4.2.08

"Cébès"


Ce matin, descendre les escaliers à tatôns, jeter un pas devant l'autre.

Quand l'ordinateur a avalé hier ces dix heures de travail, pages commencées juste, mais décisives, et recraché juste le fichier le plus lointain possible (arbitraire de la machine, soumise à une loi aussi précise qu'aveugle et invisible, je pense) - l'effacement des heures de travail s'étale (il n'y avait pas que le travail, il y avait le temps passé à le murir, qui a pris forme à un instant qui ne revient plus : ce qui est donné n'est jamais confié de nouveau.) Rester prostré, même pas trop longtemps : rester seulement. Ne pas faire grand chose de plus. Imaginer que ça aurait pu arriver à n'importe quel autre fichier plus important. Imaginer la seconde d'après qu'il n'y avait pas fichier plus important que celui-ci à ce moment où je l'ai perdu.

Il y a sept ans, un sac où j'avais mis trois livres, deux lus, un à lire, comme dépendants, parce que se dire (sans raison) que les trois ne pouvaient pas être séparés (je me rappelle leur couverture et leur titre définitif) ; ce sac volé. Juste en une seconde, le sac déposé à mes pieds pour faire quoi, s'arrêter un instant, sortir le téléphone, je ne sais pas - et le type qui passe, qui se baisse devant moi sans geste, et qui s'en va ; je ne le vois presque pas, et quand je me rends compte c'est trop tard, le reste s'est évanoui. Dans le sac, il y avait les livres, et surtout ce cahier, grand format, quatre vingt pages de mon écriture la plus fine, en rouge, sans marge, depuis trois mois notes prises sans relecture, cohérence extrème de l'ensemble, et pour la première fois, quelque chose. Je me revois courir dans les rues, Châtelet à la recherche de ce type dont je connais depuis par coeur la démarche, la facilité de déplacement, et moi derrière si lent, faisant dix fois plus d'effort que lui, et m'éloignant.

Ces images n'ont reçu leur réponse que ce matin, quand redescendre les marches, et se répéter que c'est perdu. Mais quand on perd quelque chose, c'est quelque part. Souvent se dire que depuis ces années, je n'avais jamais abandonné l'idée stupide de retrouver ce cahier grand format ; parce que ce cahier existe encore quelque part ; qu'il y a un peu de poussière de mes 17 ans entre les pages, et que peu importe même s'il a brûlé, je ne le saurais pas. Et se dire, cette évidence, que si j'écris, c'est depuis ce lieu là, cette idée impossible de la perte, cette image d'un feu qu'on invente pour soi comme pour le conjurer.

La machine n'a pas de feu à l'intérieur, elle avale.

Cela fait d'elle quelque chose de plus impacable, peut-être ; de plus rassurant surtout.

Il n'y aura pas de deuil.

4 commentaires:

Olivia a dit…

merci infiniment pour votre commentaire chez moi

Prax a dit…

Je ne sais pas ce qui était dans le cahier et je ne le connaitrai jamais (en tant que lecteur primaire) mais l'histoire de la perte que tu décris ci-dessus est chargée d'émotions que je ressens (en tant que lecteur secondaire, par ricochet) d'où la question : la sublimation de la perte par création vaut-elle plus que la perte ?

Pétronille Memphis a dit…

Je voulais juste dire que ce weblog est beau. C'est bête, mais j'y tiens. Et puis, cette certaine angoisse de fond qui couvre le silence, une écriture que j'aime, Artaud en exergue et Egon Schiele en avatar, comme ne pas en tomber amoureux ?

Un peu plus à l'Est... a dit…

en ce moment, je me sens chargée d'énergie, d'idées et d'envie qui font comme gratter doucement à chaque porte que j'entrevois - franchis parfois...et puis je crois que je n'ai justement jamais eu aussi peur de la perte.
Avoir quelque chose c'est l'avoir un temps, vouloir quelque chose c'est prendre conscience que ce moment - encore une fois - doit s'incrire dans un temps évanoui l'instant d'après...
et puis en ce moment, souvent, dans ces petits instants précis et infinis que sont les minutes succédant le réveil, je me sens à la jointure de deux ciels étrangers l'un à l'autre, en proie à l'envie de ce que l'un m'offre et en même temps soumise à la lassitude grisâtre que l'autre m'impose...la conscience d'une faille éternelle, loin de tout ce que nous possédons et connaissons même, une faille dans laquelle nous perdre.

A l'écoute

MarionK