et marcher dans les rues, en pensant au monde comme de quelque chose à faire, un jour, pour voir. Et marcher à côtés d'eux sans devenir fous, et presque pour se rassurer, participer au reste, les avis, et les histoires dont on peuple les vies, pour en faire des histoires à raconter qui remplacerait la vie. Etre avec eux.
Cette menace restait suspendue au dessus de nous, à jamais.
Alors, on abandonne l'idée. C'était obligé. Pour rien au monde on échangerait la menace pour cette vie-là, la leur ; cette vie à gagner, cette vie à faire, à réaliser, ces histoires à partager sur un lit de mort. On préfère de loin n'être pas d'ici. Ne participer à rien, et traverser les rues, comme les évidences ; vu d'ici, Paris est un ciel immense qui n'est jamais le même. Jamais on ne se résoudrait à parler de la vie comme d'une chose à faire ; parler de sa vie comme d'une vie à partager, à passer ; jamais.
Mais je regarde les hommes marcher, moi qui ne participe à rien. Qui n'ait de la vie active, qu'un dégoût immense. Et de la vie qui arrive, qui m'attend, qu'un mépris indifférent.
Je marche seulement ; la folie vient toute seule, elle sauve.