29.2.08

tout le reste


ça tient à la répétition des jours ; aux insultes qu'on entend partout et qu'on prend pour nous parce qu'on ne peut pas faire autrement ; ça tient à l'habitude qu'on a prise de s'arrêter au milieu de la rue quand le ciel prend une autre couleur, et sortir l'appareil pour en fixer l'arrêt mais ne jamais y trouver la même couleur, alors recommencer : ça tient à la répétition toujours déplacée de la lumière dans le ciel, et ça justifie tout le reste ; ça tient au fait qu'impossible de rentrer dans la chambre sans que le premier geste soit d'y faire entendre, pour la rendre vivable, cette musique


"street spirit", radiohead, The Complete Acoustic Sessions, 1996

ça tient à la douleur de la voix, à la lente répétition des cordes, à la couleur que prend les murs, alors : le ciel sur chaque paroi, blanc cassé, au moment où la voix n'a plus besoin de mots à articuler pour articuler la douleur, et l'effort de la parler, au-dedans d'elle même : ça tient au fait qu'à l'écrire, on ne s'en délivre pas vraiment, mais la fouiller plus loin, elle ressemble à la couleur du ciel, et la répétition des jours sur la portée fléchit doucement jusqu'à parler la voix de la douleur : ça tient à la violence qu'on s'inflige et qui n'a pas fini de nous prendre parce que.

28.2.08

à enjamber


"moonshiner", reprise par Cat Power, Moon Pix, 1998

à la main, un papier froissé ; dans un coin de la tête, juste la prochaine seconde à enjamber ; les cheveux trempés par une pluie invisible ; plus loin, pas davantage qu'ici, les restes de la soirée qu'on nettoie ; enfin, je n'ai pas fini de dormir, mais remettre à plus tard ce qu'on ne peut pas faire aujourd'hui est devenu mon habitude - à la main, le papier froissé jeté derrière moi est ramassé par ce type qui consciencieusement le jette dans une poubelle.

27.2.08

seuls diffèrent


le matin et le soir ont la même couleur, la même lenteur, la même persistance, la même invisibilité, la même souplesse - seuls diffèrent les passants qu'ils dispersent.

25.2.08

le prix du manteau


Croix dressée au ciel pour en construire un autre, imaginer les perspectives nouvelles, on économise sur le sol, et on agrandit les espérances - ce ne sont pas les prix qui montent, ce sont les efforts pour les toucher ; dehors, on réclame à grands cris le besoin d'acheter de plus en plus ; dans l'immeuble d'en face, on a chassé ceux qui y vivaient : l'immeuble était vide, et ça semblait naturel de s'emparer d'un toit quand il est devant soi, mais non, à l'aube, trois camions bleus qui les attendent, les voisins ont dû prévenir.

Croix dressée au ciel au pied de laquelle on joue aux dés le même manteau qu'on vend, mais qui cette fois n'est fait que de la peau des types de l'immeuble d'en face qu'on emmène.

23.2.08

"le détail de la réalité m'égare"


"pas d'armure", TTC, 2002

les réveils sont difficiles on sort de là comme en pleine nuit la bouche sèche le ventre ouvert sur la faim et la gorge happée encore dans l'insomnie que le rêve inflige chaque nuit répétée sur chaque jour comme avant le lever de rideau et quand on se lève c'est moins la pièce qui tourne autour de soi que la tête qui se met à basculer et à entraîner le rêve avec lui mais le corps reste là planté sur le sol et le tournoiement des murs commence mais on prend pied on finit par prendre pied sur un endroit du sol plus solidement arrimé au corps et on avance dans le couloir on tend les bras pour jauger de la distance entre les murs de part et d'autre et poser un pas non pas seulement après l'autre mais sur l'autre et comme s'il s'agissait à chaque fois du premier du dernier comment savoir si le sol n'est pas jonché d'obstacles prêts à nous voir nous répandre contre eux et nous dévorer et devenir un obstacle pour le prochain type qui passera et qu'on fera tomber le prochain type qui les yeux grands ouverts de ne rien voir s'avancera dans le couloir et désarmés tombera lourdement comme moi - je n'ai pas d'armure pour me protéger et quand je tombe dans les couloirs de la ville je me répète comme pour me rassurer que le réveil viendra me tirer d'ici et souvent il vient - et si un jour il tarde si un jour le jour se lève avant lui et qu'il me trouve là sans armure - je me suis levé avec cette pensée ce matin et quand j'ai ouvert les yeux je ne savais pas où j'étais -

22.2.08

perspectives


point de fuite - à partir duquel on se place pour construire l'univers. Point imaginaire qui structure les espaces, leur donnant profondeur et densité.

point aveugle - l'œil n'est pas capable de se voir lui même : impossible d'approcher de ce point d'où l'on voit, sans l'aveugler, et dans le noir, ne voir que le noir - l'opacifie encore.

Semaine passée à construire des perspectives à l'aveugle.
Semaine gagnée sur la paresse.

21.2.08

une dernière fois


En partant, surtout ne pas oublier de conserver une dernière image du lieu - une image qui serait la dernière. S'efforcer de la graver. Choisir le bon angle. Une fois enregistrée, ne plus y penser. Elle finira par revenir - un jour ou l'autre.

18.2.08

le même poème

« Sans doute est-ce toujours le même poème qui se continue. Si parfois les thèmes s'estompent, c'est pour revenir un peu plus tard, affermis, à peu de chose près identiques. Cependant ces répétitions, ces infimes variantes, ces coupures, ces retours en arrière, peuvent donner lieu à des modifications - bien qu'à peine sensibles - entraînant à la longue fort loin du point de départ. »

Alain Robbe-Grillet, La Jalousie

17.2.08

même distance


à égale distance - du sol au plafond - je me tiens. Le vide aussi proche de l'endroit qui m'en protège : et aussi loin du saut, la planche d'appel qui me projetterait de l'autre côté.

Quand je ferme les yeux, j'entends plus fort les vibrations des tunnels. Je reçois plus clairement les signaux qui me disent - ce n'est pas de plaisir que j'arpente les couloirs, mais de colère. Et la colère tient le plaisir en joue, et le plaisir danse pour lui, dans la peur qu'on l'abatte. A côté de moi, cette vieille femme : ne sait pas combien elle meurt. De combien elle meurt chaque seconde.

Je continue ; je laisse passer un train - un autre. Pourquoi celui là, où j'entre, me semble plus vide, me paraît plus supportable. Le précédent dans une station plus loin, est déjà une autre vie dont on s'est fait maître et possesseur rien qu'à l'avoir attendue, et laissée dans un crachat passer.

Les instincts qu'on enfouit comme au fond des corps, les recettes de l'échange, les sexes partagés comme un billet froissé, et presque déchiré - mais tant qu'il est entier, m'a dit ce type à qui je le tendais, c'est qu'il est valable. Les lits défaits sur les matins semblables à de la nausée, des corps mêlés et encore dans la faim de corps moins fatigués, moins survivants à la nuit avalée d'une bouchée et qu'on touche moins des yeux, qu'à pleines mains.

A même distance, le regard et le désir : l'urgence de parler, et la nécessité de se taire.

L'image déplace avec elle les évidences qui s'échappent à mesure qu'on s'approche de son centre, de sa beauté lumineuse, et qui m'arrache à moi-même, de mon corps et de mes fantômes.

16.2.08

la peine de couler


Regarde la, sa nonchalance traînée sur le pont comme en dernier recours, l'indifférence de celle qu'on a trop regardé, elle marche comme elle pourrait s'arrêter dans quelques mètres, et ne le fera pas. Au moment de traverser, elle adresse un dernier regard derrière elle, regard sans direction portée à une pensée plus triste qu'elle, plus sûre d'elle - la ville en retrait, le fleuve qui ne se donne plus la peine de couler, la certitude des assemblées, la routine des cimetières, toute la cérémonie abjecte des paroles lancées comme des cathédrales - dans l'attente qu'elle retombe.

14.2.08

se rendre compte

ce n'est pas vraiment qu'on s'habitue à se lever,
ce serait plutôt que l'habitude du sommeil ne prend pas.

et ce n'est pas tant la douleur qui fait crier,
que soudain la surprise d'avoir un corps.

la nuit dernière, c'est un cri qui m'a réveillé - me rendre compte en sursaut, que c'est moi qui le poussait, dedans le rêve, au milieu du silence de ma chambre.

12.2.08

le temps imparti


Je n'avais pas remarqué, la forme que ça prend quand. Je n'avais pas vraiment fait attention non plus à tout ce qui autour marquait la distance entre. Ni, c'est étrange, à la douleur. Posté, la journée à attendre, je suis là, invisible à la lente montée des heures dehors ; à leur descente rapide. Personne. Juste sans cesser de travailler, mesurer sur la table les ombres qui finiront par manger la table, par atteindre le sol. Le temps qui file, on dit - "entre les doigts". Aujourd'hui, c'était plutôt sous les doigts : et quand plus assez de lumière pour. Signal que le temps imparti est achevé. Jusqu'à la prochaine fois sans doute où.

10.2.08

la consistance


"it aint me, babe", dylan & joplin, 1964

On voudrait se pencher par la fenêtre pour en saisir le poids. On serait prêt à se tenir au plus près de la chute, et tendre la main au plus loin du matin pour en attraper la consistance, et la ramener jusqu'ici, auprès de son corps froid que la nuit finit d'étreindre. Mais on en retire que la peur de tomber, ou son désir.

On s'est levé pour voir la conséquence, déposée ici comme depuis toujours. La conséquence de la nuit, ou de la nuit d'avant. Tout se confond.

On attend encore, avant de fermer la fenêtre ; sa violence persiste, son souffle arrêté et repris sans cesse, et recommencé sans cesse sur une colère qu'on aurait cru dernière.

Dehors, de la douceur du matin, on a attrapé que sa poussière.

Alors, pour que le temps passe, on met une vieille chanson dans les oreilles, et continuer ce matin le soir, le soir que le matin étouffe.

9.2.08

l'envers du décor

côté cour, la ville ; côté jardin, les boulevards ;
sur la scène le soleil ne se couche jamais



Hier au théâtre, vingt minutes avant le lever de rideau (pourquoi cette idée du petit lever du roi qui m'est venue alors, en voyant le spectacle de la foule au devant de la scène, bien plus impressionnant que le spectacle qui se préparait) - monter tout en haut, dépasser corbeille, premier, puis deuxième balcon. Se hisser jusqu'au troisième balcon, et monter
encore, les escaliers moins éclairés, le faste moins pesant. Traverser de petits couloirs, moins chargés d'histoire - ou d'une histoire plus poussiéreuse encore, et plus secrète. Une porte, comme dérobée sur le côté, qui ne s'attendait pas à ce quelqu'un depuis le temps, passe. Une porte qui se cache quand j'approche, qui semble si petite comme je suis devant elle. D'un geste l'ouvrir - se trouver d'un seul pas, de l'autre côté de la machine, voir traîner sur le sol, tous ces câbles, ces fils épais, ces boutons alignés sur des tableaux de commande, des écrans sans personne pour les regarder, mais qui surveillent, qui n'ont besoin de personne pour cela. Des écriteaux aux murs, les avertissements du danger, les hautes tensions tapies derrière d'autres cloisons encore. Je referme la porte dans la seconde, de peur d'avoir troublé le calme immobile des machines.

Je redescends, et à mesure, je perçois de nouveau la houle murmurée de la foule dans l'attente. La pièce va commencer mais déjà, sa lente mécanique s'est mise en marche, on peut la voir différemment sur chaque visage. Je reprends ma place. L'image de ces fils jonchés sur le sol ne me quittent pas. La marionnette va s'ébrouer. Le public ne verra rien. Au recto de la feuille écrite par les acteurs, les lignes droites implacables tracent leurs directives, et commandent à chaque pas, comme à chaque rire, sa place exacte sur la partition.


De retour dans la rue, des heures plus tard, regarder de travers les passants, leurs mines exprès, les lumières allumées dans les boutiques fermées ; même spectacle qui continue. Même machinerie réglée, en désordre.

4.2.08

"Cébès"


Ce matin, descendre les escaliers à tatôns, jeter un pas devant l'autre.

Quand l'ordinateur a avalé hier ces dix heures de travail, pages commencées juste, mais décisives, et recraché juste le fichier le plus lointain possible (arbitraire de la machine, soumise à une loi aussi précise qu'aveugle et invisible, je pense) - l'effacement des heures de travail s'étale (il n'y avait pas que le travail, il y avait le temps passé à le murir, qui a pris forme à un instant qui ne revient plus : ce qui est donné n'est jamais confié de nouveau.) Rester prostré, même pas trop longtemps : rester seulement. Ne pas faire grand chose de plus. Imaginer que ça aurait pu arriver à n'importe quel autre fichier plus important. Imaginer la seconde d'après qu'il n'y avait pas fichier plus important que celui-ci à ce moment où je l'ai perdu.

Il y a sept ans, un sac où j'avais mis trois livres, deux lus, un à lire, comme dépendants, parce que se dire (sans raison) que les trois ne pouvaient pas être séparés (je me rappelle leur couverture et leur titre définitif) ; ce sac volé. Juste en une seconde, le sac déposé à mes pieds pour faire quoi, s'arrêter un instant, sortir le téléphone, je ne sais pas - et le type qui passe, qui se baisse devant moi sans geste, et qui s'en va ; je ne le vois presque pas, et quand je me rends compte c'est trop tard, le reste s'est évanoui. Dans le sac, il y avait les livres, et surtout ce cahier, grand format, quatre vingt pages de mon écriture la plus fine, en rouge, sans marge, depuis trois mois notes prises sans relecture, cohérence extrème de l'ensemble, et pour la première fois, quelque chose. Je me revois courir dans les rues, Châtelet à la recherche de ce type dont je connais depuis par coeur la démarche, la facilité de déplacement, et moi derrière si lent, faisant dix fois plus d'effort que lui, et m'éloignant.

Ces images n'ont reçu leur réponse que ce matin, quand redescendre les marches, et se répéter que c'est perdu. Mais quand on perd quelque chose, c'est quelque part. Souvent se dire que depuis ces années, je n'avais jamais abandonné l'idée stupide de retrouver ce cahier grand format ; parce que ce cahier existe encore quelque part ; qu'il y a un peu de poussière de mes 17 ans entre les pages, et que peu importe même s'il a brûlé, je ne le saurais pas. Et se dire, cette évidence, que si j'écris, c'est depuis ce lieu là, cette idée impossible de la perte, cette image d'un feu qu'on invente pour soi comme pour le conjurer.

La machine n'a pas de feu à l'intérieur, elle avale.

Cela fait d'elle quelque chose de plus impacable, peut-être ; de plus rassurant surtout.

Il n'y aura pas de deuil.

3.2.08

déliaisons

rang serré pour éviter que quelque ne sorte en hurlant

ce que cette pièce vide produisait - immobilité sourde aux violences ; ce que la femme sur son banc défaisait - mailles de l'absence, d'un homme parti plus longtemps que le manque ; ce que l'homme dévisagé soudain dit, l'homme qui est en moi incapable de parler d'autre chose que de son absence - la question posée au désir qui grandit à mesure que le désir s'effondre.

on dirait que de cette pièce vide surgissait la présence de cette femme au tricot sur le banc, qui effaçait toute question sur mes lèvres ; mais dans la moiteur de la chambre, c'est moins l'absence et le manque qu'on conjure, que la distance des corps qu'on creuse.

2.2.08

temps de connexion infini


La vitesse de connexion est si fragile, qu'elle est instantanée - non pas véritablement immédiate, mais ponction du temps à l'instant, poids de la seconde qui remplace l'instant ; c'est ça : mesure de l'instant, à l'aune duquel l'instant trouve son échelle.

En rage, en rage il dit la durée que met l'instant à advenir, il râle sur la lenteur de connexion, quand c'est de la longueur de l'instant à advenir qui le fait ralentir à lui même, et râler ; alors le temps tout autour, contretemps balancé par les mouvements des nuages, se met à accélérer jusqu'à s'immobiliser parfaitement sur l'instant enfin parvenu jusqu'ici.

Au passage, il était midi.

1.2.08

mieux prononcer



"The Desperate Kingdom of Love", PJ Harvey ;
reprise par Up to the Ground, 2007


Après midi passé comme un autre à empiler les lignes, comme on capitalise le temps ; lignes inutiles et qu'on ne reliera pas ; temps mort-né du temps passé à se coucher sur lui, cuisson lente à l'étouffé, et moi dessous, et moi en dehors


- travail pénible de pierres qu'on déplace de plus en haut pour les voir de plus en plus en vite redescendre, et l'image éculée charrie avec elle toutes les autres sous lesquelles se tenir ; penser un jour à creuser des tunnels à travers la montagne pour traverser sans être vu, et arrivé au matin de l'autre côté, plaisir (j'imagine déjà chaque seconde) de recracher les pierres cachées dans la bouche tout ce temps, qui nous ont servis à mieux prononcer les mots empêchés, les mots sans lettre et sans signe de ces après-midi là.