30.8.07

effeuillage de réalité

"Lorsqu'il regarde par la fenêtre, un poète continue à étudier. Regarder par la fenêtre ne signifie pas s'éloigner du livre, mais accorder celui ci aux signes du dehors. L'étude elle même prend la forme du feuillage."

Yannick Haenel, Cercle



Par la fenêtre peut-être ouverte, il n'est pas vraiment sûr que la cour intérieur soit dehors - ni que le reflet déposé sur la vitre appartienne véritablement au dedans.


Par la fenêtre soudain troublée, le tremblant de réalité qu'il perçoit bouge sous les doigts, et les yeux se ferment pour mieux voir et plus loin.

Le type dedans regarde sa montre, et éteint la télé, ouvre le lit dans un claquement et s'apprête à fermer les yeux au dehors - ce n'est pas forcément que les mots lui manquent, ni que l'étude prenne fin, au juste a-t-elle commencé : c'est que la fenêtre s'efface et devant lui l'effacement du dehors que cela provoque abolit autant le dehors que le désir de le regarder comme un insecte ouvert.

27.8.07

veuves de marins


les fleuves dorment sur le sol,
attendent peut-être la mer qui les ignore ;
- crachent leur or en rêvant les projets des marins :
chercher sous les étoiles les continents découverts

25.8.07

à blanc

(chair posée sur le lit pour s'en repaître, quand minuit arrive et les lumières fondues sous le désir chauffé à blanc, maintenant comme étreinte gagnée sur la seconde arrivant - tard, toujours trop tard sous la dévoration - chair donnée, chair prise, pour prix à payer de cette solitude qui nomme la nuit - désir qui pourrait la pénétrer)

aujourd'hui - secondes après secondes débordées dans l'instant suivant : mon corps enfoncé dans le lit, comme dans un corps second - et son corps entamé par le corps du jour qui vient. Question d'un corps à désirer, d'un corps à posséder - et la nuit est si longue. Question d'un désir aussi long. Le corps a ses réponses. Ses gestes : ses dévorations. Que ma peau en soit témoin.

"Qu'il dirige le jugement"

24.8.07

différent du silence

« Le secret, cette réserve qui, si elle parlait, la faisait différer de parler, lui donnant parole en cette différence. “Vous ai-je jamais promis de parler ?” —“Non, mais c'est vous-même qui étiez, ne disant rien et refusant de rien dire et restant liée à ce qui ne se dit pas, promesse de parole.” Ils ne parlaient pas, ils étaient les répondants de toute parole encore à dire entre eux. »

Maurice Blanchot, L'attente l'oubli

Entre nous, la différence de parler et de ne pas parler se logeait là, dans l'attente que ce qui allait sans dire pourrait nous détourner de nous - différent du silence, du secret : différent de l'occulté - différence essentielle qui fait le regard, qui fait dans le regard cette densité de présence qui me livre à elle, à moi présent parmi la parole qu'on s'échange, et qu'on ne voudrait prononcer pour rien au monde - parole qui si on la prononce s'enfuit de nous le plus loin possible jusqu'à nous plonger dans le noir ; dans l'autre silence, le silence lourd et sale sans creuset et déjà plein de cette pesanteur interminable qui efface l'un pour l'autre le visage.

23.8.07

entre deux respirations


à bout (de souffle)
Vidéo envoyée par arnaud-m_


le bruit sourd qui traverse le cadre (le cadre traversé qui se laisse traverser par l'image refusant de se laisser saisir, le cadre qui se dérobe, se déplace devant moi et l'image où je voudrais le saisir et qui se laisse finalement saisir avant de m'échapper) : bruit sourd et muet puis traversant lui aussi l'image et le cadre et le silence tout autour comme des pulsations rauques ; le cadre avant de s'en aller vient se ficher en moi où une place l'attend, juste là, entre les deux battements de coeur, comme entre deux respirations coupées

22.8.07

odéon - 17h12

"la foulée assurée
le monde lâchée derrière soi
les émotions crachées
comme des crachats sur les larmes
et la pluie de mars sous chacun de mes pas

les voitures officielles
les livres officielles
les inondations officielles
les parcours non
les parcours inventées derrière
chaque foulée
chaque foulée semée derrière chaque
pas - les mouvements de foule officiels foule qu'on
commande d'une émotion facile à jouer
face caméra pour oublier le vide
le vide remplie de nos chutes
qui remplissent ma gorge"


dit-elle la voix dans ma tête qui court, et traverse la place, dit-elle la voix et puis s'en va, et puis me laisse, là au milieu, place de l'odéon noyée, les ressacs de la pluie qui s'échouent à mes pieds, et puis s'en va et me laisse là et la foule éparpillée les mains sur la tête pour s'en protéger, la pluie qui s'infiltre quand même sous les paumes ridiculement dressées en armures de papier, moi je regarde et ne m'en lasse pas - personne ne me voit : la voix partie, les jambes coupées, les cheveux mouillés sur mes yeux

19.8.07

minusculement

de dix heures le soir à dix heures le matin sans s'arrêter vraiment ni respirer tout à fait novembre à ma fenêtre qui n'en a pas fini avec l'été - la gouttière du troisième étage est cassée, l'eau tombe (une goutte après l'autre) longtemps après que la pluie se soit arrêtée - c'est pénible dit-elle ce bruit, c'est pénible, on dirait qu'il pleut encore - la gouttière doit se vider entièrement - une goutte une à une percute le rebord de ma fenêtre dans un bruit irrégulier - et je crois - dit-elle : c'est l'irrégularité du bruit dans ma tête le plus pénible : le bruit inconfortable du bruit dans lequel je ne peux pas m'introduire, toujours inattendu le bruit de la goutte métallique sur le rebord - et même quand il s'arrête de pleuvoir : et il peut recommencer avant que la gouttière du troisième ne se désemplisse - et ça recommence : sans s'arrêter de dix heures le matin à dix heures le soir : c'est irrespirable : le poids de novembre en avance qui s'entête - et s'écrase ainsi minusculement et sans répit dans ma tête

17.8.07

les descentes

en bas

une marche après l'autre ; degré descendu l'un après l'autre jusqu'à atteindre le moment où la chair ne m'appartient plus : jusqu'à déposséder son corps de sa propre chair et m'en revêtir comme d'un drap jeté sur les mourants ; descente encore, reste quelques marches qui me séparent d'elle - descendre encore au fond des corps, des espaces enfouis sous d'autres espaces multipliés ; corps serrés contre le sol ; sommeils d'épileptiques, convulsés - jaillissant de moi comme d'un corps entré dans le mien et dans lequel je rentre - dans lequel il entre à nouveau : les descentes plus bas que le sommeil où les corps échangent leur place, leur désir, les ecchymoses des sommeils interrompus : morsures répétés mais sans à coup : morsures dévorés : appliqués sur la chair d'un désir qui ne se laisserait pas prononcer sans s'éteindre - et s'enfuir : l'un contre l'autre se laisser faire pour une fois le jour endormi, occuper l'espace, et en l'autre s'endormir jusqu'à l'aube -

15.8.07

jour fermé


vitrines baissées - lumières absentes - pas ralentis - ralentissement puisé plus loin que la fatigue - entre deux jours battement de coeur infime - attente comme espéré d'hier - d'un jour à venir où - d'un lendemain peut-être - d'un plus loin que la fatigue atteint - et dépassé

12.8.07

monochromes

averses immobiles

La voix qui commence :

mélange sur les doigts des couleurs
les plus sanguines et des plus âpres
des plus sorties de soi
des plus longues à venir et pourtant
des plus lourdes à retenir
Lui qui n'entend pas voit :
la rue coupée en deux par l'après midi achevée - malentendu entr'aperçu sous les trombes - mars qui continuait de se répandre - et de se terminer - couleur identique de ma journée - et de reprendre - monochrome étalé sur ma toile blanche comme on s'attache aux heures les plus saillantes ; couleur de sang blanc ; couleur de sang et moi : dressé à compter les gouttes de mon poignet ; et à les boire
elle qui dit enfin dans un souffle sans s'arrêter et sans le regarder:
"monochrome éparpillé de rouge, de blanc, de noir à perdre la vue - monochrome la couleur du jour et de la nuit - monochrome la souplesse des heures qui s'enchaînent - attendre l'orage - la brusque dispersion des couleurs -
le sang dévidé sous le désir"

9.8.07

ne pas quitter paris

"palombine"


foudres blanches
foudres prolongées
foudres sans arrêt
frissons
immenses environnement
rafales

Henri Michaux, Paix dans les brisements

sans effort, tombent comme dans un rêve, les lames en fer blanc : les lames froides d'en haut qui se brisent sur le toit - et dedans chute des corps sur mon lit, draps défaits du visage aussi nombreux que moi ; dedans : tomber sans prise sur rien, les hanches, les genoux pliés, les reins serrés contre soi, se serrer attendant que la pluie cesse, et la peur de la voir tomber ici, où l'on se serre, plus fort encore si l'on était seul - la pluie pourrait tomber sans effort, ça ne change rien à l'effort que je fais moi dedans où je ferme les yeux pour cesser de tomber avec elle

6.8.07

Eliès

(
Enfoncés dans le mur, entre chaque pierre d'où sortent par endroits quelques mousses à peine vertes, et sous les gravures au couteau mal aiguisé, ces morceaux de papier (comme ce film qui se termine par des prières écrites au mur, ou à la femme (on ne sait pas), ces prières (quoi d'autres) posées dans les entrailles du mur pour qu'il les garde et les efface de la mémoire de l'homme - qu'il en sorte lavé), ces mots donc en petits papiers pliés en quatre, huit, seize ou cent et qui dépassent un peu, suffisant pour qu'on les voit, mais pas assez pour qu'on puisse les prendre, trop pris dans la pierre - le papier déjà minéral, minéralisé par le temps, la pluie, les larmes de cet homme déposées là le premier jour et depuis engorgées de siècle répandu partout, des larmes devenues torrents d'éternité qui ont fini de sertir le papier - momifié à grandes lampées d'oracle. Il aime son mur comme un fils qu'on déteste. Il se tient devant chaque pierre l'une sur l'autre cimentées, et nous ne voyons aucune pierre - seulement la frontière dans laquelle se sont incrustées des centaines de petits papiers, des prières à cette femme (toujours la même), composée dans des langues toutes plus étrangères les unes que les autres - des prières comme sur une tombe chaque fleur à sa pensée ; et chaque pensée, une seule journée avant l'oubli. On se tient devant, on regarde. On en dit rien - comme devant un muet, on se tait. On ralentit le geste. On regarde et cherche un endroit où enfouir son mot, qu'on étrangle dans la main. On attend que le lieu vide où ira le mot se montre, sorte du mur pour nous appeler. L'attente dure autant que le jour, la nuit réunis, et le jour d'après - s'il le faut. Chaque instant face à ce grand mur, chaque heure passée devant, devant l'impossibilité de prendre ces petits mots enfoncés dans le mur, l'impossibilité de déposer le sien (ces paroles qu'on se jette (rituel)), renforce encore la croyance en quelque grâce dérobée de la vue des hommes, et palpable par cette femme seule, qui rit (démente, comme son nom), qui pleure sur le mur comme un ciel, un ciel sans la ville pour recueillir une fois achevée sa colère sans force - déversée par à coups. La femme est si loin qu'elle semble imminente. La pluie tombe. Le moment de partir arrive - vite enfoncer le mot quelque part, n'importe où.
)

(écho depuis hapax)

3.8.07

les cent pas



Whistler, James . Nocturne: Blue and Gold - Battersea Bridge


j'y ai pensé souvent - souvent j'ai essayé cette histoire sur des rues entières, travailler un peu de temps sur le temps restant à l'éprouver, dans sa puissance toujours sur le point d'advenir (et ne venant que le temps d'avant, le contretemps toujours vécu d'être puisé dans l'imminence) - j'y ai pensé et n'ai fait qu'ajourner encore et encore cette histoire que j'ai croisée, ce type creusant les bords du fleuve et épuisant cent pas à peser (le pour, le contre, autre chose qu'il marmonnait) - une histoire qui commencerait ici et ne s'achèverait pas vraiment - l'ai-je vu tomber, ce type, dix, vingt fois, et recommençant sa ronde - la folie touchée de près, du type qui toise la mort, et se sait auprès d'elle, plus sauf qu'ici où je la raconte, où j'en fais une histoire de début et de fin, de secrète errance autour des pas de ce type sur lesquels je suis, depuis un an presque que le contretemps amorcé ne s'achèvera que sur le temps fort où le temps s'achèvera.