30.6.07

passer sur le corps

arnold bocklin
l'île des morts

parler du temps qu'il fait et que nous connaissons tous, demander des nouvelles de la santé de chacun, que nous connaissons également... Non, je préfère le silence, dans le silence on entend les pensées et on voit le passé, le silence ne peut cacher... ce que cachent les paroles.
august strindberg, la sonate des spectres
dans l'île, espace délimité par chaque parfum, montée des marches, cyprès lancés au ciel, retombent sur nous les moments de grâce d'une journée qui nous passe sur le corps, et nous laisse derrière elle, sans force et sans mot

28.6.07

pas à pas

Anselm Kiefer
Lot's Wife, 1989
chemin balisé - fuyant la route comme l'horizon - ciel parsemé sur le sol - routes plus vagues encore qu'ici - reprendre - redire - nuages arrachés derrière lesquels le blanc du ciel pâli - épouse de chacun des pas qu'au revers de sa course on disperse - épouse oubliée des charniers qui entravent - et la terre comme unique regard - épouse partagée sur toutes routes qui s'écartent - partagée par ceux qui s'attachent au pas de l'aube, au pas de poussière qu'on soulève

25.6.07

cet évènement

Et qu’on ne me parle pas, après cela, du travail, je veux dire de la valeur morale du travail. Je suis contraint d’accepter l’idée du travail comme nécessité matérielle, à cet égard je suis on ne peut plus favorable à sa meilleure, à sa plus juste répartition. Que les sinistres obligations de la vie me l’imposent, soit, qu’on me demande d’y croire, de révérer le mien ou celui des autres, jamais. Je préfère, encore une fois, marcher dans la nuit à me croire celui qui marche dans le jour. Rien ne sert d’être vivant, le temps qu’on travaille. L’évènement dont chacun est en droit d’attendre la révélation du sens de sa propre vie, cet évènement que peut-être je n’ai pas encore trouvé mais sur la voie duquel je me cherche, n’est pas au prix du travail.
andré breton, Nadja

19.6.07

contrepoint

après-hier

de loin, on pouvait voir contrepoint noirci accoudé au ciel - et le reste qui s'en allait

14.6.07

# 3 [nocturne]


Il me semble que la file grossit à vue d'oeil sans que j'aperçoive l'endroit d'où l'on vient, ni qui vient. Je me faufile entre les corps immobiles, somnambules chauds attendant la porte invisible qui ne s’ouvre pas. Personne ne dit rien. J'avance. N’arrive pas à lever les yeux et voir les visages ; ne perçois que les corps, les troncs ; les jambes ; les pieds ; leurs chaussures cirés noirs impeccables et arrimés au sol comme jamais. Me faufile, j’emprunte d’autres couloirs. La file se poursuit. Je continue. Il y en a d'autres.

12.6.07

fil de la lame

"Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre"
baudelaire

d'un regard croisé comme une épée, passant immobile sur le trottoir d'en face, tenue incertaine sur le point de partir, d'arriver, sur le point de s'arrêter peut-être aussi, d'un seul regard échappé d'un instant hors de toi, (saisir que cette échappée est aussi malgré toi subie jusqu'à ne plus savoir marcher) ; regard qui tranche le soir aiguisé d'un désir ; et la morsure qu'on dirait lente et sèche des doigts pressés sur le cou en attente de parler - passe et ne se retourne pas

9.6.07

aubes

"J'ai embrassé l'aube d'été."

au réveil, il était minuit


6.6.07

# 2 [nocturne]

par les couloirs entrouverts

Je traverse des couloirs vides les uns après les autres, passe entre des murs croulants plus ou moins larges, un marron gris presque ocre tapisse partout le plâtre effiloché ; les plafonds tombent par endroits, il faut éviter de trébucher sur les pans de murs effondrés qui jonchent le sol. Soudain, en tournant le coin d’un couloir plus large qu’un autre, comme un attroupement, mais silencieux, et attendant là sans bruit : une file d’hommes, costumes et chapeaux, et comme devant un magasin fermé attendant l'ouverture, attendant comme chez le médecin son tour d'y passer, mais debouts, immobiles, silencieux ; attendant - des dizaines d'hommes, l'un derrière l'autre, ou presque, et jusqu'au bout d'un couloir dont précisément je ne vois pas le bout. En quinconce, ces hommes attendent comme un rendez vous. Une salle d’attente interminable déborde jusque dans le couloir ; où commence la file – je ne vois pas de porte où il s’agirait d’entrer. Je voudrais interroger l'un d'eux mais rien ne sort de ma bouche ; les silhouettes ne bougent pas, ne parlent pas, se tiennent debout ; attendant, demeurant, respirant là sans doute depuis des heures l'attente qui se prolonge ;

5.6.07

arrivée(s)

place de la bourse

repartir - en passant, près de la rue sainte victoire, on ballaie devant une église toute la poussière qui s'est déposée sur le parvis - car depuis des mois, on reconstruit cette église (je suis les travaux presque chaque semaine) en retirant de l'édifice une pierre après l'autre et pierre après pierre comme pour les compter (une pierre après l'autre, comme toujours) soufflant dessus pour les faire briller ; ces dizaines de pierre (impossible d'en avoir une image correcte - impossible de seulement penser en avoir une seule qui serait visible) ; devant moi l'une sur l'autre, ce mardi matin - et je suis parti, voyant toujours ce que je vois quand dans l'angle réaumur je me tourne et l'angle de la Bourse me toise et répand sur le sol une ombre gigantesque qui vient mourir jusqu'à mes pieds (il est onze heures), comme toujours, rituel immuable, l'image par dessus l'épaule de la Bourse d'un ciel crevé où partir encore et encore n'arrive pas à s'achever. Ici où partir n'avait de sens qu'ainsi dans la valse un tour complet inachevé appelé par l'autre pour engendrer une boucle et la recommencer. De sainte victoire à cette bâtisse de plomb qui enterre peu à peu le ciel - je vais et pars et recommence : trois temps valsés sur la pointe des pieds qui savent par coeur le tempo, ses langueurs, ses moments d'amorce, et de bascule - de solitudes. Et repartir sans savoir vraiment s'il l'on est arrivé, quelque part, quelque temps où rester, s'habituer au monde qui dévore, connaît le prix des départs, ses taux d'intérêts, d'emprunt comme toujours. Mais derrière l'épaule où s'abaisse son ombre, chaque pas derrière l'autre engendre l'autre pas possible, comme les pierres de sainte victoire nettoyées sur le sol devant son propre mur. Je repars, certain que revenir est une forme de promesse, le souvenir de ces pierres dressées contre l'affaissement du ciel ; contretemps battu sur les portées certaines, décalage en portrait, trois temps en même temps fondus dans un geste ici repris et rebattu. Partir comme arriver ici se confondent, où n'est question que de recommencer.

2.6.07

dérives

w. turner ; tempête de neige

nous sommes entrés dans la ville et n'avons rien trouvé qu'arrachées sur les murs les affiches annonçant sur tous les tons l'imminence d'un mouvement qui figerait maintenant pour des années - sur les affiches arrachées, on recouvrait les murs d'autres affiches qu'on arrachait ;

1.6.07

# 1 [nocturne]

par la vitre entrebâillée

J'ouvre les yeux, soudain. Je ne sens rien. Je touche ma paupière, l’autre. Comme si en ouvrant les yeux, j'avais arraché des fils cousus à mes cils. Je dessine avec le bout de mes doigts la trace de la douleur. Je poursuis son chemin le long du crâne jusqu'aux tempes, battues jusqu'à l'affolement. Je ne sais pas où je suis ; peut-être dans un immeuble. Il fait nuit. Ou peut-être plein jour. Comment savoir : aux murs, les fenêtres closes derrières des volets lourds de cette pièce (pièce vide, vide jusqu’à l’étouffement) ne laissent rien passer. Je me lève - je ne regarde pas je me lève je ne peux pas fermer les yeux sans marcher je me lève - et m'en vais. Je passe une porte. Puis une autre, une autre encore : des dizaines et derrière chacune, des couloirs comme un hôtel, un paquebot de cent étages ; je descends des escaliers, m’engouffrent dans les couloirs, les étages infinis : et partout les fenêtres murées, le silence traversé de piétinements confus, au loin, plus bas, ou plus haut ; je vais et mes yeux continuent de s'ouvrir peu à peu, de s'habituer à la douleur qui m'arrache du sang, et me couvre la vue - la douleur s'en va, je continue ; les couloirs ne cessent pas - les piétinements au loin se font plus nets.