31.10.08

le plus évident

Du dehors, c'est une grossière église jamais vraiment finie, depuis toujours ébauchée et abandonnée en cours de défiguration ; c'est une somme d'excroissances inachevées, mal agencées, d'ouvertures incohérentes, de traverses déchirées sur les transepts, de flèches accumulées comme autant d'ex-voto sans souci de hiérarchie - au milieu d'une ville qui les laisse là, par manque de courage devant les gravas qui s'amoncèleraient. Et parce que c'est sans doute une église qui ressemble à quelque chose de cette ville, qui en serait le témoignage le plus évident, le plus secret. Quand on entre, on ne lève pas les yeux comme dans d'autres églises, mais on regarde sur les murs, les angles qui se perdent. La lumière est si faible qu'on se cogne à chaque mètre, sans savoir si c'est sur un coin de banc, un autel, un cierge ou simplement sur une tombe, un corps, une main. On cherche une issue, et on se perd entre deux cavités. Quand on parvient, par hasard (ou par miracle) à la sortie, ce n'est jamais par là qu'on est entré. Et quand on se retrouve dans la rue, une lumière entoure chaque chose plus faible qu'au dedans .

30.10.08

la liste


Poser (un instant, juste un instant) le front aux vitres comme des veilleurs de chagrin, et fermer les yeux une seconde (juste une) - entrevoir ce qui passe et qu'on ne retient jamais (ou alors, seulement la trace la moins désirable) : j'en dresse la liste pour moi (les visages, la forme des mains, l'odeur du soir, la moiteur d'août, le poids des clés dans la poche, la couleur du billet de train, n'importe quelle mélodie) et l'oublie tout aussitôt. Si je m'en veux trop longtemps, je m'en fais une raison. Alors : une seconde (pas une de plus), poser le front contre le portail sud de cette église, échapper de moi le contrejour et racler le ciel d'une dernière pensée adressée à mes insuffisances : une liste ne suffira pas, mais enfin. Je ne suis que la somme d'elles, je sais bien. Je ne trace dans l'air que les limites de mes faiblesses. Demain : veiller plus tard que ce soir (et gratter plus profond la peau).

29.10.08

le balcon en ville


La ville juste en dessous - littéralement - la ville grande comme on la toise (et d'ici : ce sont des quartiers entiers entourés d'ombre : on voit l'éclaircie passer, s'effacer, reprendre : jeux de palettes capricieux qui teintent d'un geste la menace, ou l'apaisent d'un mouvement). Du belvédère, on est comme dans une nacelle suspendue au-dessus des rues (et pas d'appareil ce jour : pas de photos : ça restera comme un vide, là aussi : ce soir - juste ce vis-à-vis d'une fenêtre sur la fenêtre : un face-à-face qui rejoue l'horizontalité habituelle : et que la verticalité de la veille me semble loin désormais...) Très vite cependant, on comprend qu'on est toujours une part de la ville, même ici, surtout ici. Même quand on tourne le dos à la ville, elle est ce qui donne la hauteur de chaque chose (la mesure de chaque mot). Même quand on parle pour elle, c'est elle qui dicte. Et quand on voudrait la regarder encore plus précisément, les détails s'estompent et c'est le grand tout qui demeure, seul horizon qui résiste au ciel. Alors, quand on redescend, 18 étages avalées en quelques secondes par l'ascenseur, et qu'on porte un regard aux tours, c'est encore elle qui organise autour les échanges, les réseaux désorganisés de la circulation, comme sous la peau, les battements de sang aux tempes. C'est à elle qu'on s'adresse, et c'est ce qu'on dira, tous, différemment : une part d'elle qu'on emprunte au temps, qu'on arrache au vide. On se maintient au-dessus seulement pour pouvoir en parler, et ensuite, c'est à elle qu'on est rendu, plus plein d'elle, plus féroce d'elle.

24.10.08

entre


Dans le calme, ça s'étend dans le calme, on pourrait entendre le froissement de mes poumons contre le froid qui souffle en moi son haleine calme et lente. La ville entre par bouffée dans ma bouche. Elle a la couleur de la nuit, cette lumière artificielle qui brûle à intervalles fixes. Entre, je n'existe pas. Je me tiens, et attends qu'elle me prenne.


C'est le bruit, le bruit d'abord : celui de la vitesse, celui du vent que poursuit la vitesse des voitures et qui rend le froid plus piquant, moins invisible. Derrière le bruit, il n'y a rien qu'une trace. Toutes dessinent un plan de la ville à sens unique : d'en haut, on pourrait voir un seul trait d'ambre parcourir en une seule seconde les artères de la ville, sans s'arrêter (et reprendre). Les endroits de la ville qui ne s'allument pas n'existent plus. Je me tiens entre.


Un ralentissement soudain. Le trait cède un moment au noir d'un monde en suspens : c'est la nuit qui recouvre ce moment d'inattention. Sur le côté où je suis, prêt à traverser, je me dresse.



22.10.08

ce devenir


En s'éloignant, ce qui s'estompe, ce n'est pas derrière soi les kilomètres qui s'enfoncent dans le vide, mais c'est l'image qu'en soi-même on forme pour ce présent qui s'efface : quand on fixe la pensée sur ce qu'on devient, c'est toujours sur les cendres d'un ici et maintenant frappé d'anachronisme dans l'instant.

La centrale de Chinon derrière moi qui s'enveloppe de brume - brume elle même reposée dans le contre jour à peine levé - quand je la vois, et l'enregistre (automatiquement) : davantage qu'une image qu'on laisse derrière soi : davantage que soi-même laissé en arrière ; mais témoignage de ce devenir qui m'échappe, qui forme sur cette échappée, l'image perpétuellement levée d'une brume de soi rêvée, et dont le réveil ne viendrait jamais.

21.10.08

projection


De quelle manière se projette le monde, s'écartent les codes, se figurent les limites. - je ne sais pas. J'essaie de progresser le long du fil pour le savoir. Ces derniers jours, on recommence à écrire, et ce n'est pas plus facile qu'avant, ce n'est pas moins douloureux, mais on avance, les sables mouvants à perte de vue.

12.10.08

***

(Des heures posées sur des touches, comme en arrière de soi rejetées et savamment cependant poussées au devant de soi à mesure que c'est écrire qui se saisit de la vie (on dit bien saisir un texte ?), à mesure que ce qui se frappe, sur le clavier noir, c'est autre chose que soi-même devant des mots. Et hier soir, la machine qui ne peut plus fonctionner, qui refuse. Lu hier cet entretien de Koltès (je ne l'ai pas sous les yeux, je vais citer de mémoire, et je vais déformer comme toujours, tant pis), où il parle de la musique qu'il écoute, et pourquoi - le reggae sur tout autre chose : parce que le reggae est cette inversion fondamentale (je crois qu'il dit radicale) du temps faible sur le temps fort, qu'en cela le renversement des choses place d'emblée la musique sur un autre plan que lui même (il dit quelque chose comme : transcendant sa nature propre - je crois), et qu'alors il préfère un reggae moyen à un bon morceau d'une autre musique - comme il prèfère un drame ordinaire à l'intérieur d'un cyclone, plutôt qu'une grande tragédie qui se joue dans une villa. Inversion radicale du temps fort sur le temps faible - qui n'est pas coquetterie de la marginalité, mais perception du monde avant tout musicale (seule perception valable et possible à mes yeux). Alors, quand cet ordinateur lâche, littéralement (par à coups, par fièvres, par réactions étrangement organiques - avec des bruits, des écrans bleus inconnus, des erreurs fatales qui s'accumulent), penser à ce qui se perd un peu, des heures posées sur ces touches, donc - et se demander surtout pourquoi, en moi, c'est cette image du contretemps qui dit le mieux mon rapport non au temps, ni même à l'écriture (numérique, donc), mais à ce qui les contient et leur donne forme, à ce qu'on nomme la vie, et qui n'est rien d'autre que cela - une activité du temps, qu'on dépose ici, empilement vertical des jours et des images qu'ils imposent (et qu'on me reproche cette forme austère, fond noir et tracées rouges, c'est pour moi une sorte de fierté, la répétition d'une même et rebutante zone qui m'est propre, dialectique de l'image sur le mot, temps fort et temps faible toujours, qui parfois échangent leur rôle : combien je suis attaché à cette simple forme : ne possède pas ici l'arborescence d'un site, mais je me tiens au geste du journal, voilà). Le journal continuera, je le sais. Ici, bien sûr. Mais la machine sera différente. Le geste le sera, aussi, je crois ; quant à l'écriture, peut-être, je ne sais pas. La seule chose qui me préoccupe (m'angoisse, c'est certain) : tenir ici la place au milieu du cyclone.)

8.10.08

chutes




(de la moitié du temps qu'il me reste (après l'avoir retranché des chutes accordées aux besoins d'une vie administrative aberrante), il ne me reste qu'une part infime : un tiers s'évanouit sans que je m'en aperçoive, l'autre tiers s'achève quand je commence (et son commencement est la marque même de son achèvement) - le dernier tiers est terrassé de fatigue au moindre mouvement. Alors, soit je prends le parti du temps qui précède (et je m'en porte mal (culpabilité de temps qui va passer sans moi)) - soit j'opte pour le temps qui arrive (et je ne le supporte pas (souffrance de laisser devant moi une table, un bol à peine refroidi de bananes coco) - mais je n'ai pas d'autre luxe. Equilible impossible pourtant.)
De quel temps vivant le temps mort pourrait me laisser - le soir tombe devant moi, et c'est lui qui me délivre, qui me porte. M'avale. Finira par ne plus pouvoir me cracher. Mais c'est le prix à payer - et j'accepte.


4.10.08

les toiles filées


de clocher à clocher, de fenêtre à fenêtre - ces chaînes d'or qu'on tend par dessus le vide et sur lesquelles le moindre pas hésitant frôlé par le vertige est une danse. Sous le ciel dont on ne voit toujours qu'une partie, la partie la moins désirable, toujours, et qu'on laisse dans le dos, sous le ciel dont on n'est qu'une partie, la plus malléable, peut-être, mais la moins docile, sous le ciel on avance. On ne se demande pas vraiment pourquoi la toile est tissée. On ne se demande pas vraiment non plus si on a raison, si on a tort. C'est juste que si l'on s'arrêtait pour toiser la terre, on risquerait de tomber. Sur la toile, on ne parle pas de conversion à infliger. On tremble quand les fils tremblent un peu, et c'est comme dans le vent, les nuages qui s'emportent d'impatience. On avance. On n'est pas seuls. On avance simplement comme si on pouvait continuer d'avancer. On voudrait marcher, et quand le pas se pose, c'est alors qu'on danse.