31.3.07

pieds nus

rue blanche

c'est en allant vers rue paradis, dépasser rue d'enghien, la laisser sur la droite avec ses gardes noirs et bleus (qui gardent quoi, au juste ?), continuer plus loin, poursuivre vers Poissonière, et croiser rue blanche le froid de l'année dernière, (le même que celui de l'année encore d'avant : celui qui rasait les murs, celui qui dansait pieds nus sur le carrelage et piétinait l'alcool, l'odeur du tabac froid ; ces nuits qu'on ne passait pas)

29.3.07

plus tard

De temps en temps

on reviendra plus tard, quand tout sera fini : on reviendra quand tout aura pris place et sera endormi - sur toute la surface de la terre, des foules endormies sous les arbres, on passera, on enjambera les corps, on sentira un seul et même souffle les gonfler et les reposer, on sentira entre eux circuler la fatigue du jour passé, du jour qui arrive : à leur hauteur, sans un regard, on continuera ; quand tout sera fini, on sera encore là, on regardera les derniers moments se poursuivre, on ne sera jamais assez pardonné, assez soumis au temps ; on prendra par le sud, on longera les rails, on passera sous les ponts, et on oubliera le jour levé de manger, on traverse des forêts, on laisse les chaussures à l'entrée, on reviendra peut-être plus tard, retourner sur nos pas et réveiller les autres, qui seront déjà partis

28.3.07

colères

"ligne 4"

applats blanc sur toute la largeur, applats griffés devant, et derrière le bruit de la rumeur qu'on tait, c'est par vagues successives, des cris qui montent et dépassent un peu le mur (un peu), puis descendent et semblent ne plus se distinguer de la moiteur du soir ; devant, juste la hauteur de ce mur, je suis de l'autre côté, et de l'autre côté, je sens gronder, gonfler la rumeur qui s'éteint, et qui renait plus loin, j'imagine (puisque je n'en sais rien), les colères tenues contre soi qui dégorgent, qui rompent, (car ce n'est pas de la joie que j'entends, ce n'est pas de la joie), j'imagine les colères et les insultes - j'imagine et de l'autre côté du mur, où je suis par la force des choses, les mouvements de foule : une dernière gravit la surface terrible du mur, avant de s'effacer sous la lourdeur d'ici (et demain, livrée aux intentions qu'on leur prêtera), avant de s'anéantir, une dernière bouffée de colère griffe le mur, entaille une partie, qui se fissure,

27.3.07

respirer

"immense notre veille où fut tant d'être consumé"

c'est une toile plus grande que le sol dressée par terre et qui déborde, comme déroulée sous moi et mouvante, et qui tangue, et qui modifie chaque chose à la surface - au réveil, reprendre pied sur elle redouble le vertige, regard fixé sur les parois blanches de la chambre, quelques secondes toujours
pour respirer à nouveau la réalité défigurée

26.3.07

"pierres d'angle"

"les lieux que nous laissons"

à se retourner, on se perd, aussi ; les rues déplacées sous les efforts conjugués du mouvement et du temps : les rues modifiées d'un rien basculent dans l'ignorance. De mars l'autre, l'avancée comme dans la matière épaisse, lourde et malléable ; l'avancée qui ne produit aucun souvenir, juste traces, justes empreintes qu'on modifie quand on repasse - piétiner les restes de soi, et qu'il n'en reste rien. Dépossession qui dit le mieux passage et obsession - qui dit le mieux saisie de soi à l'intérieur de l'effroi : stèles, pierres d'angle - jonchées sur la route en travers, ou sur le côté, chemins non frayés : cette rue étroite, blême comme au premier jour, silence et froid qui respirent à ma place, buée sur toute la surface devant moi - rejoindre (je suis en retard) le temps passé à l'avoir rejoint, on m'attend ; laisser passer l'attente.

22.3.07

contre l'autre


comme aux couloirs traversés un sens puis l'autre, rentrer comme terrifié de retrouver de l'autre côté la même pente, les mêmes objets sur le même sol qui traînent, et les mêmes bruits posés en travers, obligé de les enjamber, comme aux derniers jours de septembre (l'oubli qui décline, et persiste - prend d'autres formes), et comme ce soir là dans la rue, Paris se ralentit, une journée de froid restée sur la tempe, sentir sa présence de loin, manteau rouge sang porté trop grand, la tête penchée qui ne pleure pas, et quand je serai à sa hauteur, juste apercevoir (à peine - ou deviner : ou pressentir, imaginer) la marque sur ses poignets (ou l'espérer, étrangement, pour inventer tout le reste), des ratures rouges en travers tracées à la hâte, griffes ridicules (comme la mort qu'on provoque avec un couteau de cuisine, ou ses propres doigts acharnés) un secret de plus qui s'ajoute à cette présence seule, ici - cette rue toujours vide où elle prend toute la place, ce soir : comme aux derniers froids, le regard vide de son corps penché au dessus du soir ; le téléphone qu'elle vient de raccrocher, une valise grande comme elle à ses pieds, une valise rouge aussi sur laquelle d'un seul geste elle s'écroule sans bruit, sans mouvement particulier, juste pantin désarticulé auxquels un géant sans prévenir vient de couper les fils d'un mot, et elle reste, ses mains posées l'une contre l'autre, comme attendre la fin du jour, et du jour d'après ("jusqu'à épuisement du dossier") et moi de loin, semblant de ne pas la voir, de ne rien regarder (comment faire), et rentrer chez soi ; à sa hauteur, voir ses poignets rouges qui tremblent, le corps qui attend éternellement depuis une minute seulement - qui va rester là tout le temps, sans doute ; et moi - juste rentrer, passer à sa hauteur sans regard ni attention, sans mot, ni rien



18.3.07

battu

c'est au loin

en surface, battu par la pluie, par le vent, encerclé ; les particules invisibles se déposent (les unes après les autres, elles forment ce tas de poussière qu'on piétine et qui finit par recouvrir chaque seconde, et le bruit du trottoir : plus fort), et battues, en surface comme sur la paroi de la mer, les villes qui se traînent ici-bas battues par les hivers de printemps, les villes terrassées par le froid soudain, les villes plongées comme moi quand je l'aperçois à la surface opaque et miroitante, les sérénités acquises sur le long terme, habitudes arrachées au temps, mais moi quand je l'aperçois, au loin, la silhouette qui danse au loin les mouvements pénibles, effractions de temps sur le battement régulier de la pluie sur moi, je vois bien qu'il n'est pas d'ici, qu'il s'en va : je l'appelle, je le reconnais si bien, silhouette dansante à la surface, et quand j'ouvre la bouche, c'est pour crier. Le cri n'a pas de portée. Il fore pourtant la surface jusqu'à ouvrir en deux les entrailles. Battu, encerclé, battu encore par le vent et les mouvements saccadés de la houle, d'une ville en naufrage ininterrompu depuis le jour, battu par le propre cri de mes poumons, battu je rentre ; cette silhouette au loin danse encore les gestes terrassés - silhouette reconnaissable entre mille, ce corps tordu qui m'apaise, cette figure soeur : moi dans mille ans passant, battant, étranglé de lumière et de pluie à la surface du temps.

14.3.07

répandu

James McNeil Whistler, Sea and Rain : Variation in Violet and Green

Ce soir cette toile de Whistler - sur la terre une vague après l'autre échouée sous les pas d'un homme qui s'avance (quelque chose le retient - encore ; quelque chose dans la confusion du ciel et de la mer, de la mer et de ce bras de terre avancée : quelque chose peut-être dans cette position tendue du corps qui ne saurait recevoir que l'effacement, qui saurait le provoquer seulement mais jamais l'atteindre), et quand je pense à la fatigue, cette retenue me réveille en moi, et m'attire malgré moi, dans les coins chauds de la conscience où peut-être le risque de pénétrer l'eau se dresse comme le salut, et la chute, et m'arrache de cette torpeur où je vautre l'attente, et le sang mêlé du désir répandu sur mes doigts, sur la peau qui délimite son territoire, parle le crachat effacé de ce soir, cette toile de Whistler

12.3.07

presque le toucher

"moi, je suis fait pour la défense"

défense d'afficher, défense dressée toutes pointes sorties, défense, pour la défense de la vie, pour la défense de la défense, défense d'offenser, défense de voir, défense de toucher, pour la défense de mourir (décence), pour la défense de croire, contre celle d'espérer, pour la défense des armes, la défense des espaces no man's land, des espaces occupés, des espaces investis, espaces de trop, espaces de moins entre le ciel, pour la défense de la défense, des faibles, des forts de plus en plus, des croix levées comme des poings, des pierres lancées sur les murs pour les faire bouger, et les murs qui montent, qui se défendent tous seuls ; dans la bouche, défense de parler, et les gestes parlent seuls aussi la seule défense qu'ils connaissent ; le corps tout contre lui qui pleure les défenses perdues sur les défenses inutiles acquises ; le corps tendu jusqu'à sortir de lui, le corps juste avant de sortir de lui : et sur les murs, en lettres immenses, défense ; le corps dans un lit plus froissé que le soir, ressasse les lettres, défense de toucher - le corps défendu posé là, abandonné, on pourrait presque le toucher sans bouger, le corps respire, je le regarde respirer, je le regarde étouffer, défense de dormir.

11.3.07

ni le lieu, ni l'endroit

positions

Je note les messages. Certains remontent de si loin sur ma peau, ce n'est qu'un souffle froid de plus qui me glace. D'autres sont si proches, je ne les distingue pas vraiment de mon propre corps, (comment faire). D'autres encore - plus nombreux - parviennent jusqu'ici où je les note, m'écartant le moins possible de leur timbre, de leur précision, de leur simple et insistante pression en moi qui dégorge. J'assiste. Qu'en ferai-je. Je note ce soir. Trois points dans le noir qui n'indiquent aucune direction. Trois points dans le noir signalent seulement leur position - points qui désignent malgré moi l'endroit où jusqu'à présent je suis, ce lieu d'où je sens le soir monter, les voix affluer (ce lieu quitté sous le soir qui m'absorbe)

9.3.07

sans adresse

marches - métro république

on aurait dit l’écoulement lent du temps, ce matin, quand j’ai croisé sans le voir ce type à nouveau, assis, ou allongé à moitié sur lui, sur ce banc de papier qu’il s’était fait avec le froid revenu, avec les cartons qu’il tirait de la nuit pendant ces marches où chasser le froid tenait lieu de survie – au passage, je perçois quelques mots lancés sans adresse au fantôme qu’il était, peut-être, ou aux rêves qu’il faisait tout haut et duquel j’étais exclu : un langage affolé composé sans mémoire et sans mot avec juste la force inarticulée du corps, prostré sur ce qu’il lui reste de souffle, et qui crache, sur moi, sur l’écoulement du temps qui un jour l’a oublié

8.3.07

l'imminence de sa chute

derrière le mur

c'était comme si sans raison et sans bruit le mur allait s'écrouler : ni cause ni sens juste là l'instant de sa chute devant moi possible ; c'était comme si l'instant de sa chute n'était plus séparé de son bruit, que j'étais moi la raison et la cause et le sens et qu'une faille le long du mur allait finir par atteindre le plafond et déchirer comme une feuille le mur pour laisser voir derrière d'autres murs peut-être et d'autres failles aussi sans doute - c'était comme si ce soir, c'était encore possible - le mur droit devant moi allait s'effondrer et je me tenais là, toute la vie passait devant cette imminence qui n'accomplissait rien d'autre que le temps, sans raison et sans bruit

7.3.07

se pencher, voir (poursuites)

mains courantes

Mise aux arrêts des sens, interruption brutale de l’interruption du soir, et poursuites qui prolongent le théâtre, sur scène au fond du couloir, nous ne sommes pas libérés, quand soudain sous nos pieds nous sentons les machines stopper, et le mouvement vaciller sur le point de s’arrêter, nous nous penchons au dessus des mains courantes, et le ciel ne cesse pas : cette immobilisation impossible se prolonge – j’entends : on pourrait bien croire que l’histoire finit, tout s’achève avec elle, la farce réduite alors à une pantomime (gestes à peine esquissés), mais quand je me penche, je vois bien que la délivrance n’arrive pas – que jamais libérés de l’attraction, nous marchons un pas après l’autre ; oui : et cette histoire ne s’écrira pas sans nous : l’absence désigne sous les plis qui recouvre l’histoire, le poids qui tout à l’heure la recouvrait : à charge pour nous qui restons, renonçant à changer les lois de l’attraction, de prendre acte d’une immobilité que nous déplaçons sous chacun de nos pas.

5.3.07

le pire

détourner les yeux

la question aurait pu occuper tout le matin jusqu'au matin suivant et continuer sans connaître ni arrêt, ni réponse, ni même une autre question capable de la relancer - la question pourtant partie seule et sans moi au dessus de Richelieu sous le vent (à cause d'un rayon de soleil assez puissant pour traverser les nuages, le pire éblouit, impossible de détourner les yeux sans les brûler à la nudité des trottoirs) laisse à sa place un trou aussi grand qu'elle, et quand j'y pense, je ne peux me rappeler la place qu'elle est venue hier toute la journée occuper

4.3.07

produire l'effacement

"ce soir à travers mes rideaux, éclipse totale de lune, on dirait"

Ce qu’il faudrait penser, de cette pensée qui s’insinue, cailloux mâchés dans la bouche, cette pensée simple, droite et sereine, je ne sais pas. L’idée, c’était de formuler en une ou deux phrases, la nature du temps pensé ; la nature pensée sous deux phrases, ou moins - ce poids de temps qui s’insinue, pénètre, dévaste ce qui tenait encore droit sous l’épuisé. Transposé, intelligible et tenu serré contre soi, tendu bout de bras : le temps : transposer le temps simple et serein qui pénètre, (écrire, parler, le reste aussi) en une pénétration plus souple encore, plus profonde enfin ; transposée cette lumière s’éteint. Et de cette extinction de feux en moi produite, produire l’effacement progressif du temps. Ce qu’il faudrait penser – de l’effacement progressif du temps dont on produit l’avènement (ici, ailleurs, ou partout, quand c’est possible), (maturation lente et pénible articulation du temps sur la parole), temps dont on prépare un jour la reconnaissance.

2.3.07

par le versant des nerfs

"cette sorte de pas en arrière que fait l'esprit"

"la vie va se faire, les évènements se dérouler, les conflits spirituels se résoudre et je n'y participerai pas. (...) Je ne travaille pas dans l'étendue d'un domaine quelconque. Je travaille dans l'unique durée"*

* A. Artaud, Fragments d'un Journal d'Enfer

au passage, arrachement du temps qui ponctionne dans la chair la dette dûe aux convenances, aux habitudes terrestres qui deviennent le temps d'une vie le temps propagé d'une douleur sans époque, sans cause ni souffrance véritable, et remplacent peu à peu et sans qu'on le sache vraiment, le poids qui au réveil pèse sur la poitrine plus fort que le matin. "La nuit me laisse cadavre". Et le cadavre dure. De cette durée qu'on nomme la vie, qui nomme chaque chose, et qui meurt dès qu'on la forme, dans la forme même qui voudrait la nommer à son tour (oui - haine, et même dégoût de la forme) : de la forme qui donne contour, trace frontières, et arrête : ne pas céder un pouce de terrain, et contre elle, au passage, reprendre le temps sur le temps, avancée qui monte le long du corps, des nerfs, d'une chair jamais lassée pour reprendre du terrain, et chasser, la traquer à son tour - quand la durée cesse, l'inventer à nouveau.

au passage, dans l'unique durée, sans forme et sans arrêt, invention de nouveaux endroits où le mal pourrait entrer (invention de nouveaux organes, de nouveaux nerfs, de nouvelles manières d'y accèder) - cesser l'entrave du temps à la douleur. Pourquoi non. On s'y attache chaque jour un peu plus. Ce n'est pas une question de temps - mais de durée.

(pas celle qui avale, pas la durée qui abîme, ou celle qui ronge - mais la durée qui reprend à son compte le décompte du temps, la durée qui empêche le temps de prendre forme : oui, la durée qui au passage (l'écrire : et qu'on nomme pas ça comme on nomme les livres, au contraire), laisse les évènements se dérouler, et à rebours, remonte la plaie par le versant des nerfs, arrache un cri au passage, à la lenteur des jours auxquels il sera donné peut-être à l'un d'entre nous la force d'y insufler la vie.)