30.9.07

L'échappée - (Notes sur "En pure Perte")

Quand elle part plus loin, cette fille qui s'éloigne, et de plus en plus, à mesure que va le film, et de plus en plus loin, c'est de colère peut-être : cette colère qui n'a pas besoin de gestes brusques, cette colère simple et nue - oui, cet effondrement qu'on appelle évidence dans le regard d'un enfant qui s'arrache de là où on (c'est-à-dire ils) voudrait qu'on soit pour toujours - cet effondrement de la prison qui porte nom réalité, et peine, et châtiment (c'est-à-dire crime) : et de là où elle s'en va, cette prison qui sous les coups simples comme un haussement d'épaule, décisifs comme une morsure sur l'âge tendre et insoumis, cette prison qui s'ouvre, cette prison qui se brise et d'où elle s'échappe, fugitive foulée qui prend la liberté là où elle est - dans son corps, dans le corps de la terre qu'elle confond avec le corps d'un rêve qu'elle fait, et dont nous sommes nous, les prisonniers.

Cette raison irrésolument déraisonnable qui dénonce l'outrage qu'on fait à sa jeunesse : elle la porte dans ses mains, et l'éparpille ; c'est elle qui invente le monde, lui donne ses lois, ses ivresses : et sa loi est plus belle que le crime qu'elle commet, plus puissante que la folie qu'on enferme - car sa loi est son corps, et son corps est sans fin.

Quand elle part plus loin, on la laisse parce que soudain, le poids dont elle se déleste à chacun de ses pas alourdi le notre, et nos corps s'effondre ; on la voit, elle, plus légère encore, délestée de notre poids, s'échapper, et s'en aller, "enfant-monstre" en ce qu'elle montre véritablement combien pèse en nous la lâcheté de n'être pas son désir à elle, elle qui va respirer plus loin, repousser plus loin les possibles du monde étranglé sous nos masques, et le monstre qui s'affiche en elle est d'une beauté si terrible qu'au moindre regard on s'y brûlerait, et c'est pourquoi elle va de dos, et c'est pourquoi on la laisse, elle s'éloigne - et le film toujours déroule ces plans longs comme le jour abandonné, de son corps à elle qui marche et s'en va, et s'en va encore, s'éloigne : quai de gare, ou grève échouée sur le sable, et sable échouée sur la mer qu'elle avale comme elle avalerait un homme sans peine, comme elle avale son propre désir, sexe béant de la mer qui s'ouvre pour elle seule, et comme pour elle seule le soleil a dansé autour d'elle la fin du monde éblouie par ses gestes.

Quand elle part plus loin, (c'est un film qui ne fait que partir son propre départ), quand elle nous laisse, qu'on pourrait la juger, on pourrait même mépriser sa lâcheté, penser que c'est de la lâcheté, penser que c'est irresponsable enfin, de partir comme ça, sans laisser de mot, d'épouser la vie comme un caprice que l'on trompe à chaque nouvelle vie que la nuit invente pour elle - "Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main, / Et fais moi des serments que tu rompras demain, / Et pleurons jusqu'au jour, à petite fougueuse !" - oui, quand elle part encore, là précisément vers cet endroit où on ne pourra plus la suivre : c'est alors qu'elle a raison, et ce n'est pas délivrance, ce n'est pas libération du poids de vie en trop que le corps portait : c'est comme si elle donnait naissance au monde, vraiment : littéralement. Et à tout ce que nous venons de voir, c'est elle qui a donné naissance.

Pure perte sans doute, en pure perte : joie nue d'avoir tout perdu en ayant tout désirer : d'avoir conquis sa pureté, totale, et insensée, puisée dans l'élan, total et insensé, et sans but, ni raison, ni morale, ni leçons : en pure perte d'un monde qui la recrache ultimement désirée.

Pure perte d'avoir osé dire : que la perte soit ma pureté ; que l'échappée soit ma façon de marcher ; que le crime, ma raison d'expier vos fautes ; ma beauté, une sorte de rédemption ; et ma jouissance, le cri dressé face à la vie que j'ai vaincue.

Notes sur le film de Jérémie Scheidler, En pure Perte

26.9.07

immobilisée ici

- Quand on rentre dans la chambre, après cette semaine d'absence, la lumière déposée sans moi comme de la poussière sur la poignée de la porte, sur le bureau, la poussière sur les murs même ; on voudrait respirer l'absence de cette semaine là qui n'est pas passée ici, tout est à sa place ; le reste va continuer ; et je respire lentement, à plein poumon, la lourdeur de cet air là enfermé depuis sept jours sans bouger : quand j'avance, que je le remue, que je m'enfonce dans cette semaine là immobilisée ici, où rien n'a passé qu'une porte refermée, parenthèse ouverte sur l'attente déchirée à mesure que j'avance le bras, là, que je penètre dans la pièce sans oser souffler - la poussière se déplace avec moi ; et sur la table, posée comme une trace de doigts arrachée, la semaine passée loin d'ici a la forme d'un livre oublié, à peine je le prends, la poussière se retire - se dépose sur mes mains. La fenêtre ouverte aspire le reste. Evanouit une semaine passée à l'attendre.

17.9.07

le tremblé

'Boulevard de Denain

Si l'image bouge, c'est qu'au moment de tomber, je me suis raccroché à cette pensée - mais cette pensée s'est dérobée sous moi - et avec moi, le reste : alors l'image suspendue à cette lumière (lumière parfaitement droite et littéralement couchée sur le ciel) s'est affaissée. Le type qui traverse s'efface - le bougé de la nuit qui approchait dispose à la surface de Paris, son vernis tremblant, l'effacement du type, de la gare lointaine qui s'effondre avec moi - et avec moi, le reste.

16.9.07

largo

gare du nord

cinq raisons de ne pas se retourner - une seule qui me fait tomber.

(traverser Magenta d'une traite et sans voir la lumière sur moi allonger la fatigue - clé noire dressée sur la portée, tempo lent, la majeur, attaquer chaque début de mesure - sèchement, comme une première note)

15.9.07

la cité

place du panthéon

ça s'étale comme en plein jour, les démonstrations de puissance qui s'amoncellent dans les journaux, les crises de croissance, les tables rondes ouvertes à la parole qu'on enferme dans un deux pièces carrés où le sang ne circule pas, les avions qui décollent pleins (et repartent vides), le reste qu'on tait, les anniversaires en chantier qui attendent qu'on les fête avant même de naître. Les guerres qu'on fait pour justifier les amnisties prochaines.

13.9.07

soleil noir


regarder longtemps sans fermer les yeux, l'orgueil du soleil monter et mordre le sommet du toit, pendant que dos courbé sur la marche, ombre étale déversée sous moi - ne pas se retourner sur l'hiver qui arrive.

12.9.07

la plate forme

ce n'est pas moi qui tombe

Ce mouvement qui m'arrive, qui tangue en moi le monde, ce mouvement qui arrime le monde au vertige d'où je sors, d'où je naquis un jour, et dans les mains, mes yeux pour parler, ce mouvement chaque soir qui recommence avant le sommeil, la seconde d'avant, l'instant juste avant le sommeil - et ce mouvement, le même : celui qui précède la chair, le basculement dans la chair et le déni de la chair, comme si le nom du désir pouvait se prononcer (il brûlerait mon visage - et mon nom m'oublierait) - et quand je porte mes mains au désir sur le point de brûler, (sur la plaque impressionée du jour face à moi brillant du soir passé : l'écran pixellisé d'où me parvient le monde, et d'où je le rejoins) je comprends que dans le mouvement soudain qui m'anéantit, ce n'est pas moi qui tombe, mais le mouvement qui m'oublie dans sa chute.

11.9.07

aujourd'hui

"juste cette phrase,


tourner autour tout le soir,
cette phrase
et comment elle vient,
comment elle paraît si possible."

10.9.07

hier

"décentrement du corps, décentrement du reste, du sommeil laissé quelque part en juin dans un coin de ma tête, et quand le réveil s'arrête, jeter son corps sous la douche, laisser faire la fatigue nous conduire mécaniquement jusqu'aux gestes que le quotidien n'a pas oubliés, et rejoue, comme si le corps n'avait connu ni décentrement, ni sommeil."

9.9.07

demain

"long trébuchement - longue, très longue chute jusqu'à n'en plus finir, jusqu'à ne pas même tomber, longue attente suspendue dans le vide et le vide qui retient la chute, qui la prolonge - pas en avant qui la précipite, et l'enjambe"

3.9.07

(homesickness)

la rentrée

... et retourner le sommeil dans tous les sens, et par tous les sens ouverts aux quatre vents du dehors qui ne finit pas : alors continuer aussi le dehors, et de l'autre côté de Berlin, Paris a ses mouvements alanguis qui le miment, qui l'ignorent ostensiblement, de l'autre côté de Paris, Berlin s'engouffre aussi par décembre éteint peu à peu sous septembre allongé, endormi, ivre mort en travers de la porte : et l'enjamber, et le laisser là, et le vélo aussi, croiser des métros, leurs regards ahuris sur les rentrées précipités - et pas même bronzés par les pluies acides d'août - les rentrées automatiques des types habillés comme hier, laisser les métros passer, laisser les portes s'ouvrir, se refermer mécaniquement sur leur costume propre, danser encore le rêve que fait juillet sous nos pas.

2.9.07

en profondeur (les endroits où se cacher)

en surface, tout est calme

autant ne pas en sortir, des recoins cachés, des souterrains enfouis, et les endroits où la mémoire se cache, s'y cacher aussi, les rêves qu'on fait sous les maux de têtes insensés, les bras qui sortent et reviennent et s'enfoncent dans le crâne pour arracher des fictions éveillées pendant le rêve, les mains qui arrachent, les ongles qui griffent la peau - la peau trop sage qui voudrait qu'on la laisse tranquille : et le soir, les cent pas que le rêve fait pour la maintenir en éveil, prêt à mordre.

1.9.07

devant


passer devant sans regarder



ni trembler :
passer devant sans voir ce qui de l'autre côté passe,
et ne tremble pas