28.11.07

sur la table


alignées contre le mur - les tables - les lumières partout - environnant chaque chose - le pouls du temps abattu sur le sol - pesant sur tout - le cours des choses effondrées - planant prêt à fondre sur nous - le silence murmuré par des types au loin comme on s'échange un secret -

L'heure sonne, on va fermer pour la nuit, je me lève, range lentement mes affaires, m'éloigne - et laisse traîner sur la table ma journée qui n'a pas commencé.


26.11.07

" pitoyable frère ! (...) "

ciel d'encre

On aurait croisé sa route, on se serait arrêté, il serait passé à notre hauteur, et nous l'aurions dévisagé, on se serait ensuite attardé sur chacun de ses pas qui l'éloignaient ; cherchant quelque chose dans sa démarche qui justifierait l'absence violemment ressentie soudain ; cherchant à traverser, sous chacun de ses gestes, le chiffre de sa silhouette ; cherchant à lire, comme un muet lit sur les lèvres, le vide qu'il instituait sur le monde. Le type a disparu. Dans son regard, on pouvait se souvenir de ce qui nous avait arrêté. Ce n'était pas seulement de la colère.

Oui - on aurait croisé sa route, un jour, et on témoignerait plus tard de cela, en enjolivant bien sûr. En inventant tout. En vérité, le type était passé, oui - mais un autre jour, et dans une autre vie que celle là ; qu'importe : après tout, c'était possible - qu'on l'ait croisé, là ; et que c'était bien lui, puisqu'on l'avait attendu, qu'on l'avait reconnu. Puisqu'on en parle, maintenant.

La vérité, c'est qu'on n'avait vu de lui que notre propre attente reflétée sur le mur et qui nous immobilisait. Ce type, qui défigurait le monde, on aurait pu le rejoindre, on aurait pu respirer à hauteur de son épaule l'air qu'il crachait autour de lui.

La vérité, c'est qu'on avait sans doute seulement partagé la même lune que lui, c'est tout.

24.11.07

sur le sol



"S'il est normal de cracher sur la naissance d'un homme,
il est dangereux de cracher sur sa rebellion"

Koltès, Dans la Solitude des champs de coton

Sur le sol, en formes de plus en plus allongées, les ombres du soir qui rejoignent l'endroit où je vais me rattrapent, et passant à ma hauteur, me lancent des regards si lourds qu'ils me clouent au sol, et je crois ne jamais pouvoir m'en relever. Sur le sol, où que je regarde, les ombres comme ces crachats qu'on laisse après le dépit, après la colère, et se dire que cette colère tombée n'est pas autre chose que du dépit avant la résignation - je le sais maintenant. Sur le sol aussi, sur le sol partout où que je pose les yeux, comme menaçant de m'entraîner avec elles, les ombres qui viennent de là où je vais, en sens inverse, se précipitent vers moi comme des mauvais souvenirs au moment où ils deviennent simplement des souvenirs parmi les autres, au moment où ils s'effacent, au moment où la colère va devenir de la honte, où la honte va cesser d'être tournée vers eux, pour n'être que mon prolongement - alors, comme un sursaut qui me sauve, la violence que m'impose à moi ces ombres revient, et secoue tout le corps : le mauvais rêve revient, le reste n'était que de passage. Dans la bouche, mes crachats ont le goût du sang ; et partout, les ombres peu à peu remplacent le sol.

23.11.07

# 3 [3 décembre]


"fences of pales", shannon wright, café de la danse, mai 2002

On s'est arrêté près des quai, on pouvait voir la colonne de juillet bruissante de la circulation autour d'elle, on devinait bastille, les routes, les immeubles qui attendaient rue voltaire l'aube pour recommencer ; mais ici, plein milieu de la nuit, plein centre de la ville, plein coeur du froid, on ne voyait rien de la ville, rien des mouvements qu'elle organisait magré tout, seulement le fleuve, la colonne grise, les nuages comme une paroi opaque qui recevait un peu, avant de les absorber, les lumières de la ville - début décembre mordait de toutes ses dents chacun de nos doigts, et de là où on était, le fleuve fumait une chaux épaisse et lente comme de l'encens. Quand je parle, je ne sais pas vraiment de quel côté je lance les phrases, de la ville dans mon dos, ou du côté où tu te tiens, auprès de moi, toi qui ne regardes plus que cela, l'évaporation du fleuve sous nos yeux - et j'imagine doucement, sans vraiment m'attarder sur cette image, si l'on plongeait dans l'eau, l'évaporation de nos corps. Et malgré moi comme je te parle, je m'attarde sur cette image. C'est elle qui me prend maintenant. Elle me prend et ne me quitte plus.

22.11.07

les halles

Eglise Sainte-Eustache

plaie ouverte - et c'est le ciel sur lequel nous marchons qui se dérobe

19.11.07

au passage

rue montorgueil
22h43

en traversant la rue, pensée saisie au vol -
que toutes les lumières s'éteignent dans la seconde,
et l'on s'arrêterait de marcher, de traverser : pour regarder le ciel, et en silence.

18.11.07

à travers



juste respirer le froid de mouffetard avant de rentrer

13.11.07

l'homme invisible

rue de la grande truanderie

Comme on jette un manteau sur l'homme invisible, la forme que prend le corps soudain découpé par ce qui l'entoure, soudain rendu à une forme par ce qui le couvre et le cache : ainsi.

Et comme on saisit sans y penser vraiment, au devant de soi, des formes qui diront le mieux la densité du soir, la retombée du jour, les hommes attendant sur le bord les trains qui les prendront, et sentiment de ne voir que des types perdus dans leurs habitudes, que des types perdus au milieu des carrefours dont on aurait retiré les panneaux, et dessiné comme des enfants sur les routes des flèches qui débordent : font signe vers les bas-côtés.

Et comme on projette plus loin que soi, les souvenirs qui nous désignent toujours le coupable, le lâche, nous désignent seulement, et ça suffit pour ne pas les croire.

Alors, comme on écoute la soirée durant, trois notes sur un piano, contretemps répandus en désordre dans ma chambre et partout (et je me rappelle de ce qu'il en disait, de la Sonate n°3 en la majeur, op.69-scherzo ; de la justesse du contretemps chez Beethoven, et ce n'était pas seulement question de romantisme, ou alors, s'agirait d'un romantisme qui n'appartient à aucune catégorie, à aucune histoire hors celle qu'à l'instant la basse continue laisse traîner derrière elle et à laquelle je me raccroche) - oui, comme on écoute, sans début ni fin, Remembering de Avishai Cohen, ce n'est pas le souvenir qui se produit, c'est l'arrêt puissant des machineries ; c'est la répétition qui crée toute chose ; c'est dehors, les types qui continuent d'attendre ; et c'est, quand je jette cette musique comme un manteau sur le noir, la forme soudain que ça prend, la forme qui se découpe au devant de laquelle le soir va : et où je m'enfonce.



"remembering", avishai cohen, at home, 2004

12.11.07

# 2 [3 décembre]


"arpeggi", radiohead, live Ether Festival, 2005

Au plus profond des rues, au pied des murs plus grands qu'aucune ville, tes yeux vers moi comme plongés - et cette question qu'ils ne portent pas et qui cherchent plus loin la réponse qui ne sera pas donnée - et que nous abandonnerons, comme un enfant trop désiré, abandonné au désir lui même, parce que le voir sous nos yeux prendre forme nous éblouit - alors c'est les yeux baissés, et le corps penché sur le froid, sur plus serré que le froid, que je suis chacun de tes pas, ce soir rue Lappe, plus loin, un lieu où échapper, un espace où s'en aller, où ne jamais se retrouver endormi, et la musique de cette nuit avait cette puissance là, tu t'en souviens, arpèges coulés dans la forme de cette ville, arpèges dénouant ses rues comme une robe, comme un lit - et arpèges murmurés comme on souffle sur les doigts pour les réchauffer au froid plus piquant du corps : et tout autour la ville dormait épuisée, la nuit l'emportait - et nous étions ses arpèges dressés comme des sentinelles en fuite, des déserteurs enivrés d'être vivant, chanson de toile composé avec la trace de tes pas qui m'emmènent.

10.11.07

ce couloir

derrière la porte

Respirer ne sert à rien, ouvrir les yeux non plus, mais seulement avancer les mains, et un pas après l'autre, attendre de toucher la porte, dans ce couloir où l'on ne passerait que seul, avancer comme sur un fil ; ne surtout pas, non surtout pas, pencher la tête et regarder en bas.

8.11.07

sur le cadran


Et si quelque importun venait me déranger pendant que mon regard repose sur ce délicieux cadran, si quelque Génie malhonnête et intolérant, quelque Démon du contretemps venait me dire: "Que regardes-tu là avec tant de soin ? Que cherches-tu dans les yeux de cet être ? Y vois-tu l'heure, mortel prodigue et fainéant ?" je répondrais sans hésiter: "Oui, je vois l'heure; il est l'Eternité !"

Baudelaire, L'Horloge, Petits poèmes en prose

quand remontant sebastopol glacé, novembre engouffré dans le boulevard sans effort, et quand dévisageant les murs posés là comme depuis toujours, cloisons refermées sur elles-mêmes, je passe, regard aux fenêtres, à leurs histoires qu'on invente pour se tenir chaud, ou pour ne pas céder à la tentation de s'allonger là, sur le sol - et qu'est-ce que ça changerait.

Des histoires qui traversent les fenêtres, du tremblé infime qu'ils provoquent dehors sur toute la surface immobile de ce soir précisément, descend la mesure juste de chaque chose, et chaque chose à sa place, chaque chose en son temps, chaque instant à sa mesure propre - je ne suis soudain plus d'ici, l'aiguille du cadran disparu, ce n'est pas le temps qui s'arrête, c'est l'étranglement du monde qui cesse.

L'histoire de ces murs récite en moi son étrange légende, et celle de la naissance du monde recommence, c'est un peu de lumière échappée du hasard. Cela se fit sans bruit - sans raison aucune, sans but. Peut-être cela se fit-il par erreur.

Plus haut à travers les murs, on mange, je le vois ; on ne se parle plus, on s'évite, se frôle - on répète une pièce qui jamais ne sera jouée. Encore plus haut, une silhouette ferme d'un geste les rideaux du salon.

En bas, je me demande ce qui finit. Ce qui va commencer.

6.11.07

# 1 [3 décembre]


"have a nice day" syd matters, A whisper and a sigh, 2003

Je ne me rappelais plus de rien, sauf de cette nuit qui avait duré toute le nuit et qui dormait encore peut-être là-bas où je l'avais laissée, et déjà, je ne sais plus si c’est d'elle dont je parle, ou si c'est de la nuit. De cette nuit qui n’avait pas été préparée. Quelques heures qui insultaient le monde, et tout ce que l'on pourra dire ne compte pas. Je me tiens au dessus des hommes.
Les rues étaient vides, et les cafés, mais les publicités étaient restés sur les murs. C’était au delà de mes forces cette ville qui s’ouvrait devant nous ; la fatigue n’existait pas, juste sa voix, ce filet de voix dans lequel j’étais pris. Et ses yeux, que je ne voyais pas.

J’avais l’impression d’être un voleur, entré quelque part où l’illégalité donnait à chaque chose plus de prix - dans un château, une maison hantée par la beautée, ou ailleurs où je n’étais jamais allé, ces lieux, ces musées que j’ai toujours détestés parce qu’ils respirent la ve exposée comme des viscères, et comme des œuvres d’art. Le maître du château allait revenir, mais en attendant, il fallait regarder, et prendre : tout nous appartenait. On était des assassins, des voleurs. La prison était de l’autre côté de la nuit, mais la nuit nous protégeait.

4.11.07

d'une seconde à l'autre

"Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Ciel dont j'ai dépassé la nuit
Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes
Dans leur double horizon inerte indifférent
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Je te cherche par-delà l'attente
Par-delà moi-même
Et je ne sais plus tant je t'aime
Lequel de nous deux est absent."

Eluard, L'Amour, la Poésie

l'intérieur du ciel étendu - transpirations du monde suspendues - au moindre souffle - au moindre mouvement - tout pourrait s'effondrer - sur le lit - allongée en travers - de l'aurore évanouie - le ventre, les jambes, les gouttes de la nuit perlées sur ses lèvres - d'une seconde à l'autre - pourrait recommencer le monde - l'intérieur du monde est cette chambre où je la vois dormir - l'intérieur du corps est ce désir où je la vois allongée - et d'une seconde à l'autre l'absence où je me tiens cessera - mais pour le moment - la prison où je suis a taille immense, échelle de la ville - l'intérieur est une question de temps, disait-elle - et en effet - dans une seconde, son corps debout : plus qu'une seconde et son regard posé sur mon regard cabré devant elle - et l'intérieur s'anéantira - l'intérieur tout autour de moi n'aura d'autre limite que celui que ses gestes inventeront pour moi

2.11.07

la buée


au loin ce n'est pas le soir qui tombe, mais de la brume qui s'élève du sol, c'est la buée de la ville échappée du jour