29.12.07

n'habite pas à l'adresse indiquée


il avait cette manière de marcher et de disparaître qui m'étonnait à chaque fois, comme un jour traversé de l'année passée et qui bascule aussi souplement que n'importe lequel, mais qui s'enfonce plus profondément et s'évanouit déjà à peine aperçu et s'efface au moment où il change de nom

26.12.07

seuls demeurent




Plaquées contre les murs les figures du temps bougent à peine d'une année sur l'autre recourbées et comme mortes par la répétition infligée par ces cérémonies du temps rappelées comme du temps isolés à souvenirs et à dégoûts ; et sur les murs déplacés avec peine restent comme tenace et persistante la forme toujours mouvante des visages de ceux qui tiennent droit le temps et la lumière, résistances aux lames de fond des archives à entasser, ces visages où seuls demeurent le mouvement, mouvement de dégagements, de déplacements des vies inventées à mesure : les incitations à ne pas s'en tenir - le mot qui dit le contraire du souvenir, qu'on pourrait nommer marches, ou simplement aller ; que la nuit suive

23.12.07

"un instrument témoin"

"Pourquoi le sentiment s’est-il ancré en moi de bonne heure que, si le voyage seul - le voyage sans idée de retour - ouvre pour nous les portes et peut changer vraiment notre vie, un sortilège plus caché, qui s’apparente au maniement de la baguette de sourcier, se lie à la promenade entre toutes préférée, à l’excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d’attache, à la clôture de la maison familière ?"

Julien Gracq, Les Eaux Etroites

(cette carte blanche posée devant moi à l'écriture fine et serrée, encre bleue foncée comme lancée en avant de la pensée, geste qu'on devine assuré et tenu, signature tracée comme on scelle, et quand je lis, ce jour, ce mot reçu autrefois (autrefois commence aujourd'hui), quand je lis l'écriture fine et dense et précise (et combien sommes nous à relire à l'instant cette même écriture serrée, sur carton blanc épais), pensée calme et non pas triste à ce qu'il faut de marches pour dessiner les cartographies d'une vie qu'en rêves la vie écrit - et qu'en elle, l'écriture rend au centuple.)

20.12.07

la patience

place du Panthéon

quand le soleil se lève si doucement qu'à peine dressé le voilà qu'il décroît, quand le froid est si pénétrant qu'à mesure où j'avance, à mesure il s'engouffre et de l'intérieur commence à occuper tout l'espace, quand les murs autour sont si levés que c'est comme marcher sur les façades : les trottoirs partout ont hauteur de ville, et de cette ville qu'on longe, qu'on n'ose pas traverser vraiment, de cette ville on voudrait parler comme d'une patience échouée toujours sur les cartes les plus faibles, les patiences qu'on faits devant le temps à tuer avec trente deux cartes, cinqante huit pourquoi pas ; et quand les places se vident, elles aménagent les vides où mettre à mort les instants passés, les instants à venir.

18.12.07

encore

video

Couloirs interminés de ce jour.

15.12.07

place nette


autour de la table, poser le problème, l'étaler au grand jour, en recouvrir la table, se pencher sur, se demander quoi, et dans la mesure où, en suivre les contours, trouver des solutions, ça ne sera pas long, discuter du calendrier, entamer les négociations, ce n'est pas le plus dur.

mais quand en repartant, place nette derrière soi, et refermer la porte sur la propreté du monde : quand en repartant, jeter le regard sur la paroi sale du cadre des discussions, le chaos organisé autour de nous comme semblant envisager déjà nos intentions - et déjà anticipant nos réactions

14.12.07

"comme du métal bouillant"


Quand on se lève des heures plus tard, on devine bien quelques formes qui bougent derrière le rideau ; on les prend pour des rêves et on ne s'y attarde pas, on se retourne, retourne dans le lit le sommeil pour mieux l'apprivoiser - on entend encore bouger, au loin : se rapprocher les formes qui tout à l'heure n'étaient qu'à peine nées. Les liqueurs fortes du soir produisent leurs effets.

12.12.07

parlophone


il y avait entre moi et le soir tout un monde - quand je tendais les bras, c'est juste son odeur que je saisis ; quand je pars, c'est la trace brûlante sur mes lèvres.

Hier, ce type quand je rentre, au bas de l'immeuble en face, je crois qu'il me parle, puis je devine qu'il me tourne le dos, qu'il se tient devant la porte fermée, qu'il parle seul - je croyais qu'il parlait, mais non, je ralentis : je comprends qu'il slam, devant ce que je devine être un digicode, qu'il pleure à moitié aussi ; c'est un grand type noir, très beau, très grand : il slam qu'on lui ouvre ; je t'en prie ouvre moi ; je comprends certains mots entre deux sanglots ; j'ai mal mal tu sais je ne sais pas moi la douleur qui me traverse quand je suis mal à ne plus pouvoir t'entendre me dire que ce n'est pas grave mal je t'en prie ouvre moi mal dis moi chasse la douleur ou chasse moi ou parle juste un mot mais là c'est mal juste mal quand je suis là et que j'ai si froid à avoir mal je t'en prie ; je ne saisis pas la moitié, et je ne voudrais pas, mais le type slam suffisamment haut et fort pour que je l'entende bien plus que je ne l'écoute, et malgré moi, le rythme de son flow me pénètre quand je ferme la porte derrière moi.

Quand je suis rentré, je regarde sans le vouloir par la fenêtre, le type en bas de l'immeuble d'en face continue à slamer sa langue insensée, debout et penché sur la boite en fer qui tient suspendue sa douleur contre sa voix.

9.12.07

quelque part

le matin

c'est vide, il se penche à mon oreille et il me dit combien le vide me ressemble ce soir, je lui dis c'est le matin, il répète ce soir le vide ressemble à la manière que tu as de marcher sans vraiment aller quelque part, je m'arrête, il disparaît.

8.12.07

quatorze heure sur les toits


"bye", elliott smith, figure 8, 2000


on était sorti parce qu'on étouffait, on se demandait où aller, et de toute manière, on savait qu'on n'irait pas très loin, alors monter sur les toits, c'était une manière de partir, on se doutait que ce n'était pas la meilleure, mais quand même ; tout autour la seine, ou des immeubles plus hauts que des murs ; monter sur les toits, prendre l'air, prendre le temps, prendre la vue, et la mesure des choses, la douce et froide distance nécessaire au reste ; on regarde un peu, les types qui parlent au loin, les leçons, les postures, les autres qui écoutent comme on se laisse distraitement apaiser par le vide dans lequel s'enfoncer une heure après l'autre - on voit les effets de manche, les gestes seulement : et quand on regarde plus loin, le ciel écrase tout, inonde tout, absorbe tout ; les murs sont transparents, mais les cloisons sont épaisses. Ne reste que la vague impression qu'on nous observe, et qu'on nous juge, nous aussi -

4.12.07

par quel miracle

avenue de france

c'est en tournant rue du Chevaleret qu'on fait face au matin ; de l'autre côté de la rue, les chantiers, la terre qu'on remue et qu'on creuse, les vitres qui tiennent lieu d'immeuble, parois transparentes derrière lesquelles le bruit du travail semble faire moins d'effort, tout cela qu'on prépare de l'autre côté de la rue - quand je descends, main gauche rue Watt : le pont devant, les rails partout qui s'en vont, le matin derrière moi déjà ; pensée douce et sereine, pensée calme pour une fois - penser seulement au bruit éventré des vitres tombées par terre par quel miracle, tombé soudain sans cause, sans signe avant coureur, tombées juste sous mes yeux, en plein jour ; y penser une seconde (fermer les yeux puis souffler) avant de repartir, rue Thomas Mann où le reste continuera.

3.12.07

# 4 [3 décembre] - et fin


"ascenseur pour l'echafaud", miles davis

quand je pars, 3 décembre échappé derrière moi laisse sa trace brûlante sur mes lèvres ; je ne dormirai pas ; traverser République au matin comme on ressort du sommeil plus épuisé encore ; de cette nuit, je n'ai plus d'autre souvenir que le jour levé.

1.12.07

ne pas se retourner


à droite, l'opacité qui aveugle ;
à gauche, l'immobilité écrasante du matin à peine levé -

tout autour : les vitrines de verre néo-libérales qui piétinent déjà, prêtes aux mises à jour du monde.

28.11.07

sur la table


alignées contre le mur - les tables - les lumières partout - environnant chaque chose - le pouls du temps abattu sur le sol - pesant sur tout - le cours des choses effondrées - planant prêt à fondre sur nous - le silence murmuré par des types au loin comme on s'échange un secret -

L'heure sonne, on va fermer pour la nuit, je me lève, range lentement mes affaires, m'éloigne - et laisse traîner sur la table ma journée qui n'a pas commencé.


26.11.07

" pitoyable frère ! (...) "

ciel d'encre

On aurait croisé sa route, on se serait arrêté, il serait passé à notre hauteur, et nous l'aurions dévisagé, on se serait ensuite attardé sur chacun de ses pas qui l'éloignaient ; cherchant quelque chose dans sa démarche qui justifierait l'absence violemment ressentie soudain ; cherchant à traverser, sous chacun de ses gestes, le chiffre de sa silhouette ; cherchant à lire, comme un muet lit sur les lèvres, le vide qu'il instituait sur le monde. Le type a disparu. Dans son regard, on pouvait se souvenir de ce qui nous avait arrêté. Ce n'était pas seulement de la colère.

Oui - on aurait croisé sa route, un jour, et on témoignerait plus tard de cela, en enjolivant bien sûr. En inventant tout. En vérité, le type était passé, oui - mais un autre jour, et dans une autre vie que celle là ; qu'importe : après tout, c'était possible - qu'on l'ait croisé, là ; et que c'était bien lui, puisqu'on l'avait attendu, qu'on l'avait reconnu. Puisqu'on en parle, maintenant.

La vérité, c'est qu'on n'avait vu de lui que notre propre attente reflétée sur le mur et qui nous immobilisait. Ce type, qui défigurait le monde, on aurait pu le rejoindre, on aurait pu respirer à hauteur de son épaule l'air qu'il crachait autour de lui.

La vérité, c'est qu'on avait sans doute seulement partagé la même lune que lui, c'est tout.

24.11.07

sur le sol



"S'il est normal de cracher sur la naissance d'un homme,
il est dangereux de cracher sur sa rebellion"

Koltès, Dans la Solitude des champs de coton

Sur le sol, en formes de plus en plus allongées, les ombres du soir qui rejoignent l'endroit où je vais me rattrapent, et passant à ma hauteur, me lancent des regards si lourds qu'ils me clouent au sol, et je crois ne jamais pouvoir m'en relever. Sur le sol, où que je regarde, les ombres comme ces crachats qu'on laisse après le dépit, après la colère, et se dire que cette colère tombée n'est pas autre chose que du dépit avant la résignation - je le sais maintenant. Sur le sol aussi, sur le sol partout où que je pose les yeux, comme menaçant de m'entraîner avec elles, les ombres qui viennent de là où je vais, en sens inverse, se précipitent vers moi comme des mauvais souvenirs au moment où ils deviennent simplement des souvenirs parmi les autres, au moment où ils s'effacent, au moment où la colère va devenir de la honte, où la honte va cesser d'être tournée vers eux, pour n'être que mon prolongement - alors, comme un sursaut qui me sauve, la violence que m'impose à moi ces ombres revient, et secoue tout le corps : le mauvais rêve revient, le reste n'était que de passage. Dans la bouche, mes crachats ont le goût du sang ; et partout, les ombres peu à peu remplacent le sol.

23.11.07

# 3 [3 décembre]


"fences of pales", shannon wright, café de la danse, mai 2002

On s'est arrêté près des quai, on pouvait voir la colonne de juillet bruissante de la circulation autour d'elle, on devinait bastille, les routes, les immeubles qui attendaient rue voltaire l'aube pour recommencer ; mais ici, plein milieu de la nuit, plein centre de la ville, plein coeur du froid, on ne voyait rien de la ville, rien des mouvements qu'elle organisait magré tout, seulement le fleuve, la colonne grise, les nuages comme une paroi opaque qui recevait un peu, avant de les absorber, les lumières de la ville - début décembre mordait de toutes ses dents chacun de nos doigts, et de là où on était, le fleuve fumait une chaux épaisse et lente comme de l'encens. Quand je parle, je ne sais pas vraiment de quel côté je lance les phrases, de la ville dans mon dos, ou du côté où tu te tiens, auprès de moi, toi qui ne regardes plus que cela, l'évaporation du fleuve sous nos yeux - et j'imagine doucement, sans vraiment m'attarder sur cette image, si l'on plongeait dans l'eau, l'évaporation de nos corps. Et malgré moi comme je te parle, je m'attarde sur cette image. C'est elle qui me prend maintenant. Elle me prend et ne me quitte plus.

22.11.07

les halles

Eglise Sainte-Eustache

plaie ouverte - et c'est le ciel sur lequel nous marchons qui se dérobe

19.11.07

au passage

rue montorgueil
22h43

en traversant la rue, pensée saisie au vol -
que toutes les lumières s'éteignent dans la seconde,
et l'on s'arrêterait de marcher, de traverser : pour regarder le ciel, et en silence.

18.11.07

à travers



juste respirer le froid de mouffetard avant de rentrer

13.11.07

l'homme invisible

rue de la grande truanderie

Comme on jette un manteau sur l'homme invisible, la forme que prend le corps soudain découpé par ce qui l'entoure, soudain rendu à une forme par ce qui le couvre et le cache : ainsi.

Et comme on saisit sans y penser vraiment, au devant de soi, des formes qui diront le mieux la densité du soir, la retombée du jour, les hommes attendant sur le bord les trains qui les prendront, et sentiment de ne voir que des types perdus dans leurs habitudes, que des types perdus au milieu des carrefours dont on aurait retiré les panneaux, et dessiné comme des enfants sur les routes des flèches qui débordent : font signe vers les bas-côtés.

Et comme on projette plus loin que soi, les souvenirs qui nous désignent toujours le coupable, le lâche, nous désignent seulement, et ça suffit pour ne pas les croire.

Alors, comme on écoute la soirée durant, trois notes sur un piano, contretemps répandus en désordre dans ma chambre et partout (et je me rappelle de ce qu'il en disait, de la Sonate n°3 en la majeur, op.69-scherzo ; de la justesse du contretemps chez Beethoven, et ce n'était pas seulement question de romantisme, ou alors, s'agirait d'un romantisme qui n'appartient à aucune catégorie, à aucune histoire hors celle qu'à l'instant la basse continue laisse traîner derrière elle et à laquelle je me raccroche) - oui, comme on écoute, sans début ni fin, Remembering de Avishai Cohen, ce n'est pas le souvenir qui se produit, c'est l'arrêt puissant des machineries ; c'est la répétition qui crée toute chose ; c'est dehors, les types qui continuent d'attendre ; et c'est, quand je jette cette musique comme un manteau sur le noir, la forme soudain que ça prend, la forme qui se découpe au devant de laquelle le soir va : et où je m'enfonce.



"remembering", avishai cohen, at home, 2004

12.11.07

# 2 [3 décembre]


"arpeggi", radiohead, live Ether Festival, 2005

Au plus profond des rues, au pied des murs plus grands qu'aucune ville, tes yeux vers moi comme plongés - et cette question qu'ils ne portent pas et qui cherchent plus loin la réponse qui ne sera pas donnée - et que nous abandonnerons, comme un enfant trop désiré, abandonné au désir lui même, parce que le voir sous nos yeux prendre forme nous éblouit - alors c'est les yeux baissés, et le corps penché sur le froid, sur plus serré que le froid, que je suis chacun de tes pas, ce soir rue Lappe, plus loin, un lieu où échapper, un espace où s'en aller, où ne jamais se retrouver endormi, et la musique de cette nuit avait cette puissance là, tu t'en souviens, arpèges coulés dans la forme de cette ville, arpèges dénouant ses rues comme une robe, comme un lit - et arpèges murmurés comme on souffle sur les doigts pour les réchauffer au froid plus piquant du corps : et tout autour la ville dormait épuisée, la nuit l'emportait - et nous étions ses arpèges dressés comme des sentinelles en fuite, des déserteurs enivrés d'être vivant, chanson de toile composé avec la trace de tes pas qui m'emmènent.

10.11.07

ce couloir

derrière la porte

Respirer ne sert à rien, ouvrir les yeux non plus, mais seulement avancer les mains, et un pas après l'autre, attendre de toucher la porte, dans ce couloir où l'on ne passerait que seul, avancer comme sur un fil ; ne surtout pas, non surtout pas, pencher la tête et regarder en bas.

8.11.07

sur le cadran


Et si quelque importun venait me déranger pendant que mon regard repose sur ce délicieux cadran, si quelque Génie malhonnête et intolérant, quelque Démon du contretemps venait me dire: "Que regardes-tu là avec tant de soin ? Que cherches-tu dans les yeux de cet être ? Y vois-tu l'heure, mortel prodigue et fainéant ?" je répondrais sans hésiter: "Oui, je vois l'heure; il est l'Eternité !"

Baudelaire, L'Horloge, Petits poèmes en prose

quand remontant sebastopol glacé, novembre engouffré dans le boulevard sans effort, et quand dévisageant les murs posés là comme depuis toujours, cloisons refermées sur elles-mêmes, je passe, regard aux fenêtres, à leurs histoires qu'on invente pour se tenir chaud, ou pour ne pas céder à la tentation de s'allonger là, sur le sol - et qu'est-ce que ça changerait.

Des histoires qui traversent les fenêtres, du tremblé infime qu'ils provoquent dehors sur toute la surface immobile de ce soir précisément, descend la mesure juste de chaque chose, et chaque chose à sa place, chaque chose en son temps, chaque instant à sa mesure propre - je ne suis soudain plus d'ici, l'aiguille du cadran disparu, ce n'est pas le temps qui s'arrête, c'est l'étranglement du monde qui cesse.

L'histoire de ces murs récite en moi son étrange légende, et celle de la naissance du monde recommence, c'est un peu de lumière échappée du hasard. Cela se fit sans bruit - sans raison aucune, sans but. Peut-être cela se fit-il par erreur.

Plus haut à travers les murs, on mange, je le vois ; on ne se parle plus, on s'évite, se frôle - on répète une pièce qui jamais ne sera jouée. Encore plus haut, une silhouette ferme d'un geste les rideaux du salon.

En bas, je me demande ce qui finit. Ce qui va commencer.

6.11.07

# 1 [3 décembre]


"have a nice day" syd matters, A whisper and a sigh, 2003

Je ne me rappelais plus de rien, sauf de cette nuit qui avait duré toute le nuit et qui dormait encore peut-être là-bas où je l'avais laissée, et déjà, je ne sais plus si c’est d'elle dont je parle, ou si c'est de la nuit. De cette nuit qui n’avait pas été préparée. Quelques heures qui insultaient le monde, et tout ce que l'on pourra dire ne compte pas. Je me tiens au dessus des hommes.
Les rues étaient vides, et les cafés, mais les publicités étaient restés sur les murs. C’était au delà de mes forces cette ville qui s’ouvrait devant nous ; la fatigue n’existait pas, juste sa voix, ce filet de voix dans lequel j’étais pris. Et ses yeux, que je ne voyais pas.

J’avais l’impression d’être un voleur, entré quelque part où l’illégalité donnait à chaque chose plus de prix - dans un château, une maison hantée par la beautée, ou ailleurs où je n’étais jamais allé, ces lieux, ces musées que j’ai toujours détestés parce qu’ils respirent la ve exposée comme des viscères, et comme des œuvres d’art. Le maître du château allait revenir, mais en attendant, il fallait regarder, et prendre : tout nous appartenait. On était des assassins, des voleurs. La prison était de l’autre côté de la nuit, mais la nuit nous protégeait.

4.11.07

d'une seconde à l'autre

"Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Ciel dont j'ai dépassé la nuit
Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes
Dans leur double horizon inerte indifférent
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Je te cherche par-delà l'attente
Par-delà moi-même
Et je ne sais plus tant je t'aime
Lequel de nous deux est absent."

Eluard, L'Amour, la Poésie

l'intérieur du ciel étendu - transpirations du monde suspendues - au moindre souffle - au moindre mouvement - tout pourrait s'effondrer - sur le lit - allongée en travers - de l'aurore évanouie - le ventre, les jambes, les gouttes de la nuit perlées sur ses lèvres - d'une seconde à l'autre - pourrait recommencer le monde - l'intérieur du monde est cette chambre où je la vois dormir - l'intérieur du corps est ce désir où je la vois allongée - et d'une seconde à l'autre l'absence où je me tiens cessera - mais pour le moment - la prison où je suis a taille immense, échelle de la ville - l'intérieur est une question de temps, disait-elle - et en effet - dans une seconde, son corps debout : plus qu'une seconde et son regard posé sur mon regard cabré devant elle - et l'intérieur s'anéantira - l'intérieur tout autour de moi n'aura d'autre limite que celui que ses gestes inventeront pour moi

2.11.07

la buée


au loin ce n'est pas le soir qui tombe, mais de la brume qui s'élève du sol, c'est la buée de la ville échappée du jour

31.10.07

à l'aube

On attendait. On attendait là, pendant des heures, pendant des jours. Le temps que ça aurait pris, le temps de l'attente. On n'en savait rien, on n'attendait rien d'autre. Au juste, on n'attendait plus que cela, que l'attente prenne fin. On n'attendait plus rien. Ni geste, ni regard, ni qu'on se penche sur nous, ni qu'on nous crache dessus. Le ciel, les passants - quelle différence. On était là. Attendant un jour que le jour d'après soit différent. Le jour d'après est venu. On aurait pu attendre encore.

30.10.07

"le seul grand chemin que j'aie jamais suivi"

rue poissonnière

Des routes qu'on place en travers de la route, de ces routes qu'on dispose comme un tapis, qui dispose autour d'elles les passages où passer où se perdre, les chemins où aller ("appeler ça aller, appeler ça de l'avant"), on dira qu'on les emprunte, qu'on ne fait que traverser ; et sur les routes étalées devant nous, avachies autour de nous et à côté desquels on passe sans regarder vraiment, se demander alors ce qu'il y a sous les routes, ce qu'il y entre elles, ce qui demeure quand on les déplace.

28.10.07

le nom de la ville


C'est au centre, ça ne bouge presque pas, ça tourne autour des évidences, sans bruit et sans effort, ça donne l'heure et les directives, ça rend l'âme quand le corps ne suffit plus, ça frappe le sol, ça crève d'envie, et quand le type partira, ça regardera loin la trace qu'il laisse, ou quand le type s'allongera, ça approchera les mains près de ses poches, et ça comptera le sommeil en pièces d'argent et de poussière, ça ne dure jamais longtemps, une nuit suffit à l'épuiser, cette place creuse les apparences, et derrière les apparences, quelque chose d'autre résiste qui me tient éveillé - ça pourrait s'appeler rémanence mais porte nom solitude : la ville qui passe, et ne demeure jamais.

26.10.07

"As to a lover's bed"

ANTOINE.--O toi ! qui es trois fois plus noble que moi ! vaillant Éros, tu m'apprends ce que je devrais et ce que tu n'as pas pu faire. Ma reine et Éros ont, par leur courageux exemple, pris sur moi l'avantage d'une grandeur mémorable. Mais je serai, pour la mort, comme un jeune époux, et je m'y jetterai comme au lit de mon amante. Eh bien allons ! Éros, ton maître meurt en suivant ta leçon. Voilà ce que tu m'as appris.
(_Il se frappe de son épée_.)
Comment, pas mort encore ? pas mort ? Holà, la garde ! Oh ! achevez-moi !
(_Entre la garde_).
PREMIER GARDE.--Quel est ce bruit ?
ANTOINE.--Amis, j'ai mal fait mon ouvrage... Oh ! achevez ce que j'ai commencé !
SECOND GARDE.--L'astre est tombé.
PREMIER GARDE.--Et l'époque est révolue.
William Shakespeare, Antoine et Cléopâtre ; IV,5
Près de moi, je sens mes forces qui faiblissent, je sens mon corps à peine, et chacun de mes doigts qui dessinent devant moi l'équilibre effondré des puissances pèse tant et tant encore, plus lourd sans doute que la ville dehors accrochée à la nuit comme à sa dernière croyance, et quand près de moi, je ne trouverai que le jour suivant prêt à se laisser dévorer par la nuit déjà avancée sur elle, ce qui restera de fatigue ne sera pas suffisant pour me porter jusqu'à mon propre corps - et pourtant. Ce désir qui va portant sur les murs, chiffres décelables d'une secousse capable de remuer le plus immobile des souvenirs - comment penser à cette mort du monde par quoi le monde s'est engendré, comment y penser autrement que sous l'image du lit d'Antoine et de son corps nu d'être vivant et transpercé par la mort du monde avec lui, du désir pour toujours, comment - ce désir porté comme spectre déchiré et prolongé et diffracté sur des villes par le cri poussé alors qui disait la chute des étoiles : et c'est de cette chute précisément, traînée de lumières mortes il y a des milliers d'années, de cette chute oui, de la lumière de cette chute que nous éclairons nos pas, cette lumière éteinte depuis longtemps déjà mais qui persiste dans l'univers son trajet jusqu'à nous, si lentement, tellement lentement, et sous cette lumière si lente et si profonde, nous marchons, nous tenons cette lumière devant nous comme une bougie dans la tempête, comme notre souffle sous la mer, nous tenons, et dans les rues où nous allons, nous cherchons, nous cherchons sans doute quelque part le lieu précis où l'étoile dans un dernier embrasement s'abattra sur le monde - le lieu précis où nous serons, où nous verrons.

25.10.07

sentier


en montant

Opacité du soir qui tombe de si haut, et en montant sentier mort de fatigue depuis des heures déjà, se dire que ce qui tombe n'est pas si lourd, pas aussi lourd en tout cas que ce qui de la terre, de la terre sous le sol, de la terre plongée plus profondément que le béton, ce qui depuis cette terre sous les dalles de pierre remonte, épaissit l'air partout où que je la respire, et forme cette densité brumeuse dans laquelle je m'enfonce, qui finira par me happer.

21.10.07

l'écume

contre-plongée

à la verticale, plongée à la verticale, en ramener les bonnes raisons, les moins bonnes, racler le fond, agiter l'écume, attendre - voir le fond redevenir lisible ; et à l'aveugle, plonger à nouveau mains en avant comme dans le noir repérer les murs, et l'espace devant soi pour pénétrer plus avant, que mes mains soient le regard, que le vide, la profondeur creusée sans cesse sous les gestes et les hésitations ; tâtonner le vide et en retirer les violences, s'en faire de nouvelles profondeurs où avancer.

20.10.07

"Il n'a pas de."


"A la bibliothèque universitaire de Salzbourg, le bibliothécaire s'est pendu au lustre de la grande salle de lecture, parce que - ainsi qu'il l'a écrit sur un billet qu'il a laissé - il ne pouvait plus supporter, après vingt-deux ans de service, de classer des livres et de prêter des livres qui ne sont écrits que pour causer des malheurs, et, par là, il entendait tous les livres jamais écrits. (...)"

Thomas Bernhard, L'Imitateur

On reconnaît les hommes à la somme des malheurs qu'ils portent en eux, des malheurs qui agrandissent le monde de possibles, de lointains : des malheurs qui épaississent le temps le rendant seulement supportable. On pourrait se pendre, oui. On pourrait hausser les épaules et continuer plus loin. Certains brûlent des bibliothèques - et en rêvent qui seraient de purs bonheurs, sans aspérité ni forme de contact, sans faille, sans saillance : sans livre, peut-être. On reconnaît les livres (ceux qui valent) à la somme de langage qu'ils charrient, au geste qui décrit la courbe la plus vaste, du monde à ce qui le produit - du corps au langage qui saurait le désigner : du cri au silence qui le nomme. De ce malheur, nulle tristesse, nul je ne sais quel lamento résigné : nulle pente vers la corde. Ce qui mène au lustre : moins le malheur, que cette organisation hiérarchisée des livres qui la transportent pour se dégager du monde en chaos. Moins le malheur que soudain la vacuité d'un bonheur bête à se hausser plus grand que la douleur, plus grand que soi. L'orgueil à considérer que dans le bonheur, il y aurait aussi du sens. Il y aurait aussi du langage. Il y aurait aussi de la vie. L'orgueil, sans doute, à faire de sa mort, un malheur de moins, et qu'on n'en ferait pas de livres, qu'on n'en ferait pas du sens.

"Quand donc pourrai-je parler de mon bonheur ?

Il n'y a dans mon bonheur aucune paille, aucune trace, aucun sable.
Il ne se compare pas à mon malheur (autrefois, paraît-il dans la Passé, quand ?)
Il n'a pas de limite, il n'a pas de..., pas de.
Il ne va nulle part. Il n'est pas à l'ancre, il est tellement sûr qu'il me désespère. Il m'enlève tout élan, il ne me laisse ni la vue, ni l'oreille, et plus il... et moi je...
Il n'a pas de limite, il n'a pas de..., pas de.
Et pourtant ce n'est qu'une petite chose.
Mon malheur était beaucoup plus considérable, il avait des propriétés, il avait des souvenirs, des excroissances, du lest.
C'était moi.
Mais ce bonheur ! Probablement, oh oui, avec le temps il se fera une personnalité, mais le temps, il ne l'aura pas. Le malheur va revenir.

Son grand essieu ne peut être bien loin. Il approche."

Henri Michaux, Bonheur Bête, in La Nuit remue.

19.10.07

bouches de métro muettes

Bonne Nouvelle

Prendre en marche le cours des choses, juste dans le même mouvement qu'il amorce, dans le même geste sans espoir qu'on lancerait comme on fait flotter des coquilles de noix dans les caniveaux ; voir les naufrages aux portes des bouches d'égout.

16.10.07

le désastre


(ce soir, devant les colonnes de chiffres comme devant une foule, comme devant la foule jetée en avant de soi et sur laquelle on avance, ce soir, penser au désastre, coupable d'aucun crime, penser au désastre innocent, sans visage, sans corps, sans regard, sans nombre - et quand je marche, sur quoi je pose les pieds, et de quoi ma vie se trouve justifiée : le décompte se fait, les corps sont remplacés par autre chose qui ne porte pas de nom (on dirait du sang trié en bon ordre), ce serait plutôt, oui plutôt : le décompte d'un temps qui n'est pas arrivé encore, temps étranger à tout ordre, à toute tentative de le faire respecter)


15.10.07

mariposa

en face

ne pas vraiment regarder, ne pas ciller non plus, ne pas baisser la garde, ne pas esquisser pour la beauté du geste une chicuelina épuisée, ne pas esquiver non plus, ne pas face à la lumière céder à la tentation de la faena vaine et dérisoire, rester, pieds, corps arrimés, derechazo immobile et limpide, attente de ce qui ne saurait arriver, la lumière qui grandit, qui finit par donner forme à la nuit jusqu'à disparaître sous elle.

14.10.07

l'attente

"Il y a des heures où on dirait qu'une paume lourde s'appesantit tout à coup sur la terre, pleine de nuit, comme la main écoeurante et douce du boucher qui tâte un moment le frontal de la bête, avant d'asséner le coup de merlin, et à ce toucher, la terre même comprend et se révulse : on dirait que sa lumière même rancit, que le matin souffle sur elle mou et chaud par un mufle ignoble. Aucun signe indéchiffrable n'est venu, mais l'angoisse est là, dans l'air brusquement épaissi de la chambre de malade : l'homme tout à coup ne sent plus ni faim ni soif, mais seulement son courage qui se vide de lui par le ventre, et on l'entend souffler par le nez, comme si le monde lui tournait sur le coeur."
Julien Gracq, Un Balcon en forêt

Le temps ne se compte pas en années, en secondes - l'espace en mètres à faire, et ni la ville en trottoirs arpentés : ni le corps, en peaux mortes tombées sous la fatigue. Quand le temps traversé ne compte plus qu'un instant qui déborde, quand l'espace qui me sépare de tomber est derrière moi, et que la ville usée par les marches n'est qu'un seul et immense mur coulissant, que le corps une seule peau épuisée que j'échange avec la nuit : c'est comme se défaire peu à peu du sentiment pesant qui me fait appartenir ici, ce maintenant dérisoire. C'est comme sur ce miroir voir son ombre passer et s'enfoncer dans le mur. C'est apprendre peu à peu que le temps, que le vide, que le corps, que le reste n'est qu'une appartenance de plus de laquelle se défaire - que le sentiment nu d'approcher cette béance qui déchirerait l'attente, et ne ferait de l'attente qu'un poids de plus dont on se déleste sur la route : un désir en lequel s'engager comme dans un corps.

13.10.07

strates

diffus

Dans un instant, première montée du soir : levée de bouclier du noir diffusé par strates de plus en plus épaisses dispersées sur la ville comme des foules évanouies sous la poussière - en regardant mieux, on pourrait voir passer sa vie, on pourrait même la toucher, si on tendait la main : si on n'avait pas peur d'être emporté.

12.10.07

il répète

de rage, c'est de rage, dit-il, c'est de rage, il répète et qui pourrait l'arrêter, et de plus loin encore le mot vient et se redit, ce n'est pas le même mot, à chaque fois plus lourd, à chaque fois plus vaste, plus large que lui, il dit encore et qui pourrait l'empêcher de dire à nouveau - c'est de rage que ma bouche s'ouvre et quand elle s'ouvre - et c'est les yeux qu'il ouvre plus grand - quand la bouche s'ouvre, ce n'est pas les mots qui sortent, de la rage oui, comme il dit le mot, il l'étouffe, le serre dans sa gorge pour que de lui, ne demeure qu'une sorte d'échappée assourdie sous la rage même - et au moment où il va dire, ce que la rage dit, ce que la rage porte quand poussée jusqu'à ce degré rampé jusqu'au point où l'humiliation même ne va jamais - rien ne sort que du sang craché sur ceux qui prétendaient en faire une fiche nouvelle d'identité, nationalement impur, qu'abreuvent les immeubles propres des ministères en faillite d'amour-sale ; sang craché sur les vestes blanches - allez y trouver trace de ma race, couleur de la terre, couleur de la rage.

11.10.07

l'atrocité


Fatigue portée comme un manteau trop lourd, la rue est plus longue que la ville ; et sur le sol invisible, plonger des pas aussi profondément qu'un couteau dans le corps ; la pluie lave les saletés de la journée comme on fait les poches à un cadavre : s'assurer qu'il n'emportera rien là où il va ; les types étalent sur leur visage l'atrocité simple de la veille, du lendemain, du siècle suivant et passé : rien ne change peut-être que ma fatigue, plus lourde qu'hier, allégée d'un poids supplémentaire - que j'ignore ; le mouvement que mon corps opère sur la ville est imperceptible, qui déplace avec lui chaque chose jusqu'à rendre visible l'insupportable, acceptable même l'idée que je vis ici, possible sans doute que demain je serai encore là. Et le doute s'installe quand même. Car quand je lève les yeux sur la rue qu'il reste à gravir, ce n'est pas la suite que j'entrevois. Non. Mais la possibilité de s'y dérober.

10.10.07

décompter les corps

passage du temps
mouvement qui voudrait déplacer la rue
ne déplace que le regard



flux bligatoire qui charrie avec lui les nouvelles du temps qui passe et ne s'arrête que lorsque avec lui s'arrête le temps même du décompte - flux des visages que je croise sans arrêter un seul regard - flux des paroles qui passent entre mes lèvres sans sortir une seule fois de la bouche - comme on décompte les corps, l'un après l'autre, une tragédie qui devient statistique, l'un après l'autre les corps forment un ensemble homogène pour donner nom au désastre : ce n'est pas de temps qu'on vieillit, mais de l'oubli organisé en temps voué à devenir si minuscule, jusqu'à devenir illisible - et s'effacer. Ce n'est pas de vieillesse qu'on meurt, mais de perdre patience - de perdre la colère qui tenait debout le ciel droit sur la jeunesse aux poches crevées, d'où s'écoulent nos marches. Ce n'est pas de fatigue que l'on dort, mais de lâcheté à ne pas prolonger la veille.

9.10.07

langues mortes

porte saint-denis

on s'arrange avec les codes, on se comprend sans avoir besoin de justesse, de précision - on apprend les mots de chacun, s'approprie les formules qu'on associe aux langues familières qui parlent dans nos têtes, les insultes qu'on porte comme un masque. Et quand les langues mortes ont fini le travail de sape, quand les langues enterrées se vident encore un peu plus jusqu'à recracher de leur gangue les leçons pour le siècle des grammaires épuisées - les langues jetées sur les murs n'ont plus besoin de mots, ni de geste, ni de sens. Sur chaque mur, sur chaque peau, comme la douleur de nommer. Sur une porte, on frappe au mur et déchire les peaux mortes qu'on n'a pas oubliées. Les cadavres qu'il faudrait déterrer plusieurs fois pour s'assurer de leur mort.

8.10.07

décalage

Quand on a traversé la rue, les types les regards penchés comme sur ailleurs, les types aux têtes levés vers les écrans, et qui criaient malgré eux des émotions que l'image impulsait ; pas des émotions, juste réactions du corps, de la glotte devant les images qui défilaient instantanément les mêmes sur les mêmes écrans, et les mêmes corps comme posés devant et qui attendaient, et qui étaient dans la même minute les mêmes cris étouffés puis lâchés en même temps, les corps dépossédés de leur regard, les corps penchés, dévissés, défigurés sur les retransmissions en mondiovision d'une soirée arrêtée au milieu de la blancheur ouatée de samedi.

Pas d'appareil, ce soir là, pour enregistrer les têtes tordus sur les écrans des bars. Pas d'images à prendre, il y en aurait pour chaque trottoir.

Alors juste rentrer seulement, la soirée est passée pour nous, le reste ne nous concerne pas, et de Notre Dame laissée aux cracheurs de feu, traverser en croisant Hôtel de Ville ramassée en une seule gorge, continuer Tour Saint Jacques, où voir les forces de l'ordre cous tendus au dessus des vitres des cafés, et puis se heurter à la sortie de théâtre place du Châtelet, les femmes habillées en mauve, et les hommes en costumes ne savent rien, on se passe des chiffres, on pousse les mêmes sortes de bruits, et nous on traverse sans voir ou presque, rire un peu, ne pas vraiment savoir de quoi, si c'est de partir, ou autre chose : comme on rit de ne pas appartenir, et que cette distance comme au théâtre, percer le quatrième mur de la soirée, et s'engouffrer dans le métro vide, ça ne durera pas longtemps, remonter la rue vers ici, et à travers la moiteur de la nuit, les cris depuis les écrans opaques traversent les écrans ouverts des fenêtres pour venir jusqu'en bas, nous qui marchons déjà d'une autre soirée -

Contretemps battu sur le sol, jusqu'à ne plus savoir quelle heure il est ; alors quand se retourner le lendemain matin, ramasser la soirée en miettes ; mille pensées pour l'autre soirée passée à l'ignorer seulement, mesurer l'apesanteur de cette prise d'intervalle, douce : et pénétrante.

Cette autre soirée passée comme en marge, nuit blanche traverser sous les ombres des statues ; sentiment étrange d'être à sa place. De laisser le reste, les partages violents que la ville seule sait imposer.

7.10.07

la distance

pas besoin de respirer la mer pour l'entendre ; pas besoin de la voir, pour la sentir proche, proche à y tomber ; et pas besoin d'y aller vraiment pour ramasser du sable (chercher partout des dents de requins) - mais besoin plus sourd, plus souterrain, d'aller chercher sous cette image prise pour moi, comme volée à ma place et de ma place où d'ici paris n'a ni arbre ni crevasse ni ciel véritable, aller chercher, oui, ce qui faisait bouger le vent, ce qui tremblait de plus loin que moi - tandis qu'ici où paris immobile continuait, effaçant de ses gestes chaque plus loin possible - et davantage - tandis que sous tes yeux les rideaux levaient par instants leur épaisseur, roulement de tonnerre plus bas sur les promesses, les chemins de traverse à emprunter, et qu'on borde d'un plus tard, comme d'un rendez-vous scellé par la distance.

5.10.07

vie passive


ciel ouvert dressés comme des murs transparents à la circulation, de bureau en bureau, néons allumés jours et nuits sur l'activité lente, souplement organisée à la constitution d'un ordre renouvelable, acceptable ; structuration du consensus : élaboration patiente des colonnes de chiffres où décrire la courbe d'une évolution ; prévision, prévention, problématisation des enjeux - délibérations en conseil : décisions feutrées sous les parois étanches où l'avenir nomme chaque chose à sa image. Vie active qui referme son couvercle sur elle, et donne à voir, en toute transparence, le temps mesuré en heures, en plus, en moins à compter.

2.10.07

en se penchant

au passage - jeter un oeil sur le vide

ce qui reste quand on regarde sous le vide, ce qui tombe quand le vertige cesse, ce qui s'éteint quand les yeux se ferment sur la nuit, ce qui se loge dans le creux ménagé par l'attente - poussières de moments évacués dans l'instant quand au passage, on éparpille la journée sous la suivante qu'on prépare, méticuleusement, comme on prépare ses affaires : rangées en tas, le poids du jour qui s'affaise sous lui ; et sur lequel, on tient - sur lequel on bâtit nos villes, sur lequel on pose son corps en attendant la suite. En se penchant bien, on peut pencher le monde. En basculant un peu, on pourrait peut-être entraîner le reste. En bas, nos ombres sont déjà là.

1.10.07

heure dite

Madeleine

plongée désordonnée et vaine - autour les parois vibrent - au dessus la rumeur - en dessous les pas précipités étouffent le silence - un pied devant l'autre, puis l'autre - entraînent ce que la ville nomme par instants ses heures de pointe - épaisseur enveloppée sur elle même d'une précipitation réglée - d'une retraite généralisée - d'une puissante et silencieuse manifestation sans mot d'ordre ni cris - sans idée - ni colère - d'un gargouillement suintant de toutes les heures de la journée - heure pointant son doigt long comme le temps sur ce qu'elle sait le mieux faire - organiser l'éparpillement désordonné.

30.9.07

L'échappée - (Notes sur "En pure Perte")

Quand elle part plus loin, cette fille qui s'éloigne, et de plus en plus, à mesure que va le film, et de plus en plus loin, c'est de colère peut-être : cette colère qui n'a pas besoin de gestes brusques, cette colère simple et nue - oui, cet effondrement qu'on appelle évidence dans le regard d'un enfant qui s'arrache de là où on (c'est-à-dire ils) voudrait qu'on soit pour toujours - cet effondrement de la prison qui porte nom réalité, et peine, et châtiment (c'est-à-dire crime) : et de là où elle s'en va, cette prison qui sous les coups simples comme un haussement d'épaule, décisifs comme une morsure sur l'âge tendre et insoumis, cette prison qui s'ouvre, cette prison qui se brise et d'où elle s'échappe, fugitive foulée qui prend la liberté là où elle est - dans son corps, dans le corps de la terre qu'elle confond avec le corps d'un rêve qu'elle fait, et dont nous sommes nous, les prisonniers.

Cette raison irrésolument déraisonnable qui dénonce l'outrage qu'on fait à sa jeunesse : elle la porte dans ses mains, et l'éparpille ; c'est elle qui invente le monde, lui donne ses lois, ses ivresses : et sa loi est plus belle que le crime qu'elle commet, plus puissante que la folie qu'on enferme - car sa loi est son corps, et son corps est sans fin.

Quand elle part plus loin, on la laisse parce que soudain, le poids dont elle se déleste à chacun de ses pas alourdi le notre, et nos corps s'effondre ; on la voit, elle, plus légère encore, délestée de notre poids, s'échapper, et s'en aller, "enfant-monstre" en ce qu'elle montre véritablement combien pèse en nous la lâcheté de n'être pas son désir à elle, elle qui va respirer plus loin, repousser plus loin les possibles du monde étranglé sous nos masques, et le monstre qui s'affiche en elle est d'une beauté si terrible qu'au moindre regard on s'y brûlerait, et c'est pourquoi elle va de dos, et c'est pourquoi on la laisse, elle s'éloigne - et le film toujours déroule ces plans longs comme le jour abandonné, de son corps à elle qui marche et s'en va, et s'en va encore, s'éloigne : quai de gare, ou grève échouée sur le sable, et sable échouée sur la mer qu'elle avale comme elle avalerait un homme sans peine, comme elle avale son propre désir, sexe béant de la mer qui s'ouvre pour elle seule, et comme pour elle seule le soleil a dansé autour d'elle la fin du monde éblouie par ses gestes.

Quand elle part plus loin, (c'est un film qui ne fait que partir son propre départ), quand elle nous laisse, qu'on pourrait la juger, on pourrait même mépriser sa lâcheté, penser que c'est de la lâcheté, penser que c'est irresponsable enfin, de partir comme ça, sans laisser de mot, d'épouser la vie comme un caprice que l'on trompe à chaque nouvelle vie que la nuit invente pour elle - "Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main, / Et fais moi des serments que tu rompras demain, / Et pleurons jusqu'au jour, à petite fougueuse !" - oui, quand elle part encore, là précisément vers cet endroit où on ne pourra plus la suivre : c'est alors qu'elle a raison, et ce n'est pas délivrance, ce n'est pas libération du poids de vie en trop que le corps portait : c'est comme si elle donnait naissance au monde, vraiment : littéralement. Et à tout ce que nous venons de voir, c'est elle qui a donné naissance.

Pure perte sans doute, en pure perte : joie nue d'avoir tout perdu en ayant tout désirer : d'avoir conquis sa pureté, totale, et insensée, puisée dans l'élan, total et insensé, et sans but, ni raison, ni morale, ni leçons : en pure perte d'un monde qui la recrache ultimement désirée.

Pure perte d'avoir osé dire : que la perte soit ma pureté ; que l'échappée soit ma façon de marcher ; que le crime, ma raison d'expier vos fautes ; ma beauté, une sorte de rédemption ; et ma jouissance, le cri dressé face à la vie que j'ai vaincue.

Notes sur le film de Jérémie Scheidler, En pure Perte

26.9.07

immobilisée ici

- Quand on rentre dans la chambre, après cette semaine d'absence, la lumière déposée sans moi comme de la poussière sur la poignée de la porte, sur le bureau, la poussière sur les murs même ; on voudrait respirer l'absence de cette semaine là qui n'est pas passée ici, tout est à sa place ; le reste va continuer ; et je respire lentement, à plein poumon, la lourdeur de cet air là enfermé depuis sept jours sans bouger : quand j'avance, que je le remue, que je m'enfonce dans cette semaine là immobilisée ici, où rien n'a passé qu'une porte refermée, parenthèse ouverte sur l'attente déchirée à mesure que j'avance le bras, là, que je penètre dans la pièce sans oser souffler - la poussière se déplace avec moi ; et sur la table, posée comme une trace de doigts arrachée, la semaine passée loin d'ici a la forme d'un livre oublié, à peine je le prends, la poussière se retire - se dépose sur mes mains. La fenêtre ouverte aspire le reste. Evanouit une semaine passée à l'attendre.

17.9.07

le tremblé

'Boulevard de Denain

Si l'image bouge, c'est qu'au moment de tomber, je me suis raccroché à cette pensée - mais cette pensée s'est dérobée sous moi - et avec moi, le reste : alors l'image suspendue à cette lumière (lumière parfaitement droite et littéralement couchée sur le ciel) s'est affaissée. Le type qui traverse s'efface - le bougé de la nuit qui approchait dispose à la surface de Paris, son vernis tremblant, l'effacement du type, de la gare lointaine qui s'effondre avec moi - et avec moi, le reste.

16.9.07

largo

gare du nord

cinq raisons de ne pas se retourner - une seule qui me fait tomber.

(traverser Magenta d'une traite et sans voir la lumière sur moi allonger la fatigue - clé noire dressée sur la portée, tempo lent, la majeur, attaquer chaque début de mesure - sèchement, comme une première note)

15.9.07

la cité

place du panthéon

ça s'étale comme en plein jour, les démonstrations de puissance qui s'amoncellent dans les journaux, les crises de croissance, les tables rondes ouvertes à la parole qu'on enferme dans un deux pièces carrés où le sang ne circule pas, les avions qui décollent pleins (et repartent vides), le reste qu'on tait, les anniversaires en chantier qui attendent qu'on les fête avant même de naître. Les guerres qu'on fait pour justifier les amnisties prochaines.

13.9.07

soleil noir


regarder longtemps sans fermer les yeux, l'orgueil du soleil monter et mordre le sommet du toit, pendant que dos courbé sur la marche, ombre étale déversée sous moi - ne pas se retourner sur l'hiver qui arrive.

12.9.07

la plate forme

ce n'est pas moi qui tombe

Ce mouvement qui m'arrive, qui tangue en moi le monde, ce mouvement qui arrime le monde au vertige d'où je sors, d'où je naquis un jour, et dans les mains, mes yeux pour parler, ce mouvement chaque soir qui recommence avant le sommeil, la seconde d'avant, l'instant juste avant le sommeil - et ce mouvement, le même : celui qui précède la chair, le basculement dans la chair et le déni de la chair, comme si le nom du désir pouvait se prononcer (il brûlerait mon visage - et mon nom m'oublierait) - et quand je porte mes mains au désir sur le point de brûler, (sur la plaque impressionée du jour face à moi brillant du soir passé : l'écran pixellisé d'où me parvient le monde, et d'où je le rejoins) je comprends que dans le mouvement soudain qui m'anéantit, ce n'est pas moi qui tombe, mais le mouvement qui m'oublie dans sa chute.

11.9.07

aujourd'hui

"juste cette phrase,


tourner autour tout le soir,
cette phrase
et comment elle vient,
comment elle paraît si possible."

10.9.07

hier

"décentrement du corps, décentrement du reste, du sommeil laissé quelque part en juin dans un coin de ma tête, et quand le réveil s'arrête, jeter son corps sous la douche, laisser faire la fatigue nous conduire mécaniquement jusqu'aux gestes que le quotidien n'a pas oubliés, et rejoue, comme si le corps n'avait connu ni décentrement, ni sommeil."

9.9.07

demain

"long trébuchement - longue, très longue chute jusqu'à n'en plus finir, jusqu'à ne pas même tomber, longue attente suspendue dans le vide et le vide qui retient la chute, qui la prolonge - pas en avant qui la précipite, et l'enjambe"

3.9.07

(homesickness)

la rentrée

... et retourner le sommeil dans tous les sens, et par tous les sens ouverts aux quatre vents du dehors qui ne finit pas : alors continuer aussi le dehors, et de l'autre côté de Berlin, Paris a ses mouvements alanguis qui le miment, qui l'ignorent ostensiblement, de l'autre côté de Paris, Berlin s'engouffre aussi par décembre éteint peu à peu sous septembre allongé, endormi, ivre mort en travers de la porte : et l'enjamber, et le laisser là, et le vélo aussi, croiser des métros, leurs regards ahuris sur les rentrées précipités - et pas même bronzés par les pluies acides d'août - les rentrées automatiques des types habillés comme hier, laisser les métros passer, laisser les portes s'ouvrir, se refermer mécaniquement sur leur costume propre, danser encore le rêve que fait juillet sous nos pas.

2.9.07

en profondeur (les endroits où se cacher)

en surface, tout est calme

autant ne pas en sortir, des recoins cachés, des souterrains enfouis, et les endroits où la mémoire se cache, s'y cacher aussi, les rêves qu'on fait sous les maux de têtes insensés, les bras qui sortent et reviennent et s'enfoncent dans le crâne pour arracher des fictions éveillées pendant le rêve, les mains qui arrachent, les ongles qui griffent la peau - la peau trop sage qui voudrait qu'on la laisse tranquille : et le soir, les cent pas que le rêve fait pour la maintenir en éveil, prêt à mordre.

1.9.07

devant


passer devant sans regarder



ni trembler :
passer devant sans voir ce qui de l'autre côté passe,
et ne tremble pas

30.8.07

effeuillage de réalité

"Lorsqu'il regarde par la fenêtre, un poète continue à étudier. Regarder par la fenêtre ne signifie pas s'éloigner du livre, mais accorder celui ci aux signes du dehors. L'étude elle même prend la forme du feuillage."

Yannick Haenel, Cercle



Par la fenêtre peut-être ouverte, il n'est pas vraiment sûr que la cour intérieur soit dehors - ni que le reflet déposé sur la vitre appartienne véritablement au dedans.


Par la fenêtre soudain troublée, le tremblant de réalité qu'il perçoit bouge sous les doigts, et les yeux se ferment pour mieux voir et plus loin.

Le type dedans regarde sa montre, et éteint la télé, ouvre le lit dans un claquement et s'apprête à fermer les yeux au dehors - ce n'est pas forcément que les mots lui manquent, ni que l'étude prenne fin, au juste a-t-elle commencé : c'est que la fenêtre s'efface et devant lui l'effacement du dehors que cela provoque abolit autant le dehors que le désir de le regarder comme un insecte ouvert.