14.10.07

l'attente

"Il y a des heures où on dirait qu'une paume lourde s'appesantit tout à coup sur la terre, pleine de nuit, comme la main écoeurante et douce du boucher qui tâte un moment le frontal de la bête, avant d'asséner le coup de merlin, et à ce toucher, la terre même comprend et se révulse : on dirait que sa lumière même rancit, que le matin souffle sur elle mou et chaud par un mufle ignoble. Aucun signe indéchiffrable n'est venu, mais l'angoisse est là, dans l'air brusquement épaissi de la chambre de malade : l'homme tout à coup ne sent plus ni faim ni soif, mais seulement son courage qui se vide de lui par le ventre, et on l'entend souffler par le nez, comme si le monde lui tournait sur le coeur."
Julien Gracq, Un Balcon en forêt

Le temps ne se compte pas en années, en secondes - l'espace en mètres à faire, et ni la ville en trottoirs arpentés : ni le corps, en peaux mortes tombées sous la fatigue. Quand le temps traversé ne compte plus qu'un instant qui déborde, quand l'espace qui me sépare de tomber est derrière moi, et que la ville usée par les marches n'est qu'un seul et immense mur coulissant, que le corps une seule peau épuisée que j'échange avec la nuit : c'est comme se défaire peu à peu du sentiment pesant qui me fait appartenir ici, ce maintenant dérisoire. C'est comme sur ce miroir voir son ombre passer et s'enfoncer dans le mur. C'est apprendre peu à peu que le temps, que le vide, que le corps, que le reste n'est qu'une appartenance de plus de laquelle se défaire - que le sentiment nu d'approcher cette béance qui déchirerait l'attente, et ne ferait de l'attente qu'un poids de plus dont on se déleste sur la route : un désir en lequel s'engager comme dans un corps.

4 commentaires:

cat a dit…

belle écriture ... et le temps oui vaste sujet dont il faut se débarrasser à temps !
merci à vous
cat

barbara a dit…

« Quel âge as-tu ? lui disait-il parfois […] mais il comprenait que sa question n’avait pas de sens et que la jeunesse n’avait pas affaire avec l’âge ; c’était plutôt une espèce fabuleuse, comme les licornes. »
Gracq, encore...

Prax a dit…

S'engager pour détruire l'attente.

Arnaud Maïsetti a dit…

Monade sans âge, âge de la forêt traversée sous le feu, des licornes croisées par hasard et qu'on ramasse comme une branche pour s'aider à marcher, un peu, et attendre que le sommeil vienne, garder sa clé rouillée dans la poche comme seule monnaie aux passeurs.