13.1.08

"l'image glissée dans son mythe"


Attraper au passage le passage des rues distribuées comme dispersées au hasard qu'on les dépasse et qu'on ne les regarde même plus. Essayer de chercher leurs histoires. Essayer d'y croire, tenter de percer sous l'habitude les moments où ça commencerait. Les instants où les choses pèsent davantage, où se dire à cet instant, oui, les choses prennent de l'importance. Faire cet effort là. Essayer. Et puis ne pas y arriver.

Ce qu'on voit, comme on se laisse porter distraitement par la traversée interrompue de la ville fendue en deux et à la verticale par le trajet en bus, de Strasbourg/Saint-Denis à Luxembourg, ce qu'on voit, c'est que les chose ne nous ont pas attendus pour s'engager dans les mythologies minuscules qui leur donnent corps ; ce qu'on voit comme à la dérobée, c'est que ces déplacements de masse qui tiennent lieu et place de siècle ne sont conduits nulle part, ne s'acheminent vers aucune autre résolution que leur acheminement heurtée mais sans saillance, l'habitude même, ses vomissures, sa vulgaire répétition.

Qu'on se mette à regarder les immeubles au passage, et sans doute derrière les façades les questions se posent autrement et autre part (et le repas du soir, et l'heure du coucher, et les mariages à planifier, et les départs à prévoir), mais qu'importe - les mêmes réponses sans cesse aux ombres du soir (et l'Histoire dont on rêve a nom mesures et programmations opaques). Qu'on se mette alors à esquiver leurs regards, et c'est alors qu'ils se fichent en vous, mais traversent, et se perdent derrière soi. Les façades sont comme aplaties dans leur vulgaire estompement - et à vrai dire, au passage, chacune d'elle semble s'absorber dans la suivante à la vitesse du bus où je suis seul étrangement ; Île de la Cité vidée par les débuts de soirées automatiques.

Cette absorption me semble avec tant de justesse dire le plus simplement et le plus puissamment du monde ce soir même - image parfaite et désolante d'un monde où la vitesse n'est plus qu'une excuse pour éviter de pénétrer le coeur des choses.

Il y a bien des types dehors, qui rentrent, qui en sortent, qui se regardent eux comme ils regarderaient le vide
, oui, vraiment. Mais ces types (et ce soir à les voir impose cette évidence), sont sur le même plan que les façades, un décor d'où se détachent leurs ombres, et ces ombres que je devine, portent sur chaque rue semée au passage l'étirement d'un commencement qui jamais ne cessera, et n'aura de sens qu'au jour qui les évanouira.

Ce n'est pas tant la possibilité de l'histoire qui manque à ce soir, que peut-être davantage la possibilité de sa fin, d'une fin qui l'accomplirait. Je ne sais pas.

4 commentaires:

Prax a dit…

Il n'y a que les écrivains qui savent imaginer une fin à une histoire, les autres (moi) ne font que passer sans même se rendre compte qu'ils racontent quelque chose.

pop corn a dit…

merci de me lire, en toute fraternité.

brigetoun a dit…

et repassant après un intervalle, meme pas très long, devant les mêmes façades et les presque même hommes, ce ne sont plus les mêmes, et l'importance de ces vies qui animent ou sont derrière ce que nous voyons nous est moins évidente ou au contraire plus intrigante.
Puisque finalement tout cela n'existe que par nous

Arnaud Maïsetti a dit…

@ prax : ne faire que passer est plus exigeant encore, et plus fou dans un sens.

@pop corn : c'est moi qui te remercie.

@brigetoun : "Qui vit là ? qui se lève chaque matin devant cet horizon de briques, de cheminées, de murets inexplicables ? Dans quelques mètres, je n'y penserai plus. Je penserai aux choses qui voyagent avec moi et ne me quittent pas. Car le monde n'est pas hors de soi. Hors de soi c'est l'illusion du monde. Je ne penserai à ces choses que je ne peux faire savoir. Je ne possède pas, semble-t-il ce talent de transmutations qui le srendrit étrangères. Il y a des régions qui doivent rester obscures. Ni floues ni ignorées mais simplement privées de la lumière des mots"
Yasmina Reza, Hammerklavier (dernière page)