30.1.08

une obole pour le passeur

La nuit n'est pas ce que l'on croit, revers du feu,
chute du jour et négation de la lumière,
mais subterfuge fait pour nous ouvrir les yeux
sur ce qui reste irrévélé tant qu'on l'éclaire...

Jaccottet

24.1.08

en attendant

Dépendant de la machine - pas dépendant vraiment (on exagère vite), mais conscience dans ces moments là combien le geste de frapper sur la machine détermine désormais celui d'écrire (et s'il s'agissait seulement d'écrire - mais de faire de la relation au monde, un geste qui passe par celui d'écrire), qui le détermine, qui en est réduit à ce geste. Alors quand la machine redevient une simple machine, c'est-à-dire des matériaux aussi capricieux et faillibles qu'un bout de métal posé sous une planche de plastique, quand le fonctionnement magique s'interrompt, retroune à la technique et à ses impondérables, le geste lui aussi s'interrompt, et revenir au papier, et revenir à la plume, jusqu'à présent réservés au travail "sur table" devant livre ouvert : la plume comme bistouri, et le défibrillateur jamais trop loin. Donc.

Impossible d'allumer l'écran - (et sous le terme d'allumer, il y a peut-être pour moi cette image assez juste des chaînes d'or qu'étoile à étoile on tend, pour illuminer autant le ciel que la danse que l'on esquisse sous lui) depuis quelques jours - et impossible de l'allumer pendant quelques jours encore, comment faire. Changer les composants. Me dit-on.

Comme d'une machine, et cela m'étonne, pourquoi.

En attendant, ce simple mot - comme on laisse avant de fermer la porte une veilleuse, et qu'on retrouvera (peut-être ?), cierge réduit à sa mèche épuisée.




20.1.08

l'intersection

Sur mon bureau, ce livre de Genet, Pompes Funèbres à peine ouvert et déjà trente pages traversées comme d'un même geste ; trois autres livres d'études davantage regardés et soulignés, sans rien qui me reste qu'un peu d'encre sur mon doigt. Intersection nulle, entre. Mais c'est entre laquelle je me tiens. Au bord de tomber, je sais.

Dehors, en rentrant tout à l'heure après avoir respiré, jeter un vague regard derrière l'épaule, au-delà des antennes sur les toits, voir à peine la traînée de ciel dans les nuages qui n'avait pas plus d'épaisseur que cela : cette intersection plus mince que moi.


Dans la chambre, j'ai mis la musique, pas trop fort.
Ouvert la fenêtre sur le froid.

Cette nuit, je ne dormirai pas.

18.1.08

malgré soi


Le glacis pressé et envieux des avenues ouvertes aux courants d'air, le glacis étranger à tout lieu, des lieux où le seul pouvoir laissé est un pouvoir de vente, d'achat soldé comme des aumônes aux ayants droit : aux ayants cause.

Sur la toile, imaginer le roulis des pas, le claquement sourd et déterminé des marches dirigées contre l'attente. Fermer les yeux, imaginer une seconde et se laisser porter par le bruit, remplir avec le bruit les blancs de la toile. Ouvrir les yeux, s'étonner de l'immobilité de tout ça malgré les changements perpétuels de foule : une seule et même foule interchangeable.

Sa place ici ?

Déterminer un point de la toile où le mouvement ne serait pas de fuite, mais de concentration des forces. Un point où le glacis précieux et vain s'effacerait pour laisser place à ce qui se cache derrière - féerie pour une dernière fois.

Se tenir ici, immobile, comme jurant avec le reste ; et malgré soi, comme justifiant tout le reste. L'attente pour solde de tout compte.

17.1.08

à condition




ce que produit l'avancée dans le froid, c'est l'avancée de la ville dans le ciel ; l'approche de quelque chose qui ne se laisse toucher qu'à condition de s'y abîmer.

15.1.08

passé un certain seuil


Lire des livres inutiles toute la semaine : laisser sur la table tous les autres livres nécessaires et ne pas pouvoir s'y lancer, parce que ça demanderait cette disponibilité impossible ces jours - et que plonger dedans ne ferait que rendre la lecture plus douloureuse. Les livres inutiles qui doivent se lire se porteront encore mieux. Et la fatigue augmente aussi vite que le travail recule.

Il y a cette phrase de Deleuze, et je ne m'en souviens plus très bien (cette incapacité que j'ai de citer exactement, combien je me la reproche), elle dit quelque chose comme : "la fatigue, c'est quand on ne peut plus rien tirer de soi même" - mais passé un certain seuil, quand la fatigue est depuis longtemps larguée derrière soi, le corps continue seul de ne rien tirer de soi : comment ça s'appelle, ce qui suit la fatigue ?

Mais ce soir impossible. Alors, ce soir, Koltès ouvert devant moi, ce soir ce livre que je lis par dessus tout (et tant pis). Et dans la chambre, qui rebondit sur les murs, "it's all over now, baby blue", un harmonica et trois notes à la guitare, une voix qui dit la fatigue aussi, qui dit comment, passé un certain seuil, elle peut s'articuler à cette nécessité intérieure qui démange, qui tire de soi même quelque chose d'autre qu'un peu de fatigue résiduelle, quelque chose d'autre qui recommence ce soir, "Strike another match, go start anew"

13.1.08

"l'image glissée dans son mythe"


Attraper au passage le passage des rues distribuées comme dispersées au hasard qu'on les dépasse et qu'on ne les regarde même plus. Essayer de chercher leurs histoires. Essayer d'y croire, tenter de percer sous l'habitude les moments où ça commencerait. Les instants où les choses pèsent davantage, où se dire à cet instant, oui, les choses prennent de l'importance. Faire cet effort là. Essayer. Et puis ne pas y arriver.

Ce qu'on voit, comme on se laisse porter distraitement par la traversée interrompue de la ville fendue en deux et à la verticale par le trajet en bus, de Strasbourg/Saint-Denis à Luxembourg, ce qu'on voit, c'est que les chose ne nous ont pas attendus pour s'engager dans les mythologies minuscules qui leur donnent corps ; ce qu'on voit comme à la dérobée, c'est que ces déplacements de masse qui tiennent lieu et place de siècle ne sont conduits nulle part, ne s'acheminent vers aucune autre résolution que leur acheminement heurtée mais sans saillance, l'habitude même, ses vomissures, sa vulgaire répétition.

Qu'on se mette à regarder les immeubles au passage, et sans doute derrière les façades les questions se posent autrement et autre part (et le repas du soir, et l'heure du coucher, et les mariages à planifier, et les départs à prévoir), mais qu'importe - les mêmes réponses sans cesse aux ombres du soir (et l'Histoire dont on rêve a nom mesures et programmations opaques). Qu'on se mette alors à esquiver leurs regards, et c'est alors qu'ils se fichent en vous, mais traversent, et se perdent derrière soi. Les façades sont comme aplaties dans leur vulgaire estompement - et à vrai dire, au passage, chacune d'elle semble s'absorber dans la suivante à la vitesse du bus où je suis seul étrangement ; Île de la Cité vidée par les débuts de soirées automatiques.

Cette absorption me semble avec tant de justesse dire le plus simplement et le plus puissamment du monde ce soir même - image parfaite et désolante d'un monde où la vitesse n'est plus qu'une excuse pour éviter de pénétrer le coeur des choses.

Il y a bien des types dehors, qui rentrent, qui en sortent, qui se regardent eux comme ils regarderaient le vide
, oui, vraiment. Mais ces types (et ce soir à les voir impose cette évidence), sont sur le même plan que les façades, un décor d'où se détachent leurs ombres, et ces ombres que je devine, portent sur chaque rue semée au passage l'étirement d'un commencement qui jamais ne cessera, et n'aura de sens qu'au jour qui les évanouira.

Ce n'est pas tant la possibilité de l'histoire qui manque à ce soir, que peut-être davantage la possibilité de sa fin, d'une fin qui l'accomplirait. Je ne sais pas.

12.1.08

des prières


On aurait levé la tête, on aurait vu tout autour ce qu'on tendait au ciel pour ne pas qu'il tombe : des prières, des mains, ou des colonnes de pierre.

11.1.08

piétinement


mémoire délavée par le temps - couches de pas superposés les uns sur les autres jusqu'à ne représenter que le piétinement du sol - pouls répandu - regard clos - jeudi après midi dans le coeur immobile et suintant de la ville.

10.1.08

toujours déjà perdu


« Le contretemps, c’est peut-être différemment l’attente du retour en arrière par une rétrospection où s’illusionne un présent qui s’est toujours déjà perdu parce qu’il n’a jamais été. »

Maurice Blanchot, Une Voix venue d'ailleurs

En arrière, il y a mes propres pas, la direction jusqu'ici s'annule ; au devant, tout le possible étalé dérisoirement, la promesse qui se donne déjà comme impossible ; et de chaque côté, à droite comme à gauche, ce lent défilement des murs qui se déplace à mesure que j'avance, corridor si haut empêche les cris d'atteindre la ville derrière, forêt que la lumière traverse : lumière filtrée par ces branches qui l'emprisonnent.

9.1.08

à voix haute


penser tout haut, là, au dessus du vide (ou presque), ce qui bascule avec le corps lorsque la descente vers la voix s'opère, ce qui bascule avec cette idée du corps - lorsque ce qu'on tenait pour arrimé le plus solidement à la ville bascule aussi (comme par exemple, les heures de jour allongées d'une minute chaque jour : se demander ce qui s'allonge avec cette minute, la ville ou le jour, ou la nuit ainsi davantage préparée). Penser à voix haute l'articulation du vide et du pas qui l'enjambe, l'articulation de la maladie et de sa thérapie, l'articulation du jour ouvert sur la nuit fendue, l'articulation de la voix sur la voix plus lointaine qui lui donne appui et élan - penser à voix haute et basculer.

8.1.08

des listes


faire des listes ; faire la liste dans sa tête ; récapituler les peurs et les mensonges ; faire le point ; refaire le trajet ; mémoriser les courbes, les lignes droites, les descentes, les moments où la vitesse prend ; faire la liste des choses qui ont ralenti la trajectoire ; faire la liste des lieux contournés ; refaire dans sa tête la liste ; redessiner grossièrement et comme pour soi les mouvements, les immobilités, les accélérations ; faire la liste une dernière fois - et rayer tout d'un trait, jeter au feu les dernières traces.

7.1.08

fissures


Adossée contre le jour, toute la blancheur du ciel à travers laquelle on devine par moments une épaisseur sur le point de se rompre - une transparence plus solide qui recouvrerait la journée. Quand ce matin je sortirai d'ici, reconnaître le terrain, poser les balises de l'année - penser à s'adosser au jour, regarder le blanc cassé : juste le temps de le voir se fissurer davantage, et repartir.

6.1.08

autre chose


Autre chose de cassé, autre chose de plus friable et de plus labile que de l'écran enneigé partout affiché comme des caméras de surveillance, des portraits de nous en silhouettes pressées de rentrer, des ombres de nos silhouettes que l'image suit à la trace, pas à pas - autre chose de cassé que de l'écran, les soirs de janvier où passer devant décembre sans se retourner, autre chose de brisé qu'un peu de vaisselle, qu'un peu de ce monde là qu'on arpentait, et qui au coin d'une rue attend, autre chose qui se porte à nos lèvres quand on voudrait le nommer, autre chose de perdu qu'une année passée à la semer.

1.1.08

Littré le dit, qui ne se trompe jamais

RÉSOLUTIONS (extraits)

(ré-zo-lu-sion ; en vers, de cinq syllabes) s. f.

1
Réduction d'un corps en ses premiers principes. La résolution des corps en leurs éléments. La résolution de la neige en eau.

2
Cessation totale de consistance ; dissolution.

3
Terme de médecine.
Résolution des forces, abattement prononcé de l'incitation motrice, ou affaiblissement accidentel de l'usage des facultés intellectuelles.

5
Décision d'une question, d'une difficulté.
"Que chez eux il y ait des résolutions à tous les doutes" BALZ. liv. VI, lett. 9.

7
Terme de mathématique. Solution, en parlant des problèmes.

8
Terme d'harmonie moderne. On dit qu'un accord ou qu'une note fait sa résolution sur tel autre accord ou telle autre note, quand il doit être suivi immédiatement de cet autre accord ou de cette autre note, et qu'il s'agit d'une succession prévue à l'avance et ne souffrant guère d'exception.

10
Projet qu'on arrête, dessein que l'on prend.