26.10.07

"As to a lover's bed"

ANTOINE.--O toi ! qui es trois fois plus noble que moi ! vaillant Éros, tu m'apprends ce que je devrais et ce que tu n'as pas pu faire. Ma reine et Éros ont, par leur courageux exemple, pris sur moi l'avantage d'une grandeur mémorable. Mais je serai, pour la mort, comme un jeune époux, et je m'y jetterai comme au lit de mon amante. Eh bien allons ! Éros, ton maître meurt en suivant ta leçon. Voilà ce que tu m'as appris.
(_Il se frappe de son épée_.)
Comment, pas mort encore ? pas mort ? Holà, la garde ! Oh ! achevez-moi !
(_Entre la garde_).
PREMIER GARDE.--Quel est ce bruit ?
ANTOINE.--Amis, j'ai mal fait mon ouvrage... Oh ! achevez ce que j'ai commencé !
SECOND GARDE.--L'astre est tombé.
PREMIER GARDE.--Et l'époque est révolue.
William Shakespeare, Antoine et Cléopâtre ; IV,5
Près de moi, je sens mes forces qui faiblissent, je sens mon corps à peine, et chacun de mes doigts qui dessinent devant moi l'équilibre effondré des puissances pèse tant et tant encore, plus lourd sans doute que la ville dehors accrochée à la nuit comme à sa dernière croyance, et quand près de moi, je ne trouverai que le jour suivant prêt à se laisser dévorer par la nuit déjà avancée sur elle, ce qui restera de fatigue ne sera pas suffisant pour me porter jusqu'à mon propre corps - et pourtant. Ce désir qui va portant sur les murs, chiffres décelables d'une secousse capable de remuer le plus immobile des souvenirs - comment penser à cette mort du monde par quoi le monde s'est engendré, comment y penser autrement que sous l'image du lit d'Antoine et de son corps nu d'être vivant et transpercé par la mort du monde avec lui, du désir pour toujours, comment - ce désir porté comme spectre déchiré et prolongé et diffracté sur des villes par le cri poussé alors qui disait la chute des étoiles : et c'est de cette chute précisément, traînée de lumières mortes il y a des milliers d'années, de cette chute oui, de la lumière de cette chute que nous éclairons nos pas, cette lumière éteinte depuis longtemps déjà mais qui persiste dans l'univers son trajet jusqu'à nous, si lentement, tellement lentement, et sous cette lumière si lente et si profonde, nous marchons, nous tenons cette lumière devant nous comme une bougie dans la tempête, comme notre souffle sous la mer, nous tenons, et dans les rues où nous allons, nous cherchons, nous cherchons sans doute quelque part le lieu précis où l'étoile dans un dernier embrasement s'abattra sur le monde - le lieu précis où nous serons, où nous verrons.

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