20.10.07

"Il n'a pas de."


"A la bibliothèque universitaire de Salzbourg, le bibliothécaire s'est pendu au lustre de la grande salle de lecture, parce que - ainsi qu'il l'a écrit sur un billet qu'il a laissé - il ne pouvait plus supporter, après vingt-deux ans de service, de classer des livres et de prêter des livres qui ne sont écrits que pour causer des malheurs, et, par là, il entendait tous les livres jamais écrits. (...)"

Thomas Bernhard, L'Imitateur

On reconnaît les hommes à la somme des malheurs qu'ils portent en eux, des malheurs qui agrandissent le monde de possibles, de lointains : des malheurs qui épaississent le temps le rendant seulement supportable. On pourrait se pendre, oui. On pourrait hausser les épaules et continuer plus loin. Certains brûlent des bibliothèques - et en rêvent qui seraient de purs bonheurs, sans aspérité ni forme de contact, sans faille, sans saillance : sans livre, peut-être. On reconnaît les livres (ceux qui valent) à la somme de langage qu'ils charrient, au geste qui décrit la courbe la plus vaste, du monde à ce qui le produit - du corps au langage qui saurait le désigner : du cri au silence qui le nomme. De ce malheur, nulle tristesse, nul je ne sais quel lamento résigné : nulle pente vers la corde. Ce qui mène au lustre : moins le malheur, que cette organisation hiérarchisée des livres qui la transportent pour se dégager du monde en chaos. Moins le malheur que soudain la vacuité d'un bonheur bête à se hausser plus grand que la douleur, plus grand que soi. L'orgueil à considérer que dans le bonheur, il y aurait aussi du sens. Il y aurait aussi du langage. Il y aurait aussi de la vie. L'orgueil, sans doute, à faire de sa mort, un malheur de moins, et qu'on n'en ferait pas de livres, qu'on n'en ferait pas du sens.

"Quand donc pourrai-je parler de mon bonheur ?

Il n'y a dans mon bonheur aucune paille, aucune trace, aucun sable.
Il ne se compare pas à mon malheur (autrefois, paraît-il dans la Passé, quand ?)
Il n'a pas de limite, il n'a pas de..., pas de.
Il ne va nulle part. Il n'est pas à l'ancre, il est tellement sûr qu'il me désespère. Il m'enlève tout élan, il ne me laisse ni la vue, ni l'oreille, et plus il... et moi je...
Il n'a pas de limite, il n'a pas de..., pas de.
Et pourtant ce n'est qu'une petite chose.
Mon malheur était beaucoup plus considérable, il avait des propriétés, il avait des souvenirs, des excroissances, du lest.
C'était moi.
Mais ce bonheur ! Probablement, oh oui, avec le temps il se fera une personnalité, mais le temps, il ne l'aura pas. Le malheur va revenir.

Son grand essieu ne peut être bien loin. Il approche."

Henri Michaux, Bonheur Bête, in La Nuit remue.

2 commentaires:

Tietie007 a dit…

Bibliothèque irisée ...

Omnë a dit…

Étrange comme j’avais envie ces dernier jours de mettre en exergue de quelques mots cette citation là :
« Le bonheur est peut-être une chose trop simple pour qu’on puisse écrire à son propos […] une vie vécue dans le bonheur est une vie vécue dans le silence »
Imre Kertész « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas »
Elle ici, pour l’instant.