30.8.06

patiemment le chaos

échaffaudages dans le vide, pas loin d'ici

Maintenant. On construit des ruines. Des immeubles penchés sur le vide. On regarde le monde s'écrouler lentement. On attend. Le bruit que ça fera. La poussière que les murs soulèveront sous eux. On attend. On imagine. On élève des échafaudages comme des prières, et certains touchent le ciel.

28.8.06

la nuit ne s'arrête pas

On ne saute pas au dessus de son ombre

On passait son temps à aligner les jours les uns derrière les autres, avec la naïveté de penser qu'ils allaient finir par se rejoindre. Et résoudre le problème (le bonheur, la paix, le silence - toutes ces conneries). Finalement, c'était d'ouvrir les yeux au passage des nuits qui avait arrêté tout ça. On se rendait compte qu'on n'irait pas loin. Que les jours ne finiraient pas par arriver. Ni quelque part, ni un jour. Que ça ne résoudrait rien, jamais. Que si la paix était trouvée, et le silence, et le reste, le prix à payer était si lourd. Le prix à payer nous dépouillerait, il ne laisserait sur nous que la peau - et dans le froid, on se tiendrait nus les uns contre les autres pour arracher un peu des secondes aux heures, et tuer le temps à le poursuivre, encore un peu, pour eux, pour rien. Alors, se dire ça. Et puis sortir chercher quelque chose pour empêcher de se faire avoir. Il suffisait de trouver la nuit qui justifierait tout, qui cracherait sur le froid, la nudité des peaux vautrées devant la succession des choses, des jours endormis qui ploient sur nous, qui nous étouffent, peu à peu, sans qu'on s'en rende compte. Et cette nuit est arrivée. Cette nuit, c'était plus loin que la fatigue. La suite n'arrivait jamais. C'est pour ça - on finirait par l'écrire. La voir peut-être. La fin de la nuit. Les types n'y croient pas. Ils se couchent pour pas voir ça. Moi, j'ai eu envie de voir. J'ai marché longtemps. Et puis, j'ai arrêté d'attendre. Rien n'est venu. Il m'a dit qu'il ne comprenait pas. J'ai rien dit. Il comprenait, mais il ne voulait pas qu'on en parle. La nuit a traversé toute la nuit. J'ai marché sur mon ombre. Et j'ai cru tomber. Mais je suis resté suspendu dans le vide, accroché à une pensée qui disait - tout le reste découle de cette nuit, et surtout ce qui allait arriver. Maintenant.

19.8.06

le vieil homme

Remous - surface sans reflet

Il m'avait à peine regardé. C'était à cause de son regard, je l'ai suivi. Il ne disait rien. Juste un regard - non, pas même un regard ; juste lever la tête dans ma direction, sans intention, sans rien d'identifiable. C'est cela qui m'a fait le suivre. Jusqu'ici, là, sur ce pont, où il semble que tout m'y a conduit. On voudrait inventer des tas de choses alors, pour rendre l'instant encore plus vrai, plus crucial. La lumière, l'odeur, le bruit de la ville qui s'éteint. Mais non. Rien de tout ça. On mentirait sûrement - et puis, je ne me souviens de rien. Je voudrais seulement ne pas inventer. La seule chose qui me revient, là, ce soir à retourner sur ces pas, c'est la voix, les mots qui disaient le plus simplement du monde. Ne regarde pas trop longtemps ici. On entend le remous. On finit par y croire. On finit par y plonger, et on ne revoit pas la surface. C'est tout. Je crois, c'était les mots exacts. Les uns après les autres, le plus simplement du monde. Je ne l'ai jamais revu, bien sûr. Mais le regard. Et la voix, je ne sais pas quoi en faire. Quand je lève les yeux, de là où je suis, cette chambre d'où je toise la ville entière, je regarde le remous. Le bruissement du monde qui bat contre la vitre. Les convulsions mimées par la foule pour qu'elle se croie vivante. Juste avant le désir d'y plonger. La phrase du type me revient soudain. Et je reste là. Je ne plonge pas. Ce n'est pas de la lâcheté - seulement le besoin, la nécessité impérieuse de ça : revoir la surface.

14.8.06

la menace


Paris - vue de la terre

C'était l'idée qu'on pouvait regarder les hommes marcher dans la rue, et qu'on ne devenait pas fous. On pouvait les suivre même. On pouvait leur parler. On était si proche d'eux qu'en tendant les bras, on sentait leur visage sous les doigts, et personne n'avait peur.
C'était cette idée là.
Je ne sais pas quand ça s'est arrêté.
Je ne sais plus quand c'est devenue impossible.
Quand ça a commencé.
L'idée que c'était devenu impossible. Je ne sais plus quand.
Le premier ciel où tout a paru soudain irrespirable.

"La honte d'être un homme". Ou est-ce celle d'être en vie.

Alors pour rien au monde on ne voudrait participer à ça, marcher dans les rues avec eux.

La menace qu'on pouvait devenir comme eux, et marcher dans les rues, en pensant au monde comme de quelque chose à faire, un jour, pour voir. Et marcher à côtés d'eux sans devenir fous, et presque pour se rassurer, participer au reste, les avis, et les histoires dont on peuple les vies, pour en faire des histoires à raconter qui remplacerait la vie. Etre avec eux.
Cette menace restait suspendue au dessus de nous, à jamais.
Alors, on abandonne l'idée. C'était obligé. Pour rien au monde on échangerait la menace pour cette vie-là, la leur ; cette vie à gagner, cette vie à faire, à réaliser, ces histoires à partager sur un lit de mort. On préfère de loin n'être pas d'ici. Ne participer à rien, et traverser les rues, comme les évidences ; vu d'ici, Paris est un ciel immense qui n'est jamais le même. Jamais on ne se résoudrait à parler de la vie comme d'une chose à faire ; parler de sa vie comme d'une vie à partager, à passer ; jamais.
Mais je regarde les hommes marcher, moi qui ne participe à rien. Qui n'ait de la vie active, qu'un dégoût immense. Et de la vie qui arrive, qui m'attend, qu'un mépris indifférent.
Je marche seulement ; la folie vient toute seule, elle sauve.

13.8.06

gestes

Une partie de la nuit - Jardin du Palais Royal

Un temps fort, pour un temps faible. Un silence sur le temps fort.
La pulsation scande le contretemps.
Dans le jardin du Palais Royal, derrière le Louvre, il y a cette statue que personne ne regarde.
Pendant le temps fort, l'eau retombe au hasard sur le sol, la fontaine ne s'arrête jamais.
Les temps faibles sont plus longs. Un silence encore.
Je me rappelle ce que me disait Ethan.
"Vois comme à chaque geste correspond un silence"

Il avait tort. Il n'avait pas vu ce soir. La statue immobile, dans ses gestes, dans le contretemps.
Sur le temps faible précisément.
Je ne sais pas si je vais rentrer ce soir.
Un silence plus tenace.
Et ça s'arrête. Le reste peut continuer.
Les gens donnent leur avis.
Je voudrais cracher par terre.
J'essaie de ne pas penser. De ne penser à rien.
Je me sens toujours menacé. C'est d'être attendu quelque part.
Sur le miroir, je ne vois rien.
Pas même le reflet.
Est-ce que je suis transparent.
Ou alors aveugle.
Ou trop silencieux.
Pour compter les temps faibles, il faut entendre les temps forts.
Et je n'entends rien. Que l'envie de cracher par terre, les gens rentrent chez eux et parlent d'amour. Un temps faible sur un temps fort, ils en parlent comme d'une chose importante.
Le temps faible épais clos sur lui même, et dans le temps fort pris sous la nappe de chaleur, c'est l'avis des gens dispersé, leur présence vaine, forcée, bavarde.
Un temps faible sur le temps fort, c'est la durée de la nuit.
Je mèle les deux à présent.
Et à présent, chaque geste de la statue continue le silence encore.

11.8.06

les conséquences

Ciel - pleine lune ; vingt trois heures cinq.

Elles étaient nombreuses. Quand on lève les yeux au ciel,
on ne voit pas.
Et pourtant, innombrables, c'était à peine croyable.
Le temps est passé. Un disque blanc étalé là
comme une menace étrange.

Lentement le temps a passé sur moi,
- frôlé du bout des doigts et laissé là, au milieu de nulle part.
Avec dans la gorge, le cri.
Pour toujours je suis dehors, maintenant.
Les conséquences me toisent, désormais je suis en retard,
et je ne rattraperai rien.

Il n'y a rien à rattraper, les erreurs dispersées derrière moi,
je suis.

Je suis aussi le temps passé.
Et je suis les conséquences si nombreuses
que les étoiles en donnent une vague idée.
L'idée d'une menace.
Quand j'ai voulu rentrer, je me suis donc perdu.
Et alors.
Et alors rien.
Je suis là.
Je suis au milieu.
Je suis les traces de pas au milieu du noir qui ne mènent nulle part.
Et au dessus de moi, le phare menacant et vague
qui se noie dans le ciel.
Je ne suis plus en retard.
Je suis anachronique, sans doute.
Les conséquences étaient passées.
Restait la menace.

2.8.06

du temps perdu

Pont neuf - Orage ; vingt-et-une heure quarante.

C'est une histoire de temps.
De temps perdu.
De temps qui passe - au dessus de Paris,
Du temps qui pèse comme un couvercle.
Une histoire de temps qui ne passe pas.
Et qui dure.
Et qui soulève encore les peaux mortes du ciel.
On tremble.
On voudrait que cesse le temps, on voudrait s'asseoir au pied de l'histoire.
La voir s'échouer quelque part derrière la ville.
La lumière faiblit, on ne voit qu'elle.
Le temps perdu ne se rattrape pas.
Mais le temps passé à le perdre, voilà l'histoire.
En voilà le terme.
Il ne fait que commencer.