31.3.08

piège


"trap", patchwör(c)k, 2008

On a fermé la porte, éteint la lumière, couché la fatigue dans un coin de la chambre, et parcouru quelques lignes de nos mains en pensant au silence qu’il faisait, dans la pièce, à le mimer et le déjouer – pris au piège de l’indifférence, le matin est pourtant revenu plus vite qu’hier ; et a refermé sur nous son propre piège

30.3.08

un mensonge


dans un coin de la chambre, entre le plafond et l'angle d'un mur, ai déposé quelques pensées pour plus tard - ai suivi le fil d'autres qui m'ont conduit nulle part - ai voulu me retourner ; tout oublié de ce qui tout à l'heure paraissait si essentiel. Sans doute un mensonge, dit-elle comme pour me rassurer : phrase qui, de manière incompréhensible, me fait d'autant plus regretter l'oubli, et m'empêche de penser à autre chose.

28.3.08

sans respirer


Avoir perdu l'après-midi d'hier dans la correspondance de Rimbaud, la perte que j'en éprouve est sans commune mesure avec le gain misérable que m'aurait apporté la journée traversée sans respirer dans le travail sourd et sans gants - creuser des trous pour préparer la place de son corps.

Repenser à quelques dates, 4 avril 1873 ; 5 juillet de la même année ; décembre 1880 (10 novembre 1891)

Et imaginer ce poème que Verlaine appelle "Les Veilleurs" ; perdu à tout jamais, éclat 'd'une vibration, d'une largeur, d'une tristesse sacrée' : "Et d'un tel accent de sublime désolation, qu'en vérité nous osons croire que c'est ce que M. Arthur Rimbaud a écrit de plus beau, de beaucoup!" (Verlaine, en 1883)

Cette puissance absolue, c'est-à-dire détachée, du texte impossible (et un jour possédé, et comme éparpillé avec la fuite, ou en elle ; fuite elle même devenue texte insaisissable) - c'est cette image en nous portée de ce poème qu'on ne verra jamais - mais qu'on ne cesse d'écrire, de lire, en le poursuivant sous d'autres formes, dans la perte recommencée d'une lecture à l'aveugle, où l'étoile du nord est précisément ce poème traversé de part en part dans sa perte - "les Veilleurs".

26.3.08

à demi-ouverte


La porte Saint-Denis est à demi-ouverte, je voudrais bien m'engouffrer dans le courant d'air, mais au moment où je franchis le seuil, la porte se referme sur moi, et je me retrouve dehors - cent mètres au pied d'elle.

25.3.08

apnée

Prendre le temps de respirer - avant de saisir cette bouffée d'air comme une dernière avant l'apnée (quand on est asthmatique, on sait bien que la prochaine respiration précède l'apnée). Mais comment savoir que ce n'est pas au contraire la première qui nous fait sortir de l'apnée?

Prendre le temps de ne pas respirer, c'est choisir sa bouffée d'air - ce matin, en sortant, décider de laisser le temps passer devant, sans moi - il repassera bien assez tôt. Après midi, le temps revenu comme un souffle sous la nuque coupée, et la trace qu'il a laissée m'a tenu debout pour le reste de la journée.

24.3.08

"l'étreinte se relâchait"


Couloir où je suis, à travers lequel avancer, et quand je me déplace, le reste me devance. Couloir entre ma gorge, couloir entre mes doigts, couloirs qui traversent la ville, qui creusent le ciel d'un peu plus de vide - dégoût des passages où passer, dégoût des endroits où aller parce que tracés vers où aller.

Quand on est comme moi dans l'incapacité réelle (je veux dire : douloureuse et indifférente) de comprendre de quoi sont faits l'habitude sociale, la certitude, l'attention à l'important (quand seuls comptent pour moi les détails), la relation attendue (quand seule existe à mes yeux la relation sans cause et sans demande) - quand on est dans la marche oblique et non dans les couloirs ; difficile de comprendre quoi que ce soit à la marche du monde, impossible de ne pas se retrouver obligé de l'enjamber : et en tirer les conséquences.

Quand je m'endors, c'est en pensant aux derniers cauchemars que la journée a faits pour moi - et cela m'apaise (car c'est la preuve que je suis intact : et le jour où je n'y penserai plus, le jour où je pourrai m'endormir sans y penser, c'est que le cauchemar du monde m'aura pris, m'aura confondu en lui) Quand je me lève c'est toujours aussi incrédule et encauchemardé. Mais je suis pour le moment protégé - c'est de l'écrire aussi, c'est de passer la part essentielle du temps à composer contre lui une marche oblique et obstinée (qu'on appelle ça journal (pour le temps passé contre le temps qu'on m'impose), ou contretemps - que je sois moi à le tenir, ou à seulement à l'imaginer, à le porter derrière chaque geste, et toujours égal à moi même, et toujours à ma mesure, et toujours aussi proche que possible de cette exigence pour moi-même nécessaire : continuer à me maintenir hors de ce cauchemar) - on pourrait en faire une vie, et cette vie me suffit : cette vie pénible et lente est pour moi celle que j'ai choisie. Ne reste qu'à la continuer, et le plus dur commence. Là où je suis ici, l'important est pour moi d'être encore là où je le décide : encore. Le cauchemar peut bien continuer, je me tiens au dessus des hommes qui le peuplent.


Ai cherché quelque chose dans Le pèse-Nerfs (bien sûr, impossible de retrouver). Mais malgré tout, s'arrêter un peu, et repenser à ce dégoût qui m'a pris un jour et passe pas.

"En sommeil, nerfs tendus tout le long des jambes.
Le sommeil venait d’un déplacement de croyance, l’étreinte se relâchait, l’absurde me marchait sur les pieds."

22.3.08

je te raconterai des histoires


***

Quand le mot prononcé fait tomber l’évidence qui la couvrait, une fois dite la peur s’établit et quand on voulait la conjurer on l’invoque, voilà qu’elle prend toute la place devant soi, occupe le temps comme trouvant sa place aménagée au devant de soi – mais jusqu’à ce qu’on se refuse à la prononcer, la peur n’est qu’un sentiment diffus – il suffit qu’on la dise, soudain, c’est le temps autour d’elle qui n’est que diffus : elle, elle prend le poids du corps, elle prend l’espace de la chambre comme un gaz dans une pièce et sur chacune des parois y imprime sa vapeur lente et insistante. Je n’ai pas peur, dit-elle. La peur déjà tapie s’échappe. Je pourrais rajouter – ne t’en fais pas, la ville dort et tout est calme. Le mot jeté dans le froid et presque déjà dans le sommeil ressaisit le corps et le ressuscite contre lui – rien n’existera que cette peur, immobile, entre nous. Cette peur de quoi ? De rien d’autre qu’elle. Cette peur qui s’impose devant l’objet qui l’appelle. On se serre, on se cherche, on voudrait basculer au lendemain d’ici, et c’est toujours cette peur qui ne vient pas, qui ne cesse pas de ne pas venir, n’arrive pas à ne pas finir de venir – et on parle pour occuper la peur ; ces mots prononcés comme pour la provoquer ; la peur trouve d’autres moyens, elle sait s’habituer à ma voix, elle sait attendre le moment où se ficher dans la gorge et ne plus en sortir, et prendre la place du silence – et je continuerai pourtant de parler, ne t’en fais, je ne m’arrêterai pas ; je te raconterai des histoires jusqu’à ce que la peur s’abandonne à moi et s’oublie dans sa propre peur d’arriver jusqu’ici ; ne t’en fais pas je continuerai ; à parler,



(écho depuis une voix parvient à quelqu'un dans le noir de Olivier Guéry)

21.3.08

face


On avait parié : c'était à celui qui tiendrait le plus longtemps - et moi je ne cède pas (ai-je pensé, une seconde avant que le nuage ne recouvre le ciel) - pile, la pièce retombée sur son propre hasard m'a laissé seul ici, sans savoir si j'étais le parieur ou la mise.

20.3.08

on dirait


entendu tout à l'heure - les jours s'allongent, et pourtant on dirait que le soir met plus de temps à tomber, alors il me semble que ce sont plutôt les nuits qui s'allongent, qui s'étalent.

18.3.08

au beau milieu


le sol de ma chambre est invisible, il se confond avec mes pas, et quand je dors, quand au beau milieu de la nuit je me réveille debout, les bras portés en avant comme pour ne pas tomber et me raccrocher au premier pan de mur qui saura me soutenir, je baisse les yeux, et je ne vois rien que cette profondeur invisible dans laquelle je marche, dans laquelle je suis pris ; le sol de ma chambre est en jonc de mer, il commence à s'effacer - sous le sol, il ne me reste que le bruit de mes pas, et quand je m'arrête, les murs avec ce bruit s'éloignent.

16.3.08

sur la place


en relevant la tête, on aurait pu voir que le mur, au fond du décor, placé juste derrière les acteurs, n'était pas là que pour arrêter le regard, mais dans une des crevasses, juste à hauteur d'épaule, on aurait pu apercevoir qu'il y avait quelque chose au-delà, non pas vraiment l'horizon, pas même quelque chose qui aurait ressemblé à autre part, mais la promesse qu'ici continuerait, plus loin, et différemment ; demain, on va retirer les affiches du mur, on va nettoyer la place, on recommencera à parler, les choses auront pris fin ; sur la place, la faille sur le mur va être colmatée - ça faisait partie des promesses, feuille de papier signée les yeux crevés.

15.3.08

13.3.08

"quelque chose à agencer"

Contre-journal annoté aujourd'hui par ceux qui parlent le mieux de cette articulation essentielle entre l'écran, le monde et la langue ; on y parle de marges, de ronds dans l'eau et même de grimaces à faire seul dans le miroir, on parle ailleurs plus justement de transparence et d'effacement face aux mondes qui s'y opère à la surface - on titre le tout gueuloir, et pourquoi pas (même si dans un cas : le mot à l'épreuve de soi ; dans l'autre, friction (le mot y est plus juste) comme épreuve même qui lie la phrase au monde, à sa lecture, à sa production - même geste circulaire et ininterrompu).

Je pense alors (en prolongement...) à ce qui relie secrètement la chambre de Woolf à la cave de Kafka, à l'atelier de Giacometti et à la pièce tapissée de liège de Proust : sans doute est-ce plus que la simple fonction du lieu destiné à l'écriture. Ce qui les relie, c'est d'une certaine manière le désir étrange qu'on a aujourd'hui de les relier. C'est le lien même que ces lieux tissent en moi, à travers le temps - image du réseau, de la traversée éprouvée dans le langage. Le réseau constitué par et dans le langage, et qu'on éprouve à la lecture : le réseau comme appelé par l'écriture pour qu'elle se constitue en tant que telle, à la lecture. Alors, c'est à chaque fois l'image d'un écran qu'on traverse, l'image de cette traversée, qui s'impose quand je pense à leur geste : parce que ces chambres ne sont closes qu'en tant qu'elles désignent l'objet clos vers lequel elles sont malgré tout orientées - mais en dehors de laquelle leur désir s'échappe : l'écriture n'est pas une chambre close. Mais une toile qu'on traverse, depuis toujours - et qui aujourd'hui se donne dans une forme désignant le geste même qu'il énonce. Cette ouverture n'a pas de limite, ni de durée, interface-monde qui s'élance en ligne directe depuis leur origine infinie vers ici, encore et encore.

Ces chambres existent dans notre imaginaire en lieu et place de la parole, en relai de cette parole qu'on tâtonne avec le poignet sur la page, horizontalité de la feuille posée et de la ligne qui la suit, verticalité obtenue par la page noircie, et entre les deux : cette verticalité qui traverse soi à l'autre, cette horizontalité qui nous uni dans le même mot énoncé en soi, et comme en même temps à des années d'intervalle. Chambre comme support et objet, et sujet même de ce qu'elles projettent. Ces chambres ont aujourd'hui leur équivalent immatériel, corps sans organes qui nous relie au monde : toile étoilée de réseaux en réseaux qu'on nomme l'internet.

Cette chambre claire enferme la lumière pour mieux la redonner ; machine : écran rectangulaire posé devant moi comme je le remplis en même temps que je parle en moi la langue que je cherche, et que cherchent pour moi à la fois l'écran et la langue même ; se dire que cette chambre, toile qui m'inclus et que je tisse (ces cordes tendues, ces chaînes d'or), dont je fais tout à la fois partie et hors laquelle je me tiens pour mieux la prolonger, cette chambre donc a porte ouverte désormais sur l'immédiat qu'on ouvre d'un geste du poignet, d'un seul mouvement de doigt, et fenêtres ouvertes alors figurées sur mon écran comme image de cette ouverture et accès à cette immédiateté même.

Je pense au lien comme maître mot imposé partout ; mais ce qu'il dégage dans son flou même, dans son erreur - toute une justesse, une puissance de la relation qui est la littérature même, c'est-à-dire surtout un mouvement de décentrement, hors de soi et hors d'elle : refus de la littérature seulement et pauvrement écrite - choix de celle qui remue.

Je pense aussi et presque logiquement au lieu qui se dessine alors, à ce nouveau lieu qu'on arpente, (et combien sur internet le chemin se confond désormais avec le cheminement) : se dire que la chambre de Proust n'est pas une si mauvaise image sœur : Gracq écrit à la fenêtre, terre dégagée face à lui, et pareil pour Duras (elle prenait soin de faire son lit avant : nécessité de la place nette derrière soi ; et si on en mourrait ?) : et c'est une même chose qu'internet rejoint (malgré lui ou non : peu importe), cette image du lieu comme noyau puissamment central et divergent, organisation des flux qui le poussent en dehors de lui, vers autre chose que lui en tout cas.

Ce qui a changé, c'est que la solitude de la chambre est désormais peuplée - le texte écrit et publié dans le même temps, et aux yeux de tous ceux qui se tiennent devant le livre ouvert - mais plusieurs solitudes ne font pas une foule amassée ensemble qui bavarde ; au contraire. Car qui s'est modifié aussi, c'est le temps entre le mot traversé en soi et sa traversée de l'autre côté de soi, sur l'écran en partage, mais pas le silence et la solitude avec lesquels le texte se lit et se réécrit à sa suite. Et qui dira que c'est un recul, le partage ? (quant aux moi-je dégoulinés sur certaines pages, on ne les lit pas : on ne lit pas ce qui annule le mouvement même qu'appelle le web : ces pages n'existent pas, voilà tout.)

L'atelier est à ciel-ouvert, le carnet aux quatre vents, la langue s'essaie à elle même, essaie le monde à sa mesure, essaie sa propre mesure à la hauteur de ce qu'elle peut nommer, au fur et à mesure de son avancée (Montaigne est si proche de cette avancée toujours risquée dans la langue et en soi, et hors soi, surtout) : carnet immense qui se remplit sous les yeux (mon espace comme monade de l'espace gigantesque qui m'entoure, comme reflet en miniature de sa propre logique, comme répétition à ma mesure de l'échelle du monde qui me contient), et le geste même qui l'inscrit devient l'œuvre - une œuvre œuvrée : Rabelais aurait trouvé son compte, comme ses amis éditeurs, Dolet et autres - on regrette juste que ceux qui l'ont brûlé existent toujours, d'une certaine manière (je suis passé devant la place Maubert, tout à l'heure : salut à l'éditeur lyonnais).

Investir ce lieu qu'est le web, c'est ainsi continuer la même exigence, ce même mouvement amorcé jadis : rester fidèle à ce qu'ils nous ont laissé, et ce pourquoi nous n'avons pas renoncé.

Internet comme lieu et comme mouvement qui nous mène à ce lieu, comme vitesse de déplacement et de reconfiguration incessante de ce lieu et de ces déplacements. Ce lieu qu'on arpente, qui fait naitre la relation qu'on tisse patiemment avec le monde se donne ici, en ligne tendue droite et circulaire (internet comme circulation même) : finalement : lieu même vers lequel écrire nous mène et en lequel écrire trouve son sens ; c'est ce mouvement qui fait exister l'écriture, et sans quoi le livre n'est qu'une pile de pages posées sur et contre une autre pile de pages entassée dans une pièce vide, fermée à clé, et au tour de laquelle on ferait semblant de prier ; temple vide, simple superstition qu'on perpétue sans savoir. Ici, tout l'inverse.

Alors je pense finalement à cette question (en partage,
aussi) : internet - à quoi tient la projection d'un lieu ?

12.3.08

ne pas en dire davantage

c'est le texte noté un soir, dans ce petit livre acheté comme on ouvre une fenêtre, lu d'une haleine, qui me reste, ces quelques pages que je relis encore et qui ne finissent pas, qui n'arrivent à finir sur rien d'autre que sur la pensée d'y revenir - encore.

9.3.08

vaincu

A côté d'elle était assis son père, les mains croisées sur le pommeau de sa canne, la barre rigide de sa moustache perlée d'humidité, comme de l'argent dépoli. Elle referma le poudrier et, par dessous son coquet chapeau neuf, elle semblait suivre des yeux les flots de musique, se fondre dans la mourante clameur des cuivres, se perdre au-delà du bassin et de la terrasse en demi-cercle où, dans de sombres trouée entre les arbres, rêvaient les reines mortes figées dans leur marbre terni, jusque dans le ciel prostré, vaincu par l'étreinte de la saison de pluie et de mort.

William Faulkner, Sanctuaire

Marcher entre les arbres et les coureurs, luxembourg de poussière, une pensée sans effort aux reines mortes, à leur marbre jaune, au ciel lavé par le temps, à la pluie qui n'arrive pas à tomber et sous laquelle on se tient comme en contrebas de soi ; et puis rêver à l'épitaphe du jour.

5.3.08

her regards


Je connaissais cette chanson par hasard, elle était arrivée là un jour ; c'est une reprise récente d'une ancienne chanson inconnue de moi ; elle avait pris peu à peu, sans que je ne m'en rende compte, la couleur du soir avant que le soir ne tombe, la couleur des murs ; elle avait pris la place des murs.

Ce soir, par le même hasard, le même hasard objectif qui me trouve chaque soir à écouter encore (et encore) cette mélodie, j'écoute enfin l'ancienne chanson telle qu'elle est, les cordes à peine pincées, la voix posée plus lentement et plus lourde d'énergie mimée, défaite qui n'a pas dit son dernier mot mais qui répète inlassablement cette impossible vie qu'elle aurait pu endosser, telle qu'on la voit en rêve jouer par d'autres.

Bien sûr, la mélodie est semblable. Mais ce que j'entends ce soir, à contretemps comme pour tout et toujours, c'est cette voix de femme plus lointaine qui déchire malgré tout la voix de l'homme, cette douleur joyeuse traversée par cette femme (que vous n'entendrez peut-être pas, que j'invente sans doute), ce sourd et tenace fredonnement qui défie le long dépli du chant du type échoué comme le ressac sur ce souple vocalise - tissage de voix qui me semble être la musique même, tout ce que la reprise récente dans sa vulgaire répétition sensible et fausse n'a pas saisi.

Cette idée que la voix de la fille creuse plus loin la plainte dans le corps, jusqu'à le mettre à nue, le délester de sa peau, de sa douleur, laisser sa peur quelque part où elle ne sera plus que de la musique, et emmener le type, ailleurs, où on n'aura pas besoin de parler, ni de chanter, ni même de se toucher, ni de ne rien faire d'autre que d'être ailleurs, et s'en aller plus loin, remplacer la couleur des murs par des routes, des trains qu'on attend et qu'on laisse passer, des rails qui remplacent les routes et sur lesquels on dépose nos traces au vent, deux foulées mélangées dans la poussière.


"famous blue raincoat", Leonard Cohen

4.3.08

"es ist ein Nebelstreif"




"der erlkönig", Franz Schubert, Lieder - par Dietrich Fischer-Dieskau (1969)

Sur le rebord de la fenêtre - il est assis, ni dehors ni vraiment avec nous, la tête penché vers le soir - dans la chambre, l'odeur de l'encens, l'alcool, la nuit qui ne finira pas sans qu'on l'épuise, les livres en désordre, la plupart inutiles, d'autres plus rares (ceux là au centre de tout). On parle. Nous deux près du lit, et lui à la fenêtre, qui fume. A la fenêtre, il ne dit pas grand chose, nous regarde juste, et un moment il chante. Il ne chante pas vraiment. Il parle dans la langue de ce soir là, et je ne me souviens pas. Je vois encore la fenêtre, le froid qui entrait, l'épaisseur de ces pages (Celan, Goethe, d'autres aussi) la qualité propre du rire au wasserfall blond, le timbre de ces soirs là, ce poème qui traverse l'oubli, ce soir, sans que rien ne l'ait préparé.

3.3.08

les passeurs d'ange

Au passage, on dispersait des ombres pour les emprisonner, mais ils ont fini par comprendre, ou par ne plus avoir peur, alors ça ne servait plus à rien. Pourtant, on a continué, par habitude - ou pour la beauté du geste. Dans les tunnels de métro, on peut voir un peu de cette poussière d'ange qui dessine la trace de nos silences impuissants à s'établir, dans le fracas du monde.


"Le silence - quand la voix se tait au dehors de la bouche."

Quand ce n'est pas seulement de la douleur, mais l'extinction du dehors produit par la voix, qui serre la gorge, et laisse place aux gestes.

Quand ce n'est pas uniquement le bruit de fond de la ville qui pénètre chaque seconde entre nous, mais la densité d'attente de part et d'autre de laquelle on se tient, et le premier qui bouge tombe dans le vide qu'on vient de tisser patiemment de nos silences.

Quand ce n'est pas deux corps qui se touchent, qui se taisent, mais deux paumes l'une contre l'autre qui ne parviennent pas à s'échanger et qui recommencent.

"Dans leurs silences - ce qui reste interdit"

2.3.08

conciliabule


cette question d'abord - quand on se retournera un jour sur ces mois, verra-t-on dans ces moments un peu de passé persistant dans l'oubli ; ou seulement l'amorce de ce qui alors continuera, et ne cessera pas.

cette réponse ensuite - la main serrée contre la main avancée le long du boulevard et au moment de lever la tête sur le silence, la lumière qui traverse ; non pas trace comme souvenir qui est en train de passer : mais lumière qu'on capture avant de la redonner, un jour, peut-être.