5.1.07

Babylone

"tu tournais le coin de la rue..."

La ville disait - je ne suis pas morte, s'il m'arrive de fermer les yeux, de temps en temps, je ne suis pas morte pour autant, je veille, je reste aux aguets, la moindre accélération, le plus petit mouvement, ouverture, je suis là, prête à m'engouffrer, à prendre place, je suis là, je ne suis pas encore morte, et si je bouge lentement, c'est la précision, c'est le coup qui tombe juste, le temps d'ouvrir les yeux, je suis déjà là, je suis entre le moment où ça arrive, entre, juste entre, et le moment où ça se termine, ne me regardez pas, ne me touchez même pas, vos profils laminés, vos visages découpés, je m'étale, je prends de l'importance, je déroule mon labyrinthe, je déplie les rues et je vous perds quand je le veux, je n'ai pas de nom, j'ai tous les noms du monde, je parle toutes les langues, et j'ai su les mortes autant que les vivantes à les apprendre et les parler sans mélanger aucune, j'ai toutes les formes de la nuit, les formes tristes, et froides et humides, et les formes rouges, les formes blanches qui ne se voient pas, les lignes serrées, les lignes qui se coupent, je suis les lignes qui se chevauchent, qui se brisent sur moi, je suis les points vers où vont les lignes, je suis pas à pas les formes que prennent les temps, qui prennent la forme des temps passés au dessus de moi, déversés au dessus de moi, accrochés à moi comme des feuilles enroulées ; je fuis la forme accroupie des villes sans nom, sans mouvement, des villes aux yeux fermés, droites, hautes et droites comme des pointes de clocher sans histoire, sans visage, des profils sans visage, qui parcourent, qui traînent les fatigues des villes aux yeux fermés, des villes mortes.

"Dès lors et pour un temps, cette tristesse dont on parlera eut un nom propre, celui de l'homme dont la nuit, là, tout Babylone devinait, sans oser le regarder carrément, sous l'arbre, le corps recroquevillé ; et, avec leur goût baroque pour les majuscules, ils nommèrent aussi la nuit elle-même : la Nuit triste ; et encore, le tilleul au milieu du boulevard : l'Arbre de la Nuit triste ; et ainsi de suite." *

* Koltès, Prologue (début)

Ainsi de suite, la nuit disait et ne se taisait pas, on l'affichait sur des panneaux blancs, et elle ne se taisait pas ; en passant, on pouvait juste jeter un oeil, mais on ne s'attardait pas devant les panneaux blancs, on passait, les uns après les autres (ainsi de suite), la ville ne se taisait pas, elle nommait chaque chose, et chaque chose portait son nom.

Aucun commentaire: