28.2.07

autrement - ailleurs

«Souvent je pense à la Russie je pense aussi le monde a quarante ans j’y pense tout le temps je sais c’est idiot mais je pense tout le temps que le monde est nouveau qu’il est tellement nouveau et tellement vieux en même temps maintenant tout le monde dit qu’il faut vendre la Russie qu’il n’y a rien à vendre que mon père s’est trompé tout le monde fait comme si ça allait bien se passer mon père je sais pas a construit un monde et c’est comme si on lui laissait pas sa chance c’est comme si tout le monde avait oublié que nos pères voulaient faire un monde qui ressemble à un mausolée aujourd’hui on n’a plus de respect pour les morts la guerre a fait autant de morts qu’il y a de vivants en France on vit sur un milliard de morts et c’est comme si on leur crachait dessus on voudrait tout oublier je pense tout le temps à des charniers j’en ai plein dans la tête je pense à celui-ci ou à celui-là c’est bizarre ça aurait tellement pu se passer autrement »

La Sentinelle (arnaud despleschin)


je cherchais le mot ailleurs sur la page froissée du livre trop lourd, lourd de toutes ces années passées si lentement qu'elles se sont changées en siècles. Le mot en petit, en bas, une ligne la définition, sur le dictionnaire le mot alibi, en petit, en bas.

Pour raconter l'histoire (une histoire, n'importe quoi, et bien) : il nous faudrait une langue. Il nous faudrait quelque chose qui puisse redevenir une langue.

Ailleurs n'a pas vraiment eu lieu.

Alors - on attend que le jour se lève, et la nuit, on écoute les histoires que la nuit laisse derrière elle en passant.

"laisse derrière elle"

26.2.07

24.2.07

racines

"vu d'ici"

il est maintenant je pense passé onze heures l'heure où impossible de dormir impossible de ne pas dormir aussi impossible de faire autre chose que devant le noir chercher quelque chose qui puisse m'entraîner les yeux crevés fixés sur les dernières branches c'est une image comme une autre une image derrière l'autre et qui plonge ses racines profondes dans la craie il est maintenant l'heure et vu d'ici ça ne change pas grand chose une image derrière l'autre entraîne l'autre dans le noir et je la suis qui m'empêche de dormir qui m'empêche de ne pas dormir entre les deux suspendu je me demande si l'heure est vraiment passée ou pas encore arrivée

23.2.07

premièrement

"bifurque"

Et deuxièmement la peur – il aurait fallu en commencer par là (quand il dit sauve toi, il veut dire sauve moi), pas comme on le croit, pas le repli, ni le silence, au contraire. De la dernière nuit passée, criée, et de tout ce qui s’est passé depuis, et de tout ce qui arrivera, et de cette peur plus grande que moi qui me lance le matin, me lance dans le bras, la jambe, dans la peur même, et de tout ce qui s’est passé avant, bien avant la peur : le contraire du repli plutôt, oui. De tout cela, la seule image c’est le trou qui grandit dans la bouche, le trou qui prend la place dans la tête. Ça occupe toute autre chose. Alors dans le contretemps, la peur inscrit le temps plein, et ravage. Transitive le reste. Régit chaque pas. Peur de rien d’autre que de cette peur qui loin de paralyser, pousse à la fuite, sauve moi. Sauve toi plus loin. Dans notre dos, la ville devient petite. On va plus loin encore : ne pas la voir. On oublie l’image, notre visage comme un masque qui s’épaissit, et se fige dans la peur. La peur qui nomme chaque chose. Il y eut un jour, il y eut un matin. On lève les yeux, et le masque effacé coule le long de notre visage qui ne se différencie plus du masque. Troisièmement la colère.

22.2.07

directions

"de se perdre"

Sur la table, les cafés entassés, un pour chaque heure. Les cendriers remplis de poussière. On aurait voulu en levant les yeux sur le miroir croiser notre regard plus franc, une attitude rehaussée, la fatigue nettoyée. Dans la discussion, elle dit aussi d'autres choses, et baisse la tête - mais toujours en revient aux traques que le passé mène inlassable sur les pensées, le moindre mot toujours qui évoque, le moindre souvenir n'arrive pas à devenir du souvenir et reste. Adéquation de la douleur et du temps. Adéquation du passé avec l'instant. Le présent flotte au-dessus d'elle, et ne l'atteint pas. Pas encore. Parler ne sert à rien. Quand elle regarde, ses gestes portent plus loin. Et quand elle laisse reposer ses yeux sur la table, les cafés ne bougent pas, traces de l'après-midi recommencées, encore. Aucune parole ne dépasse - sait bien que le temps au devant d'elle, a toute la place : a besoin de s'établir, et ne passera pas en quelques paroles. On peut le prévoir, pressentir les directions. Mais on est là, ici et maintenant la douleur de son regard ne sert pas d'appui. Sur la table, quand elle pose ses mains sur le rebord, la justesse de ses gestes rejoint celle de ses mots. Et contre le miroir suspendu derrière elle, mon regard qui frôle ses reflets, peut-être une direction - esquisse mille pensées qui s'échappent.

21.2.07

la clé jetée

"la rue de Lesdiguières"

dans une ville semblable à celle-ci, un après-midi comme celui là, une heure à tuer - le temps flotte dans l'air, particules en suspension qui m'absorbent ; un rendez-vous tout à l'heure, pénible je le pressens, inévitable - dans une ville qui ressemblerait à ici, l'heure étendue sous mars, octobre, février entrelacés, confondus sous le froid, mais le froid ne mord plus, dans une ville qui pourrait être ici (ne serait-ce les regards évités, les visages fermés, la clé jetée à manger aux chiens), je pense rue de Lesdiguières, les moments où par terre, un homme endormi depuis l'aube, à sa hauteur, quand on fait le pas de travers, certains sans regarder, les particules en suspensions retombent, retomberont sur l'écran un jour ; en attendant, cette ville ressemble à ici, et l'heure est passée.

20.2.07

"la nuit - surtout"

"défile"

« et sur toute la largeur de la route, la nuit défile ; d’un côté et de l’autre, elle avance, mais ne franchit rien, pour le moment - pas vraiment. Deux types sur les marches de l’église, un autre accoudé contre le mur (deux mètres à gauche), ils regardent et ne disent rien. Trois gosses plus loin tapent sur le mur en face avec un ballon dégonflé - à tour de rôle ; sur toute la largeur de la route devant eux, la nuit avance, et ils ne la voient pas, ils sont déjà dedans, la nuit les a dépassés ; je passe à leur hauteur ; d’autres avec moi qui rentrent, une jeune femme plus loin, tailleur usé, bruits de talons qui claquent le retour au chaud pressé d’en finir, et les types dévisagent sans mot, quelques gestes amples ; je m'assois sur un banc dans le square en face »

Pourquoi j’attends. Après quoi – vanité épuisée ; qu’attendre d’autre que l’épuisement acharné sur le soir, rien – non, rien d'autre. Combien de temps passe. Les types sur les marches de l'église vont rentrer, injures crachées sur le sol, cadavres de bouteilles épars sur les marches, et devant la poste, le défilé des voitures se tarit, marque l’heure de quitter ce banc, et de rentrer moi aussi. Ce soir différent pourtant jette sur les murs cette ombre que je reconnais - mais je ne sais pas - la reconnaissance est évidente : mais le vide se creuse entre l'ombre devant moi, et le mot qui la dirait - le mot qui me ferait quitter ce banc. Je me lève, pourtant. En rentrant, je trouverai quelque part les flux de ma nuit, sur l'écran ma propre nuit ce soir passée à l’attendre – et je verrai son défilé. Je pourrai l’écrire enfin – sans rien justifier. La nuit aura passé.

Sur ce banc tout à l'heure fatigué au point qu’impossible de se lever, et attendre pour trouver quelque part, quelque chose qui me relèverait, trouver sur les murs de l’église du square, la trace intacte : le flux déchiré des voitures posées devant moi, circulation sans heurt – le flux continu sur toute la largeur de la nuit qui dira dehors combien le franchissement de la nuit s’est gagné sur le jour, combien ce franchissement s’est accompli sur moi ; combien sans le flux de la nuit défilée sur tout, rien du jour suivant n’aurait pu advenir.

19.2.07

la glace sans tain (3)

"ses arches en moi"

De l’autre côté de la fenêtre, c’est le bruit mat du soir qui cogne, dans la poitrine, essoufflement de chaque instant, je m’ausculte, ce n’est rien, dans le corps, ça reprend, c’est silencieux, rien ne vient, et la torpeur me saisit, l’instant d’après, cadavre, et puis – de l’autre côté de la fenêtre : le bruit mat recommence, je ne sais pas d’où il vient.

Je me penche. De l’autre côté de la fenêtre – le sol dehors est tendu devant moi. Personne ne passe ce soir. C’est mieux. Je respire le sol. Et ça revient alors, tout seul.

Quand rien ne vient, il vient toujours du temps, du temps,
sans haut ni bas,
du temps,
sur moi,
avec moi,
en moi,
par moi,
passant ses arches en moi qui me ronge et attends.

H. Michaux, Passages

Sous les arches de ce soir, un temps désiré ne plus être le corps de mon corps, et du silence devant lequel dresser ces bruits (qui cognent sur la vitre opaque), sortir des mots qui répètent le temps d’un corps voué à son désir de n’être que ce soir, le passage sous les arches, et le temps répété d’une répétition sans dehors – mais la paroi de la vitre, ce soir, sans tain éclaboussé par le dehors qui bat, les phrases qui ne sont pas moi, et dont chaque soir creuse l’opacité.

17.2.07

la glace sans tain (2)

écrans de contrôle

Ce qui se passe ici, posé devant, traversé là, ce qui se passe maintenant qu’on est là et qu’on regarde, que l’histoire est passée, trêves interminables – sur les écrans de contrôle sans surface, profondeur creuse et invisible et noire

« L’histoire rentre dans le manuel argenté avec des piqûres et les plus brillants acteurs préparent leur entrée. Ce sont des plantes de toute beauté plutôt mâles que femelles et souvent les deux à la fois (…) Nous n’espérons pas les retirer des couches souterraines avec les différentes espèces de poissons. Ce plat ferait bon effet sur toutes les tables. C’est dommage que nous n’ayons plus faim »*

* Breton, Soupault ; les Champs magnétiques

Finalement, les champs magnétiques aiguillonnent les lumières, et sur les profondeurs maculées des vitres, on ne sait pas reconnaître la lumière, du mouvement – et la ville, de ses images.

La faim ne nous quitte plus, mais sur la table dressée, les plats sont vides.

13.2.07

la glace sans tain (1)

sur les parois réfléchissantes

Partout se porte la rumeur, renvoie les images de son reflet ; et d’un reflet l’autre courent les paresses d'un monde qui n’a qu’à se montrer pour attester le possible. Je ne sais pas – non ; poser mon regard sur la vitre sale du monde, reconnaître l’image qui m’entoure ; l’image posée sur la paroi de verre éteinte neutralise ma colère – il n’y a personne d'autre dans la rue que cette rumeur traînante ici, et qui m’entoure, et me cerne ; me dévore déjà. Comment sortir. Comment.

(Il y a cette phrase dans ma tête.)

"Un vaisseau d'ivoire voguait
à pleines voiles sur le dos d'une immobile tortue.
Une machine pneumatique éborgnait l'empereur Auguste, majestueusement impassible. "

Je ne me souviens pas. Et je connais tous les mots. Je connais chacun de ces mots, et l'ordre, et le sens - et la longueur de chacun, par coeur ; ce soir ne me trompe pas - mais je ne sais pas d'où. Je sais seulement la clé qu'elle m'offre, et la porte haute devant moi, la porte de cette vitre sale qui se dresse et mon visage posé sur elle, mais impossible de tourner la clé - je ne sais pas d'où. Et voudrais reconnaître à travers cette phrase, davantage qu’une lecture – un moment traversé où la lecture déplaçait le monde avec moi. Et je sens la clé de ce soir là, de ce soir là voguant jusqu'à m'immobiliser dans le noir : la fatigue du noir de cette rue : ce soir : précisément ce soir où cette phrase revient : hante jusqu'à la pensée de cette phrase (l'ai-je inventée - articulée péniblement par le soir, articulée pour moi, péniblement pour que je m'en repaisse et reparte vainqueur - non ; autre chose)

Un poète, je ne sais pas. C'est vulgaire. S'accrocher aux excuses. Aux alibis d'une phrase qu'il suffit de désigner pour annuler le soir (poésie - le mot fait honte au soir, ce soir précisément de cette rue noire hantée, défigurée sur cette paroi de verre éteinte). Sur les parois de la mémoire, les catégories défilent sans peine, enchaînent la mémoire aux automatismes détestables, vomissures des classes où enfermer les souvenirs. Mallarmé n’est pas assez là – ni aucun autre, ni surréels, ni parnasses, et ni aucun autre ; je cherche. Et ne trouve pas. J'allais m'en aller ; vaincu, oui.

Et au moment de partir, je me croise à nouveau, mais partant, cette fois, m'en allant, et tout change ; devant la vitre crasse du square près de l’hôtel d’Orléans, image froissée de mon visage qui soudain ne me reconnaît pas, image tremblante dans le tremblant du souvenir qui m’assaille à nouveau.

Peau de chagrin épuisée autour des fantômes d’un souvenir qu’on efface en moi – Balzac et ses vaisseau d’ivoire emportent au loin les rumeurs.

11.2.07

chasser le froid

dans l'attente

Pendant ce temps, il y a encore ce type, il est assis dans le vide, il s’allonge le jour, et la nuit il marche pour chasser le froid de son corps, il marche droit jusqu’à Denfert, il y a un banc, il s’assoit un peu, regarde le vide encore, regarde le vide et se raccroche à lui pour ne pas tomber, et derrière, Saint-Anne endormie gratte le dos, on voudrait s’en défaire, et plus loin, Alésia, ses rues longues, on en voit le bout, c’est impossible de les prendre, ces rues dont on voit le bout, alors, direction le nord, à l'opposée, direction Saint-Martin, par les rues froides, chasser le froid qui traine par ici, les bouches de métro fermées sur la nuit narguent, on passe devant elles sans les saluer, sans les envier, on marche plus loin encore, dépasser Saint-Michel par la gauche, les fontaines sèchent ainsi, dans le froid et l’anonyme des heures qui se dérobent, marcher jusqu’à Saint-Martin, de là Saint-Denis, et Saint-Denis le matin se lève, immuable, il attendait seulement qu’on y arrive, se terrer dans les sous-sols, et attendre, attendre le soir, ne rien faire qu'attendre, allonger, prendre des forces au vide qui en laisse trainer tant qu'il peut, prendre des forces pour la nuit qui s'annonce, redoutable et froide, une nuit après l'autre, et pendant ce temps, dormir, pendant ce temps où les autres se lèvent et prennent la marche du monde avec les premiers métros, les premières lumières de la journée sur le sol ; pendant ce temps, les métro passent, on ne les entend plus.

10.2.07

son passage

lumières sur le point de s'allumer

quand il parle, quand il va parler, quand on ne dit rien, quand il faut parler, comme on passe la porte, la manière de se relever, la manière qu’il a de ne pas faire de mouvement quand on lui parle, la manière simple qu’il a d’attendre avant de parler, la lourdeur de ses gestes, quand il part, la pesanteur qu’il laisse traîner ici longtemps après son départ, et quand je le raccompagne, la lenteur de ses pas, quand il traverse, la rue plus lente que lui qui rappelle son passage, désigne sous son absence, le manque qui se creuse, s’installe, ne me quitte pas.

8.2.07

"le crêpe des significations parfaites"

l'air de nager - "je vous souhaite d'être follement aimée"
photo Rogi André

"(...) Rue Git-le-Coeur les timbres n'étaient plus les mêmes
Les promesses de nuits étaient enfin tenues
Les pigeons voyageurs les baisers de secours
Se joignaient aux seins de la belle inconnue
Dardés sous le crêpe des significations parfaites
Une ferme prospérait en plein Paris
Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée
Mais personne ne l'habitait encore à cause des survenants
Des survenants qu'on sait plus dévoués que les revenants
Les uns comme cette femme ont l'air de nager(...)"*

* A. Breton, Tournesol

Les autres, à cause des revenants, ne faisaient que passer - toujours passer dans le longtemps des promesses incertaines, passer devant les autels où rien ne brûlait qu'un peu d'encens amer, sur le sol les bougies répandues en minces filaments de prières inutiles, et eux continuaient de passer, les yeux baissés, les pensées vides d'un salut qu'ils attendaient sans trop y croire vraiment, et l'amour au fond d'eux les pressait davantage, pressait en eux jusqu'à la moindre goutte d'espérance - il y en avait d'autres, pour qui longtemps toujours le désir au dessus des évidences portait le ciel au bout de ses bras, sans fatigue, jamais, et jamais n'arriverait qu'avec la fin du monde, pas avant - oui, il y en avait d'autres (peu nombreuses) de celles qui payaient le prix du désir au centuple - et revenaient encore, et toujours, et longtemps plus longtemps encore, et toujours, revenaient demander, exiger le dû, le désir jamais comblé désirait son épreuve - les autres devant les autels, priaient sans doute qu'on en finisse, priaient les réponses au temps jadis et à venir des résolutions soudaines, nommaient la foi avec le lapsus des terreurs, la lâcheté de ceux qui cèdent la proie des brûlures, des corps et des questions sans réponse jamais, pour l'ombre des solitudes apeurées mais sûres d'elles, de leurs réponses, des causalités organisées qui tiennent leur vie droite contre le destin - et puis d'autres (si rares), reprises, déprises, brûlées cent fois la main au foyer de l'instant, gardent tout contre elle(s) le toujours des brûlures imparfaites, et recommencées - renomment la foi d'un nom brisé sur les évidences, qu'on risquerait peut-être sous la douleur, sous la brûlure.

7.2.07

noyau au fond de la bouche

débordements au-dessus du soir et des murs

« autant lécher la rosée de l’aube. » le même goût entre les dents qu’un noyau roulé au fond de la bouche toute la soirée jusqu’à assécher la bouche même – jusqu’à ce que ce noyau mordille lui-même les lèvres, et les dents, les aiguise, creuse la bouche d’un cri silencieux qui nous réveillerait le matin, et jusqu’au matin suivant, portés par ce cri – le soir au dessus des toits, le ciel déborde, ça forme un long couloir qui passe, traverse seul le soir jusqu’au matin comme roulant un noyau plus rêche que le notre, qui creuse plus loin, plus silencieux que le notre encore

6.2.07

l'ordre des jours

"d'ici, de cette chambre où je suis d'où je vois toute la ville"
«Et quand vint le jour, ce n’était pas fini – l’ordre des choses restait suspendu sans mot au dessus des tranchées de la ville, et ça continuait encore : la pesanteur de la nuit étalée comme une traînée de latence s’accrochait à tout ce qu’elle pouvait, bouches d’égouts, de métro à peine ouvertes, passages près de Sainte Victoire ou derrière l’Opéra, et sur les rebords des statues, voûtes d’églises davantage ployées sous les coups endurés par la nuit, et plus loin, c’était des trottoirs gorgées d’eau, des rues que dévalaient de minuscules torrents pour nettoyer les saletés – la boue en apportait d’autres, ça n’en finissait pas, mais personne n’était là pour voir ce lever de rideau, cette lenteur qu’accentuait encore un peu plus le vide des rues, l’attente étouffante de la journée prenait son élan avant de s’élancer entre chacune d’elles, mais pour le moment vides, les rues n’existaient pas encore, et la lumière aussi n’existait pas encore : la ville attendait qu’on vienne l’irriguer, la peupler de mille gestes qui font bouger les corps, bousculant dans l’immobile des habitudes, les manœuvres planifiées par les siècles : soudain les secousses retentissent et tous écoutent en silence le bruit que font les coups dans le jour éclairé par la nuit passée, l’attente résolue, les heurts soudains qui projettent dans le vif du sujet les pas des premiers passants, des premiers arpentant dans tous les sens les trottoirs, mais pour le moment»

4.2.07

Les 5 sens


5 senses - Saul Williams
Vidéo envoyée par arnaud-m_

on peut écouter, on peut lever les yeux au ciel, on peut aussi sentir tout contre soi sa présence sans la toucher, et la touchant, (voir comme à chaque geste correspond un silence), on peut traverser la rue sans y croire vraiment, et passer de l'autre côté comme on saute du lit, on peut entendre les bruits dans l'escalier, dans l'attente immobile que la porte s'ouvrira bientôt, et l'attente durera immobilement jusqu'à ce que le sommeil s'en suive, on peut délivrer sur des notes, quelques mots qui diront le manque, et l'absence s'ouvrira comme une main, toute seule, comme une plaie, on pourra fermer les yeux sur les levers précoces, sur les couchers plus tard que la nuit, on ne verra qu'à peine le jour se lever et déjà il nous aura dévoré, mais on saura - on pourra sans un mot se coucher contre la fatigue, le temps à contretemps battra contre ton dos, sur mes paumes moites, et sans effort, la peau aura traversé la peau, de l'autre côté de la rue, le trottoir vide attend mes pas qui dans le noir claquent au milieu des voitures arrêtés, hurlantes, dans tous les sens éparpillés.

en face

2.2.07

droit de déshérence

"Sommeil sur la plaie pareil à du sel"

De quelle image le reflet est-il la source ? A quelle image renvoie le reflet hors la lumière qu’elle interrompt – qu’elle laisse passer pour dessiner sur le mur les contours opaques du monde qui ne s’est pas laissé traverser. De l’image absorbée par le soir, bue jusqu’à la dernière soif du buvard plus fin que la lumière, il ne reste qu’un reflet barré, vague et posé devant moi comme une reconnaissance en suspens, je ne sais pas. Et du reflet immobile, trace effacée de l’effacement qui s’est produit là, que faire. Je ne sais pas. Mais de la dernière lumière du jour emparée, dressée dans le silence, le refus de tout héritage (de tout droit d'hériter), et portée plus loin, sur quelques parois d’un mur plus grand que moi qui s’écrit, je sais.