13.11.07

l'homme invisible

rue de la grande truanderie

Comme on jette un manteau sur l'homme invisible, la forme que prend le corps soudain découpé par ce qui l'entoure, soudain rendu à une forme par ce qui le couvre et le cache : ainsi.

Et comme on saisit sans y penser vraiment, au devant de soi, des formes qui diront le mieux la densité du soir, la retombée du jour, les hommes attendant sur le bord les trains qui les prendront, et sentiment de ne voir que des types perdus dans leurs habitudes, que des types perdus au milieu des carrefours dont on aurait retiré les panneaux, et dessiné comme des enfants sur les routes des flèches qui débordent : font signe vers les bas-côtés.

Et comme on projette plus loin que soi, les souvenirs qui nous désignent toujours le coupable, le lâche, nous désignent seulement, et ça suffit pour ne pas les croire.

Alors, comme on écoute la soirée durant, trois notes sur un piano, contretemps répandus en désordre dans ma chambre et partout (et je me rappelle de ce qu'il en disait, de la Sonate n°3 en la majeur, op.69-scherzo ; de la justesse du contretemps chez Beethoven, et ce n'était pas seulement question de romantisme, ou alors, s'agirait d'un romantisme qui n'appartient à aucune catégorie, à aucune histoire hors celle qu'à l'instant la basse continue laisse traîner derrière elle et à laquelle je me raccroche) - oui, comme on écoute, sans début ni fin, Remembering de Avishai Cohen, ce n'est pas le souvenir qui se produit, c'est l'arrêt puissant des machineries ; c'est la répétition qui crée toute chose ; c'est dehors, les types qui continuent d'attendre ; et c'est, quand je jette cette musique comme un manteau sur le noir, la forme soudain que ça prend, la forme qui se découpe au devant de laquelle le soir va : et où je m'enfonce.



"remembering", avishai cohen, at home, 2004

2 commentaires:

Prax a dit…

La répétition, ou peut être la reprise du thème agrémenté de variations subtiles parfois juste ressenties par l'exécutant, se retrouve dans toutes les formes musicales, dans toutes les époques. Le mystère est toujours de savoir pourquoi certaines répétitions ne sont que des redites sans intérêt que l'on souhaite voir cesser, alors que d'autres nous prennent et nous entrainent sans que l'on songe un instant à relâcher l'attention, - dans une vibration perpétuelle -

Arnaud Maïsetti a dit…

ce qui sépare la redite de la répétition, c'est justement la puissance de vibration, de déplacements perpétuels de la sensation, je crois...