29.4.08

le dernier enchaînement

Un autre passé, dégagé de souvenirs et de projets, s'ouvrait dans le creux de la main estompée enfin - lignes pures, lignes claires et frayées dans la vie comme une perspective aussi droite et évidente que dépouillée. De loin en loin, à regarder derrière moi les années, le possible s'établissait dans toute sa nécessité, sa parfaite clarté. Mais quand le dernier enchaînement se faisait, il échouait inévitablement sur le même présent, ici et maintenant improbable au regard de ce dégagement opéré dans ma tête - ici et maintenant bancal, hétérogène, incertain surtout dans sa réalité : impalpable et qui ne me concernait que de loin, moi tout entier dans cet autre passé, dégagé de souvenirs et de projets, ce passé ouvert dans le main comme un crabe encore vivant.

28.4.08

mon ombre


on s'en saisissait comme du sable, et il ne restait entre nos ongles qu'un peu de terre, mon ombre sous mes pieds, et qui me faisait trébucher - quand je me retournais, elle me devançait déjà, et quand je m'arrêtais, elle s'allongeait, et ployait : impossible de repartir, sauf à la tirer, comme un sac, derrière soi. Il a fallu la prendre de court, la déposer dans un coin de la ville, l'arracher au plus vite de soi, et s'inventer un autre passé.

27.4.08

l'évidence


On avait pu croire à une sortie possible ; on avait pu croire qu'en traversant, on passerait de l'autre côté - qu'en rejoignant l'autre trottoir, le reste passerait avec nous : le monde enfin traversé pour une raison - celle de l'abolir : abolir avec lui tout ce qui en soi empêche de passer.
Mais de l'autre côté, il fallait se rendre à l'évidence. Rien n'avait traversé avec nous. La cruauté du monde nous attendait déjà - elle avait silhouette de notre ombre.

26.4.08

mais une poussière


Se souvenir des légendes anciennes - « Autrefois il n’y avait rien Ni sable ni mer ni vagues froides Ni terre ni ciel non plus Un moment Le temps même n'existait pas Seul au centre de tout Milieu de tout L’abîme béant La seconde confondue avec le centimètre Les étoiles n’avaient pas trouvé leur place Mais une poussière s'échappa du néant »

Je me demande ce qu’est devenu l’abîme béant, s’il est toujours quelque part, ou non, envolé.

25.4.08

"on peut bien parier"

"Comme à la limite de la mer un visage de sable" - dit-il (Foucault) ; et l'effacement de ce visage à la surface des vagues (ou est-ce du sol) produit d'autres vibrations de terre que la main ne saurait modeler qu'en rêve, et le rêve même nous échapperait. A la hauteur des branches, on ne voit pas des feuilles, mais le mouvement que la terre au dessus de nous fait en traversant le ciel. En passant, ici, je prends une image et l'oublie. L'effacement produit d'autres images. Cela compte, quand on y pense : on mise nos vies sur la justesse d'une telle image qui saurait le mieux prononcer le monde, et le geste qui l'énonce, et le mot qui articule le geste et le monde, et entre, cette appartenance que déchire le langage. C'est une manière d'organiser le sens qui ne satisfait pas vraiment (si provisoire et si lointaine, et la reconnaissance recherchée n'est jamais celle qu'on obtient, mais lance d'autres images encore et encore) - mais y en-a-t-il d'autres ?

24.4.08

accès


Il arrive qu'en ouvrant la fenêtre sur le dehors, il n'y ait plus que du dedans emmuré : dehors singeant les marques d'un dedans entre quatre murs, et sur lequel ne se déverse plus que de la pluie, et jamais de lumière. Quand on pense à soi, quand on pense à l'idée qu'on se fait de soi, cette image n'est pas si fausse, ni le décor si pauvre qui n'épuise d'autres images avec lui - celui de fenêtres ouvertes vers le haut et vers le bas à la fois, vers d'improbables sous-sols, ou d'improbables autres dedans cachés depuis le dehors, et accessibles seulement là.

23.4.08

vertige fixé


Ce qui crée le vertige, c’est surtout le désir réprimé de se lancer dans le vide – de se jeter en dehors de soi dans plus infini que soi : ce qui l'arrête : la certitude que ce vide n’est ni si infini que cela, ni surtout si autre que soi.

21.4.08

rorschach


Les murs de ma chambre ont une ombre sans cesse différente, une hauteur et un poids toujours mouvants selon les heures du jour. A chaque fois que j'y reviens, que je les prends en photo, l'image me fait voir un aspect d'eux plus inconnu encore, qui me force à y retourner, bientôt. Un rorschach à l'envers, peut-être : quand je crois saisir la raison qui m'y porte, c'est autre chose qui apparaît, et m'oblige. Je plonge mes mains dans l'eau claire, et c'est de la vase que je retire - qui brouille mon reflet avant de le recomposer, lentement, étrangement.

tenir ensemble

si on pouvait faire tenir ensemble "demain" et "aujourd'hui", on rattraperait sûrement "après-demain"

Michaux, En marges de "Qui je fus"

Mais en tenant ensemble "demain" et "hier", il est peu probable qu'on trouve "aujourd'hui", davantage caché entre la fin d'un désir et les prémices d'un autre.

19.4.08

l'abrutissement simple




"summer 78", yann tiersen, 2003


On ne part pas. Reprenons les chemins d'ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l'âge de raison qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne.

La dernière innocence et la dernière timidité. C'est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons.

Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l'ennui et la colère.

A.R

d'un bout à l'autre de la semaine, on est resté sans bouger à attendre que le reste vienne (et le reste n'est pas venu), six jours plus tard, les doigts si lourds, on n'a pas vraiment pensé à cette année qui se résumait là, ni à tout ce qui s'était perdu en chemin. C'est ainsi. Continuons. On ne part pas. Mais on s'en va. Ne pas se retourner. Cette semaine, on s'est sans doute senti pousser les colères.

Mais maintenant.

"dans quel sang marcher ?"

3.4.08

On ne part pas

"un sommeil bien ivre sur la grève" - et qu'on en finisse.
















[en veille - retour prévu dans une semaine (ou pas) ]

1.4.08

s'enfonce


de part et d'autre, les lumières de la ville pour masquer le soir qui se fait, peu à peu, entre chaque pas, toujours un peu plus profond ;

mais plus loin, et comme en dernier lieu, l'éclaircie de la journée qui s'enfonce (toute la journée passée comme pour justifier cet étagement étale des teintes et des pensées)