30.6.08

fixer les vertiges

ici ou , ou , ou , ou


De combien on dispose
de mots pour trouver le monde. Aléatoire fixe et mouvant. De combien de mots finis - le réservoir fini de mots où nous puisons pour le nommer. De combien. Vaines les récurrences - tourner autour de la même réalité et ne faire qu'un seul geste : celui qui dessine le contour ; ne perce jamais assez loin les évidences. Tourner autour des mêmes contours. Quand on cherche au dedans de soi, c'est toujours le même geste - et toujours la même remontée - mais les déplacements infimes qui s'opèrent à chaque fois redisposent les cartes. A partir du réservoir fini de mots (écrire à partir de notre propre impuissance à "cristaliser inconsciemment, le point rompu de l'automatisme à quelque degré que ce soit" [Artaud]) - c'est l'agencement toujours nouveau (dépendant de l'expérience toujours renouvelée du monde) qui réoriente les perspectives, modifie les perceptions, réamorce la plongée prochaine.

Les mêmes mots donc. Et toutes les possibilités entre.

Mais ce qui surtout s'impose au devant de tous les autres mots - la négation de quelque chose comme une clé au dessus de la portée (et quand bien même on cherche parfois à donner conseil pour l'éviter (afin de mieux tordre la phrase dans le sens du vent ?) - mais le vent ne se laisse pas faire) - refus de quelque chose qui s'imposerait, de l'habitude positivement alignée devant soi qu'il s'agirait d'embrasser, refus de la surface et refus de la profondeur ; définir par la négative ce qui résiste - il n'y a pas de monde qui ne se dise en dehors d'un refus qui pourrait le nommer en retour. Combien de mots je dispose pour dire le refus du monde. Combien d'autres en retour le refus me donnera-t-il pour l'inventer, encore.

24.6.08

murmures

les murs nous parlent - s'écrivent seuls - indiquent des directions - souvent ce ne sont que des lettres des sigles des morceaux de cris qui restent dans la bouche - parfois ce sont des longues phrases d'insultes adressées à soi-même - au passant - au mur d'en face - ce ne sont pas des messages ce ne sont pas des invitations ce ne sont pas des discours ce ne sont pas des slogans - mais des paroles que les murs portent sur eux comme des visages - évidences sans intention - paroles sans signification - autre que sa simple désignation - rue des degrés rue la plus courte de paris - rue qui n'est qu'un escalier de trois mètres - rue devant laquelle passer tous les jours sans regarder - rue qui descend et ne monte jamais - rue qui écrit toute seule des mots qui disent moins de choses qu'ils n'indiquent une direction - murs qu'on voudrait voir s'abattre à force de s'élever et de retenir - rue qui parle avec d'autres rues - rues qui discutent par dessous nos épaules pendant que nous bavardons - qui murmurent dans nos dos comme des coups de poignard.

22.6.08

immense


la mémoire est un trou aussi grand que l'oubli - un espace immense et plus vaste encore que le ciel qui nous dépeuple peu à peu comme un soir après l'orage. Une étoile après l'autre, et bientôt, sous le ciel vide, c'est le vide qui m'encombre. Ce soir, à repasser mes leçons, ne pas oublier que demain, tout sera confondu - et l'essentiel comme l'accessoire. Ou alors, peut-être, l'essentiel préservé : cette manière qu'à le ciel de se dépeupler - de produire son effacement. Y repenser, un jour.

18.6.08

demain

On aurait pu ne pas y penser, marcher sans poser le pied sur le sol, sans vraiment porter autre chose que nos corps, on aurait pu à la limite tomber, on aurait pu aussi ne pas tomber, rien ne comptait ; le monde comme un basculement lointain des évidences - "le monde comme quelqu’un derrière la fenêtre qui vous tourne le dos, qui regarde ailleurs, et dont on voit seulement la nuque obsédante qui, par instants, bouge." (Gracq). Et dans ce bougé imperceptible, l'horizon qui tranche la chair à vif dans le ciel des idées ; on marche dans la ville soudain et c'est la ville qui accompagne chaque pas. On aurait pu ne pas y penser, à ce qui demain ne sera plus - le monde comme derrière une vitre brisée, éclats diffus à partir desquels on recompose le corps, à partir desquels on invente ses intentions, déchiffre ses secrets. Le monde comme une vitre opaque qui découpe en ombres chinoises ce qu'il ne sera jamais.

17.6.08

16.6.08

hôtel bonne nouvelle

En bas de l’immeuble, il y a cet hôtel, modeste et mal placé. Le nuit, il y a parfois des taxis qui déposent des valises, j'entends, depuis la chambre où je suis (d'où je peux voir toute la ville), qu'on tend des billets en lançant des mots étrangers, étouffés, froissés. Quand on passe vers dix heures le soir, de la vapeur s'échappe d'un soupirail, on peut sentir l'odeur de draps qu'on lave : cette moiteur propre remplit la rue et c'est délicieusement irrespirable. L'hôtel est en bas de chez moi, est sans doute vide la plupart du temps, et j'aime imaginer la tenue de chambres inutiles et propres, dressées pour un touriste qui aurait manqué son train - et le train qui part sans lui est une image si précise de la ville : ma rue est un quai vide et froid, où la buée tente, tant bien que mal, de remplacer le voile de la nuit pour envelopper la rancoeur, le retard, la fatigue.


Ce matin, en descendant et en tournant le coin, passant comme tous les jours devant l'hôtel, quelque chose a changé. On a décharné l’hôtel – sur le sol, des gravats écroulés attendent qu’on les emmène : la façade nue affiche ses entrailles : ciment mal coulé, barres de fer tordues dans un mélange qui tient de la glaise et de la pierre. On passe devant comme devant un malade. On baisse soudain la voix.


En bas de l’immeuble, on a arraché à l’hôtel sa peau, et je suis le seul semble-t-il à m’étonner de le voir paradoxalement moins fragile, plus minéral, plus terriblement dressé.


L’idée d’une ville aux façades toutes arrachées me traverse péniblement.

15.6.08

mise en demeure

Sans appareil photo - la ville semble moins prête, moins épaisse, plus évidente. On marche sans chercher, et on ne trouve pas grand chose d'autre que l'hébétude dérisoire d'une direction sans accident ni rencontre, ni lumière ni projection. Le déroulement attendu des faits et des rues. On n'attend rien. Et rien n'arrive. Demain, refaire le tour du quartier appareil en mains, et se sentir au contraire comme en état de provoquer l'instant. Que le monde réponde ; mise en demeure des éclats brisés contre les habitudes - qu'ils s'impriment sur l'objectif. On verra bien. Mais je redoute un peu - je ne sais pas. Peut-être que je ne trouverai que la même ville, la même évidence plate et sans aspérités que déroule les façades, mutisme ordonné et négligé. Je ne sais pas. Peut-être. Parce qu'à trop vouloir convoquer la lumière, espérer qu'elle éclaire, il m'arrive bien souvent de ne recevoir que des ombres - qui s'effritent sous mes pas.
"Le tu est la lumière du dit." (Beckett)

12.6.08

aller retour

c'est d'abord la densité du temps et des choses, et puis tout de suite après, comme pour la souligner, la nommer : les affiches partout, où que l'oeil se pose. On avait oublié. On se se réhabitue très vite. La chaleur moite et enveloppée du métro, la vitesse des gestes, leur précipitation sèche et mécanique ; c'est ensuite, une fois assis, l'ordre des choses qui recommence : dans les tunnels, c'est le réglage de la mire sur l'instant qui arrive. Se lever quand le métro ralentit (les mouvements viennent seuls, moins des réflexes que de véritables prolongements du corps dans le métro), se tenir à la barre, prévoir la seconde qui précède le basculement lourd de la machine sur elle même, anticiper l'ouverture de la porte, se poser face à elle comme pour prévenir le wagon que c'est ici qu'on descend, sortir, se délester de ces présences autour de soi, ces regards non adressés mais posés à deux mètres de moi sur les mêmes parois, ces types et ces femmes qui ne partagent que leur indifférence ; monter les escaliers, traîner la valise, et respirer Paris comme une fleur coupée qui ne fanerait jamais ; pousser la porte de la chambre et laisser s'échapper cet air âpre et enfermé ; ouvrir en grand la fenêtre, les bruits du dehors montent seuls, ce sont les mêmes - ils m'ont attendu.

3.6.08

(...)

[entre parenthèses pendant une semaine - demain est un autre jour]

1.6.08

se détacher

non, ce n'est pas impossible, ce n'est pas tout à fait improbable, dehors, c'est comme s'il ne faisait jour que par habitude, mais demain, après-demain, ce sera autre chose, ce sera l'un après l'autre chaque moment traversé pour lui même, ce sera comme pour toujours - ces derniers jours, cette pensée, qui revient sans cesse : et cette semaine essayer sans images (parce que cette semaine, depuis lundi et ce type au pigeon, ne pas sortir une seule fois, rester à l'intérieur, aucune image ne vient de l'intérieur) essayer sans images d'engranger en se disant que ce n'est pas impossible qu'une semaine suive celle là, qu'une semaine autre est possible ; en attendant, cette chanson en contrepoint, à repasser pour la voix, pour la tenue déchirée de la voix, pour la tension de chaque mot, et pour l'affaiblissement, défaite qui n'a pas dit son dernier mot, pour cette promesse qu'on se fait à soi pour ne surtout pas la tenir, mais à distance, la possibilité d'un lendemain.