12.6.09

Le Journal | Contretemps se poursuit désormais sur les Carnets (en parallèle avec lectures, fictions, notes, photographies) :

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« Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? Sans me le demander. Dire je. Sans le penser. Appeler ça des questions, des hypothèses. Aller de l'avant, appeler ça aller, appeler ça de l'avant. Se peut-il qu'un jour, premier pas va, j'y sois simplement resté, où, au lieu de sortir, selon une vieille habitude, passer jour et nuit aussi loin que possible de chez moi, ce n'était pas loin.»
S. Beckett, L'innommable.

clôture


Porte qu'on referme derrière soi, sur une pièce sans lumière et sans recoin, angles fuyants qu'à force d'arpenter on a redessinée, dans le rêve et le désir d'une ville déroulée sous le pas — et la porte qu'on ouvre sur une autre pièce, incertain de ce qu'on va trouver, sensible seulement aux bruits qu'au loin on peut percevoir, emplis de territoires qu'en soi on porte, prêt à endosser sur des kilomètres imaginés en heures, en pleins et déliés de l'écriture ; geste qui dit la fermeture, qui est aussi son ouverture ; geste qui dit encore, je suis encore.

8.6.09

trainée d'éclipses

Laisser passer plusieurs jours, ici ; et pour la première fois depuis trois ans (depuis toujours), attendre une semaine, même un peu plus, avant de repasser battre le contretemps, là.

Blocs de poussière dans la bouche, ce ne sont pas les mots qui manquent, mais simplement : attendre, avec le désir, de se réapproprier le lieu quand il aura pris son autonomie. Une semaine passe, et ce sont comme des mois — rythme étrange de cette habitude prise, quand c'est elle qui finit par me prendre, trois ans après.

C'est aussi que se prépare le transfèrement de ces pages vers autre part — et l'angoisse peut-être que se perdra quelque chose : et pourtant, nécessité, pas seulement pratique, de cette déterritorialisation ; besoin de reconquérir un autre territoire pour noter l'avancée des jours, sans doute.

Laisser quelques jours ici battre dans le vide et le silence déposés depuis, trainée de jours éclipsés par le suivant, et le jour suivant qui vient, seul, sans que je prenne la peine de le nommer ou de l'appeler : c'est étrange combien cela m'étonne, me fait violence.

29.5.09

profondeur de champ

Pas de distance, pas de plan - pas de profondeur, ou alors : profondeur du premier plan, distance d'un écart infime. La ville empile ses pierres, et tel immeuble s'élève à partir du vol des pierres de l'immeuble voisin : ce qu'on voit, c'est une seule pierre qui monte.

Un pan de l'année s'est achevé pour moi ce soir. Ce qui commence sera une autre pierre levée, peut-être même un autre mur : une autre ville, peut-être aussi. Dans l'anéantissement de la profondeur du champ cependant, écrasé, unifié, ce qui m'assaillent ce soir, ce sont toutes ces pierres derrière moi laissées qui forment les ruines neuves d'un forum sans histoire et auprès de qui il me faudra, que je le veuille ou non, retourner pour au moins dessiner, à la place des immeubles envisagés, des routes, des directions qui tracent.

24.5.09

Yorick


(Fenêtres ouvertes grandes ouvertes sur les saccages du réel - crâne fendu des immeubles que traverse non pas le soleil non pas l'air non pas le temps même qui ravage et fend et traverse mais simplement un peu de poussière posée par le hasard et qui finit par contenir toutes choses du présent - et quand posant les doigts sur le rebord d'une fenêtre, je me penche et retire à l'instant la main : ce que je serre dans mon poing est sans défaut - ce sont, fenêtres, crânes, immeubles et ravages contenus à pleines mains ; je pourrais porter à mes lèvres et m'en faire un masque le sourire de Yorick)
notes en marge d'un travail en cours, Yorick

20.5.09

romans

Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...

Romans, A. Rimb.

Dos à la ville, dos à la terre et dos à ce qui passe — quant à ce qui arrive, ce qui coule et remue dans le mouvement recommencé des reflux, quant à ce qui attend, m'attend, s'arme : face. Dix heures aujourd'hui du départ à l'arrivée : mais aller-retour seulement, gare bloquée et train à quai — je ne verrai pas la grande ville cette fois. Dix heures, et quand j'arrive, c'est pour rentrer sans avoir pris la peine de vraiment partir : depuis un point fixe, aller et revenir, soi mobile, mais immobile dans le train (et si je compte bien : 5 trains différents).

Mais lire dans le train (et lire plus vite dans un train, je ne sais pas pourquoi), comme si le temps dehors passait pour d'autres, ou comme si l'épaisseur de temps dilatait la durée des récits, l'épaississait — comme si cette durée des récits agençait une dynamique neuve du temps réel : Balzac (des courtes nouvelles), Rimbaud, (Poésies toujours dans le sac depuis deux semaines), un texte de Joris Lacoste, aussi. Lectures qui chargent le vent de bruit, loin de la ville, oui, sans doute — lectures qui passent le temps, sans que je sache là encore la nature de ce deal, et contre quoi le change se fait. De ces lectures, relever ici les débuts, : en contretemps précisément du temps sec et neutre (ces dix heures comptables, de quelles densités ont-elle été chargées, rechargeant celles du temps à chacun de ces débuts ?) : incipit comme on prend le train en marche : sans savoir si on descendra (et quand) —


Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du Petit-Lion, existait naguère une de ces maisons précieuses qui donnent aux historiens la facilité de reconstruire par analogie l’ancien Paris.
Balzac, La Maison du chat-qui-pelote

Le comte de Fontaine, chef de l’une des plus anciennes familles du Poitou, avait servi la cause des Bourbons avec intelligence et courage pendant la guerre que les Vendéens firent à la république.
Balzac, Le Bal de Sceaux

En 1800, vers la fin du mois d’octobre, un étranger, suivi d’une femme et d’une petite fille, arriva devant les Tuileries à Paris, et se tint assez long-temps auprès des décombres d’une maison récemment démolie, à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’aile commencée qui devait unir le château de Catherine de Médicis au Louvre des Valois.
Balzac, La Vendetta

Il est pour les âmes faciles à s’épanouir une heure délicieuse qui survient au moment où la nuit n’est pas encore et où le jour n’est plus.
Balzac, La Bourse

Vers la fin de l'année 1612, par une froide matinée de décembre, un jeune homme dont le vêtement était de très mince apparence, se promenait devant la porte d'une maison située rue des Grands-Augustins, à Paris.
Balzac, Le Chef d'oeuvre inconnu

Dans un somptueux palais de Ferrare, par une soirée d'hiver, don Juan Belvidéro régalait un prince de la maison d'Este.
Balzac, L'Élixir de longue vie

En je ne sais quelle année, un banquier de Paris, qui avait des relations commerciales très-étendues en Allemagne, fêtait un de ces amis, longtemps inconnus, que les négociants se font de place on place, par correspondance.
Balzac, L'Auberge rouge

Quelque JALOUX pourrait croire en voyant briller à cette page un des plus vieux et plus illustres noms sarmates, que j'essaye, comme en orfévrerie, de rehausser un récent travail par un bijou ancien, fantaisie à la mode aujourd'hui ; mais, vous et quelques autres aussi, mon cher comte, sauront que je tâche d'acquitter ici ma dette au Talent, au Souvenir et à l'Amitié.
Balzac, Maître Cornelius

Les jeunes gens ont presque tous un compas avec lequel ils se plaisent à mesurer l'avenir ; quand leur volonté s'accorde avec la hardiesse de l'angle qu'ils ouvrent, le monde est à eux.
Balzac, Un drame au bord de la mer

Je demeurais alors dans une petite rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue de Lesdiguières : elle commence à la rue Saint-Antoine, en face d'une fontaine près de la place de la Bastille et débouche dans la rue de La Cerisaie.
Balzac, Facino Cane

(se demander quel roman se bâtit de la suite illogique (l'ordre de la lecture) de ces récits ; et — se demander, à les retranscrire, si chacun de ces débuts ne formerait pas des courts et suffisants récits, les uns dans la précision juste et close d'une indication géographique, les autres dans la notation d'une heure plus ou moins précise : tous dans l'inscription d'un rythme qui opère d'emblée le passage à la fiction ?)

Et en contrepoint, en clé peut-être aussi, ce texte d'une violence et d'une évidence brutale et décisive de Joris Lacoste, réédition numérique d'un livre publié chez Inventaire/invention - contrepoint du récit, de cette attente vide et creuse et finalement inféconde, de trains qui n'arriveront pas ; langue qui se déplie dans la fiction possible et déplacée vers ailleurs : en clé aussi qui articulerait la lecture et la vitesse du train, ce mouvement de soustraction de la ville - soustraction de la ville perçue depuis le train, et soustraction pour moi, de la ville elle-même que je ne verrai pas.

À ceux qui reculent ceux qui n'y croient pas qui tombent de la voiture en marche ceux qui passent qui courrent en tous sens et ne savent qui parlent sans cesse et ne savent plus par où qui cherchent et parlent à n'importe qui ceux qui disent qu'il ne faut pas s'inquiéter pas bouger qu'il faut rester calme et ceux qui veulent se voient couchés au milieu des champs de tournesols et veulent partir dans la chaleur qui se voient déjà ne se voient pas cherchent l'argent dans les tiroirs les bijoux et marchent même aurait-on su même aurait-on voulu
Joris Lacoste, Ce qui s'appelle crier (in Comment faire un bloc)



18.5.09

intersections possibles


Quand je note dans ce journal les conjonctions de la lumière et du temps, il y a toujours des intersections manquées, des coupures coupées comme au moment d'éclipse, l'éclat de lumière qui signe la superposition des astres avant l'ombre portée — sens d'un tel journal ces trois années durant ? Se le demander et sans réponse, imaginer les mutations, les transports. Noter au jour le jour ces intersections cependant, tâche qui m'a paru si essentielle. Du temps qu'on éprouve mesuré à celui qui s'écrira : noter un jour perdu — et le perdre dès lors, à la puissance (perdu dans le fond du blog, perdu à l'instant aussi où il s'écrit), négation de l'archive ; et pourtant, ici est la seule trace de ces jours, trace qui les ont produits et évanouis — ces jours qui m'ont fait, jours que je suis. Produire cette archive, quel sens ensuite ? Archiver ces pages, ou les disposer pour moi, en espace de mémoire ? Ou les prolonger, trouver un endroit où continuer ? Chercher un espace où. Des intersections possibles qui sauront mieux dire aujourd'hui ce qui produit ces jours, et effectue la mémoire de cet oubli.

14.5.09

Surgissements, nuit


Dans certaines langues, le mot homme ne se dit pas de la même façon selon qu’il fait jour ou nuit – et c’est une telle langue que je cherche, et que je ne trouverai pas, avant que le jour ou la nuit ne m’avale. Mais comment le savoir. Dans ces langues, les mots jour et nuit ne se disent pas de la même façon selon qu’il fait jour ou nuit : moi-même, je ne sais pas comment me nommer dans ces langues. Dans l’alternance du jour et des nuits, je cherche un troisième moment, et c’est l’instant où je pose mes pas, je cherche un troisième lieu, et c’est l’endroit où se pose mes pas.

extrait du texte "surgissements, nuit", que je lirai à "La Nuit de la Poésie" (lectures faites par plus de 50 auteurs de 20h le samedi à 6h le dimanche), organisée par la Biennale des Poètes du Val du Marne, à la Gare au Théâtre, à Vitry. Il s'agit d'une performance_lecture/vidéo, conçue par le collectif persona (vidéo de léa bismuth et jérémie scheidler) - une captation et un enregistrement vidéo sont prévus.


[le texte intégral via mes carnets (notes préparatoires (et chutes du texte) suivront)

back-up


à la recherche d’un coin de terre où le monde, l’autre, l’histoire, seraient possibles.

10.5.09

cette heure qui n'en est pas une


Stries en travers de l'orage, au-dessus de la nuit blanchie par les éclairs et la fatigue — appréhension du monde déréglée : et comme le vieux monsieur dans Roberto Zucco, il faudra que j'attende une autre nuit blanche pour retomber sur mes pieds et le jour, sinon, comme savoir que c'est du lendemain qu'il s'agira, du jour suivant la nuit ?
et moi, après cette première nuit blanche, il va bien me falloir sortir, traverser la grille, enfin ouverte, voir le jour alors que je n'ai pas vu la nuit. Et je ne sais rien maintenant de ce qui va se passer, de la manière dont je verrai le monde et dont le monde me verra ou ne me verra pas. Car je ne saurai plus ce qui est le jour et ce qui est la nuit, je ne saurai plus quoi faire, je vais tourner dans ma cuisine à la recherche de l'heure et tout cela me fait bien peur, jeune homme.

Roberto Zucco, B.-M. Koltès
Quand on lit un même texte plus de dix fois en quelques semaines, il arrive qu'au sortir d'une lecture, on demeure chancelant avec la pensée d'une réplique qu'on n'a pas lue (qu'on a omis de lire et qui pourtant), la certitude qu'une réplique est morte dans cette lecture qui a laissé le texte amputé en nous. Et quand on lève les yeux et que la nuit entière a tourné au-dessus de la ville en un clin d'oeil, il me reste cette phrase que je n'ai pas lue, et que je retrouve péniblement, mais que je retrouve au bout de la lecture suivante (parce qu'il faut alors tout relire pour retrouver le membre fantôme) — me voici hors du monde, à cette heure qui n'en est pas une — et je sais que je ne vais pas dormir, ce soir non plus, à la recherche, peut-être, de cette heure qui n'en est pas une, et qui est passée.

8.5.09

peut-être était-ce la fin de la ville

Au-delà du portail, il redevint lucide et chercha lentement son chemin à travers les rues qu'il ne connaissait plus. Le plan qu'il avait tracé le matin était présent à son esprit, mais la ville avait changé ; les maisons, construites les unes sur les autres, rendues plus disparates encore par l'obscurité, s'ouvraient difficilement aux ruelles le long desquelles glissaient les passants. Il semblait qu'en entrant dans ces rues on entrait dans les maisons ; les cours se confondaient avec les places publiques ; les ponts passaient d'un édifice à l'autre et couraient au-dessus des immeubles comme des balcons interminables ; retrouvait-on un peu de liberté, c'est qu'on était enfermé dans un jardin et il fallait, pour découvrir une nouvelle issue, monter les escaliers et s'enfoncer à travers des constructions dont on ne savait si elles conduiraient jamais au-dehors.
Après avoir erré sans espoir, Akim atteignit une vaste promenade bordée de grands arbres tranquilles. Peut-être était-ce la fin de la ville, peut-être était-ce le commencement d'une vie nouvelle (...)

Maurice Blanchot, "L'Idylle", Le ressassement éternel
Le récit qui révèle les possibilités de la vie n’appelle pas forcément, mais il appelle un moment de rage, sans lequel son auteur serait aveugle à ces possibilités excessives.

George Bataille, Avant-propos du Bleu du ciel
De la manière d'habiter en étranger la ville — manière de rendre étrangère la possibilité même de la ville ; c'est-à-dire, peut-être, à chaque fois, de chercher dans la ville ce qui nous dépossède. Ces deux textes, lu ces derniers jours (relu, pour Bataille — mais c'est toujours une première fois qui décape le regard définitivement, définitivement à chaque lecture), et dans l'articulation des deux, l'étranger dans la ville, la force d'excès que son récit appelle, traverser deux leviers décisifs de formulation de la ville. Pour en parler demain* : ces deux récits nécessaires — il faudra aussi, et d'évidence, La Nuit juste avant les forêts ; Les Illuminations ; Godard ; Baudelaire ; Ecuador de Michaux. L'invention de la ville en visage — sa charge fantastique (ce qui la rend possible), son exposition politique (l'espace comme hiérarchisation sensible), ses coins de rue qui organisent spatialement la parole : si l'inconscient est structuré comme un langage, peut-être cette structure est-elle celle de nos villes.

Demain, à Reid Hall, répondant à une invitation de Véronique Lane, et en compagnie de Mahigan Lepage, parler donc de la ville et de l'étranger qui la peuple, de celui qui l'écrit et l'enregistre via blog et photographies ; de son écriture comme incitation à en inventer toutes sortes de formes.

6.5.09

paranoïa critique


Rester quelques minutes devant le mur, c'est d'abord un visage qui en sort, des dizaines même, toujours différents sous leurs masques, les sourires qui grimacent : visages de soi, visages d'inconnus plus précis que soi. Puis, des corps entiers, qui marchent, qui s'éloignent, qui laissent des traces de leur pas — reviendront les récupérer. Puis, encore un peu plus longtemps après, devant ce mur immobile, ce qu'on voit, ce sont des villes immenses, comme vues du ciel ou depuis la plus profonde de ses rues, ses ramifications aléatoires qui se relient toutes quelque part, secret le mieux gardé du monde mais qu'on perçoit là, qu'on décode dans l'instant. Et puis, rester encore, ne pas détacher les yeux du mur, c'est au-delà de la figuration des lignes striées par d'autres qui finissent par composer l'image parfaite des lignes de nos crânes, les chemins qui se perdent bien au-delà de la surface plane du mur, en soi (et puis, ensuite, plus loin que soi) : ce qu'on voit, au bout de ce temps, ce sont les profondeurs les plus lointaines d'un mur décomposé en strates infinies d'un monde traversé de lignes sous le regard.

Lire ce mur n'est pas différent, peut-être, de lire.

5.5.09

bruit sourd


Ce qui se lève, comme un brouillard, ou une armée — les vagues qui vont jusqu’à nos pieds se coucher ; alors quand je repars, c’est une pensée à la fois : c’est un geste de moins en arrière. Dans la tête, le bruit sourd des rochers quand ils viennent percuter les vagues. Ce soir, être de la mer au milieu de la mer, et se déplacer avec elle.

3.5.09

Poste restante

B-M Koltès
à partir d'une photo de L. Monier

Managua, 25 août 1978

(...) Si avec cette impression permanente de songe dans laquelle je me déplace (Mexico-Mangua dans un orage de fin du monde, et le cinéma à coté de ma pension qui titre : El fin del Mundo, con Christopher Lee, ce qui n’a pas été sans réveiller en moi d’étranges émotions), je ne finis pas par accoucher d’une oeuvre baroque et scintillante, c’est que je suis bon pour me faire agent d’assurances et pour me marier, enfin - et m’établir à Caen ou à Mezières. (...)

B-M. Koltès, Lettres, p. 342

Mes notes sur la publication des Lettres, de Bernard-Marie Koltès (Minuit, 2009)

30.4.09

dessein


Ce qu'on a traversé, là, c'est autre chose que seulement cela, une nuit traversée, suture du soir et du matin. C'est autrement que traversant, d'un point à un autre, le trajet qui accomplit l'espace. C'est autre part où se retrouve, autre côté sans envers ni endroit. On est passé, et on va.

Ce qu'on a emporté avec soi - toutes les images qu'on a vues, tous les mots qui sauraient les endosser. Nuit passée à écrire (on n'écrit pas seulement la nuit parce que seul temps loisible - mais parce qu'elle seule rend cela possible) : une ligne après l'autre, on comprend seulement ce soir, hier soir (deux mois après la première), les silhouettes qui se dessinent.

de façon irréductible_processus insurrectionnel



l'insurrection qui vient, la fabrique éditions
p. 85

27.4.09

observer

Car chacun vaque à son destin
Petits ou grands
Comme durant des siècles égyptiens
Péniblement

Foule qui passe comme ralentie par la pluie, et de là où je suis posté, les chorégraphies appesanties paraissent plus incompréhensibles : les pas semblent aller quelque part, oui, mais les types sous les manteaux disparaissent pour être remplacés par d'autres.

A porter mille fois son point sur le "i"
Sous la chaleur et sous le vent
Dans le soleil ou dans la nuit
Voyez-vous ces êtres vivants ?

Suis resté quelques minutes ici, à chercher les lois des déplacements. Suis parti sans réponse. D'autres continuent d'observer pour moi. On saura bien un jour.

On voit de toutes petites choses qui luisent
Ce sont des gens dans des chemises
Comme durant ces siècles de la longue nuit
Dans le silence ou dans le bruit

a. bashung/g. manset_"comme un lego" (2008)


25.4.09

à l'aveugle


Accrochées aux façades, les lumières artificielles qui éclairent la surface des immeubles, et sous nos pas, rien que de l'ombre — pas l'ombre de nos corps penchés sur la ville, mais de l'ombre de la ville elle-même répandue sur toute l'étendue des rues. Quand on avance, c'est à l'aveugle sous les yeux grands ouverts des façades alignées, et qu'à marcher, là, presque avec les mains tendus devant soi, on pense à une allégorie manquante du monde : le chemin qu'on parcourt, on ne le fait pas différemment, sur corde raide et tronquée, et le vide sous les pas qui semblent d'ombre : mais pourtant. Pourtant ces lumières dans le dos qui veulent indiquer là une direction (chambre trois étoiles, plus peut-être), ici, on aurait peine à dire où elles mènent.

23.4.09

à la surface


Ce qu'on va chercher, dans l'image — ce qu'on y trouve. Une adéquation, non pas vraiment à soi, mais à la question qu'on se pose, à nous-mêmes, quand la charge des jours est trop lourde. À la surface, la réponse est toujours, en creux, celle qui masque la profondeur dans laquelle on est pris.

21.4.09

silhouettes

Ce qui s'imprime à la surface du réel, c'est juste la trace de leur effacement prochain, peut-être. Quand intercepter sa lumière, au moment précis donné par le hasard, c'est s'affranchir de ce qu'on voit, fixer le terme du cadre, ici, là, maintenant. Ces types sans visage, comme dans le rêve, qui courent dans l'immobilité, ces types qui passent en effacement imminent. On pourrait à peine faire le tour de leur silhouette. On pourrait à peine savoir s'ils vont vers moi, s'ils s'éloignent. On intercepte seulement l'empreinte. Et l'empreinte me suffit ce soir à fixer, fantômes de ma propre faiblesse, ce vers quoi je vais (ce soir), ce loin de quoi je m'éloigne.
« Dessinez sans intention particulière, griffonnez machinalement, il apparaît presque toujours sur le papier des visages. Menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages. Dès que je prends un crayon, un pinceau, il m’en vient sur le papier, les uns après les autres, dix, quinze, vingt. Et sauvages la plupart. Est-ce moi tous ces visages ? Ce sont d’autres ? De quels fonds venus ? Ne serait-il pas simplement la conscience de ma propre tête réfléchissante ? (Grimaces d’un visage second, de même que l’homme adulte qui souffre a cessé par pudeur de pleurer dans le malheur pour être plus souffrant dans le fond, de même il aurait cessé de grimacer pour devenir intérieurement plus grimaçant.) Derrière le visage aux traits immobiles, déserté, devenu simple masque, un autre visage supérieurement mobile bouillonne, se contracte, mijote dans un insupportable paroxysme. Derrière les traits figés, cherchant désespérément une issue, les expressions comme une bande de chiens hurleurs…"

Michaux, L’espace du dedans
Moi, prenant des photos sans intention véritable, ce sont des silhouettes qui me viennent : sont-ce moi, ces contours ? Sans visage, et sans démarche, sans mouvement ni direction - oui, de quels fonds venus et vers où ils m'entraînent. Toutes silhouettes qui me pensent, qui me figurent.

20.4.09

plongeant le bras


Coulée d'encre — on se replonge au monde. Trois jours de coupure, loin de l'écran, de la ville. Et puis, au retour : l'ordinateur qui s'ouvre comme un livre, et devant soi, la plume qui se retrempe (la sienne, celle des autres) : coulée d'encre brutale, ce matin, le flux de nouveau ouvert, l'écran sur les genoux qui écrit devant soi toutes sortes de lignes. Ce qu'on n'a pas vu, pendant ces trois jours, et qu'on ramène à soi, en plongeant le bras dans la verticalité de la fosse à bitume. On réapprend à lire — et c'est la leçon. Se dire que c'est chaque matin pareil, devant le flux : cette chose qu'on n'ose pas dire, mais qui s'impose : l'idée, effrayante et joyeuse, qu'on réapprend à lire, chaque matin.

(Et qu'alors, écrire est à chaque fois chose nouvelle, non pas dans le mouvement du bras, mais dans la recherche des lettres, celles qui se sont mises à bouger avec les lignes, celles qui ont changé de sens, ou celles qu'on ne reconnaît pas ; celles enfin qui se sont perdues : et toutes celles qui ont surgi)

15.4.09

6ème postulat d'Euclyde


Que la surface de la terre soit alignée dans l'axe de son horizon (postulat) : de là, qu'en chaque point de sa surface, on puisse tracer une ligne droite qui rejoigne cet horizon (conséquence) — et que celui-ci est donc constitué de la totalité des points qui forment ici l'ensemble du monde visible.

Pourtant. Quand on lève les yeux, la verticale formée par les immeubles n'est pas la même que celle qui se dresse pour les prières.

De ces deux droites qui s'élancent, laquelle rejoindra la première le ciel : laquelle brisera l'autre la première.

13.4.09

de la lecture (suite)

photographies de la lecture du journal contretemps
_Bagnolet, février 09,

(Revenu vendredi soir de la lecture à Mycroft, rédiger avant-hier quelques notes sur ce que j'y avais entendu : y revenir ce soir, à la faveur de ces quelques photographies de Pierre Coutelle adressées aujourd'hui : grand merci à lui...)

Devant quoi l'on se tient : on ne sait pas ; et sur quoi l'on repose — ce qui sous les pieds est mouvant et tremblant mais qui fait tenir le monde. À partir de quoi on parle, un peu d'air, et dans le ventre, le corps creusé par ce qui s'expulse.

Vers quoi on parle — de l'adresse comme projet, comme possibilité recommencée: de la question de l'adresse comme nécessaire à la mise en tension de soi, de la langue (comme du flux : comme d'une prise magnétique, électrique sur les choses - liaison violente, le point de folie qu'on touche, qu'on cherche).

Et ce que l'on dit : combien l'espace reconfigure tel texte — combien l'agencement envisage différemment la phrase, et ce qui se dit remodèle peu à peu sa place au milieu du réel (ou entre lui : l'intercepte, intercepte ses éléments plus lents, plus solides)

Et pour soi : de la respiration tenue, d'une seule haleine, une seule respiration posée — ce qu'on essaie de chercher, ce qu'on fabrique dans le noir de ce noir qui se sécrète : des contours qu'on arrache aux silhouettes devant soi posées qui écoutent (aux autres en soi qui hurlent) : un peu de ce silence qu'on échange, monnaie de passage.



- 16 Décembre 07 : Lecture à Mycroft, début du livre "Où que je sois encore... (via tiers-livre)



- 7 février 08 : Lecture à la librairie La Litote, extrait de "Où que je sois encore... (via le blog de La Litote)



- 7 novembre 08 : Lecture de deux Anticipations, à Montorgueil dans le cadre des lectures Publie.net (via desordre.net) et ce texte écrit le soir même



- 05 février 09 : Sur la lecture "contretemps, journal du chaos", à Bagnolet en février 09 (et le texte de cette lecture)

11.4.09

éloge de la capoïera
(de la critique à Bagnolet ; de la lecture à Mycroft)


Capoïera : cet art martial, parfait, terrible — fondé sur le mouvement seulement mimé du coup, danse accomplie pour le geste seul, sans orientation, sans adversaire. Mais chaque coup porté dans le vide, s'il trouvait sur sa route un corps, serait mortel.

Capoïera : le geste critique. Geste de l'écriture, non pas effectué secondairement à l'écriture, mais comme tracé fantôme de ce qui se joue dans l'écriture : non pas vainement porté au vide (le bavardage des avis, des comparutions) — mais reformualtion de la littérature dans le mouvement vers ce qui l'anéantira (et l'accomplira) : l'écriture. Critique : cette danse qu'on exécute autour de ; avant d'affronter face à face.

Capoïera : la lecture. Voix de l'écriture, non pas devant, mais littéralement pour moi (à ma place, vers moi). Ces lectures du soir, dans salle minuscule qui retient la voix, phrases qui se risquent pour la première fois à l'exposition devant près de quarante personnes (quarante et une). Il y aura une des lectrices si juste notamment, que c'est souvent les yeux levés qu'elle lira, en fin de phrase souvent, comme pour trouver à la fois respiration hors de ; comme pour lâcher la respiration hors de ; comme pour surtout effectuer avec plus de perfection le kata. Lecture : cette danse qu'on exécute avant que ; autour des corps qui sont là pour l'assister.

après-midi — réflexion et débat à Bagnolet sur la critique (entre autre) : littérature & internet, visite des appartements (remue.net, poezibao, édition argol et deux critiques)
soir — lectures à la galerie Mycroft : le bal des débutantes (Pauline Klein, Marie-Alice Villaume, Anne Collongues, Nathalie Siek et Camille B.)

9.4.09

the wicked messanger

Photo : Bob Dylan by Jerry Schatzberg.


I'm only bleedin'...

(contretemps battu du Palais des Congrès jusqu'à ce soir, résonne encore la voix ; le balancement du corps et ce qu'il entraîne avec lui : c'était Bob Dylan ce soir pendant deux heures, et la nuit qui se poursuit quand même : on voudrait l'écrire, et on ne fait que l'adresser — adresse qui voudrait retenir encore un peu la voix)

[et écrire ces notes, le soir même du concert]

7.4.09

juste un peu de musique

On bute parfois, comme aujourd'hui (et comme depuis une semaine), sur l'enchaînement incompréhensible des faits, sur l'impossibilité de les affronter, sur l'incapacité de seulement saisir de quoi il en retourne — manque de perspectives qui rend le jour étal, qui fait se superposer l'essentiel et l'accessoire, finit par les confondre.

Et puis, il arrive que les perspectives s'ouvrent soudain sans qu'on l'ait vraiment espérer : on voit un bout de ciel qui troue dans un coin de la ville l'opacité des choses. L'espace trouve une hiérarchie nouvelle. Ce qu'on n'attendait pas arrive, et c'est précisément cela qu'on attendait pour que le temps puisse se remettre à commencer.

Demain soir, donc, on ira écouter juste un peu de musique, cette musique qui déplace autour d'elle la force de gravité des êtres et des choses, la lente puissance de ce qui a un sens soudain.

I have gone from rags to riches in the sorrow of the night
In the violence of a summer's dream, in the chill of a wintry light,
In the bitter dance of loneliness fading into space,
In the broken mirror of innocence on each forgotten face.

B. Dylan

5.4.09

le coin de la rue, lorsque


(...) Bien sûr, il y a le travail, lent, patient, qu'on voudrait aussi rigoureux que possible, qu'on rêverait aussi juste que possible. Bien sûr, tout cela, qu'on nomme critique, ou seulement recherche est prétexte : à une critique plus profonde du langage, à une recherche de vérité. Et grande humilité devant la tâche : on avance un pas après l'autre sur continent entier. Et on n'est pas seul.

Et puis, il y a ce que ce travail permet, ou soutient : ma propre avancée dans la langue, dans la compréhension du monde par elle (armé de cette seule certitude : il n'y a pas d'autre compréhension sans elle). Il y a ce que ce travail engage, implique — sur la surface élaborée, une grande profondeur qui crée les remous : oui. Un coin de rue au détour de laquelle la rencontre change les perspectives, modifie les rapports (aux autres, à la littérature, à l'histoire, à soi).

Ensuite, il faudrait qu'à l'articulation des deux travaux, on trouve matière à déplacer encore les enjeux : ne pas chercher le point d'intersection des deux (jeu stérile) — mais l'endroit où les choses vont prendre encore un peu plus de vitesse. Qu'à l'articulation de l'un et l'autre travail, il y ait le frottement nécessaire à plus d'avancée encore, de celle qui font reculer la terre sous le pas.

Mais dans cette avancée là, aussi, on n'est pas vraiment seul. (...)
[extraits de notes écrites hier soir après l'émission radiophonique Surpris par la nuit proposée sur France Culture par A. Veinstein, "Bernard-Marie Koltès, retour à Babylone" (par Yan Ciret)]

3.4.09

se faufile entre


ville sans façade cette fois, ville verticale et sans direction, ville coupée de l'horizon — on se faufile entre la lumière pour passer. On passe. On n'arrive pas vraiment quelque part,

31.3.09

poste restante (michaux)


Retrouver le geste de la main qui écrit sur pages blanches, encre noire. Me souvient de ce texte de Michaux (mais impossible de le retrouver ce soir), où il raconte comment, après s'être cassé le bras droit, il avait dû écrire de la main gauche, et combien l'étrangeté de son propre corps s'était éprouvé dans le mouvement d'écrire, réapprentissage de soi-même. Les perceptions nouvelles — l'enfance du geste. Ce qui s'apprenait de nouveau, davantage qu'écrire : autre chose que l'appréhension de soi par l'écrit, la projection : oui, autre chose, qui tenait de la lenteur et de l'objectivation : soudain, le corps était séparé de ce qu'il faisait — et les courbes qui se traçaient se faisaient comme en dehors de soi, comme malgré soi, conduit par autre chose (le papier peut-être). Il gardait les pages écrites de la main gauche comme de quelqu'un d'autre, bien plus profond, archaïque, secret, que l'individu qui écrivait directement de la pensée couchée à l'horizontalité de la feuille : là, ce qui s'écrivait, c'était dans le lent trajet de la tête au bras, et du bras à la feuille, écriture charriée par ces résistances. Parce que, et c'était le plus important bien sûr, ce qui se trouvait modifié par le geste, c'était l'écriture même, pas seulement les courbes des lettres, mais la syntaxe, la phrase, à l'échelle de la construction d'une proposition, puisque toute la cinétique s'était retrouvée bouleversée.

Hier matin, redécouvrir cela — et sans aller jusqu'à cette radicalité — en écrivant à la main le courrier ; et cela tenait aussi, pour une grande part, à ce que ce soit du courrier adressé.

30.3.09

la fissure


La mesure de chaque chose, comme celle du temps : regarder la taille de cette fissure qui grandit, l'humidité qui gagne par le haut. Les horloges solaires des façades changent d'heure, elles aussi. Mais au rythme secret qui est peut-être aussi celui qui donne la profondeur des piscines.


28.3.09

le détail


C'est une manière de poser son corps sur le sol, d'appuyer sur la terre son poids. Il y a des crachats par terre, il y a des raisons d'en finir. Il y a des types qui sans les regarder, les enjambent dans un haussement d'épaules. Il y a des taches de sang, il y a des heures perdues à les perdre. En fait, la douleur, ce n'est pas vraiment une pression ponctuelle sur moi, c'est une façon précise de s'attacher aux détails, une façon de considérer la vie comme un détail (le détail qui donne sens au tout) : une manière de marcher le soir en considérant l'importance de cette tache sur le sol, qui grandit.

En sortant du théâtre, jeudi, avec ces pensées, rentrer par le boulevard Voltaire, et poser son corps dans le soir, ou à travers lui, et ce en essayant d'éviter soigneusement les taches que la ville avait répandues. Des phrases de la pièce, il m'en vient des dizaines, que je retrouve au rythme de mes pas. Elles viennent seules tellement elles semblaient juste, tout à l'heure. J'ai le livre dans mon sac, je pourrais vérifier, je ne le fais pas ; je me contente d'appuyer de tout mon poids sur le sol, en rejouant pour moi les phrases tout à l'heure lâchées comme d'évidence.

(sur la pièce Eden matin midi et soir de Chloé Delaume,
voir mes notes via le carnet)

27.3.09

meurtrières


Des façades, on ne verrait, entre les fenêtres, que les murs qui progressent. Les fenêtres ne sont plus que des lignes minces verticales dépeuplées fines d'où la main passe à peine, tête à l'intérieur et recherche à l'aveugle du dehors qui ne peut rentrer que par filets successifs. Image de cette ville sans cadre (sans bord), penchée vers sa chute (et qui ne tombe jamais), couleur passée de ce qui n'a jamais eu de couleur (de passé). Fenêtres en meurtrières.

25.3.09

outlandish | jérémie scheidler, léa bismuth



Trailer du projet Outlandish, film de jérémie scheidler et léa bismuth en cours de production, avec Oliver Coyette (d'après Le Horla de Guy de Maupassant)

Je suis en Afrique.
Je filme l’Afrique.
Il fait chaud.
La lumière est aveuglante.
Les gens parlent, mais je ne comprends pas ce qu’ils disent.
(Est-ce que je suis en train de rêver, ou de me souvenir d’un voyage réel ?) *


* extrait du scénario écrit par j. scheidler et l. bismuth

23.3.09

avant-hier


Devant un plan d'eau, rien qu'à le regarder, on devine s'il est profond ou si ce n'est qu'un mince filet posé sur des cailloux. Je ne dis pas qu'on devine la profondeur exacte ; peut-être n'est-il qu'un peu profond, peut-être n'a-t-on pas pied. Mais on devine, quand même, un peu. *


Distance avec soi, le monde autour qui ne bouge plus ; n'avoir de rapports que selon cette exigence de surface et de profondeur (en finir une bonne fois pour toute avec la relation verticale, la transcendance ; avec la relation horizontale, le côte-à-côte des foules) : et se dire qu'entre la surface et la profondeur, il n'y ait qu'une différence de plongée ; qu'à la surface, on demeure comme en surplomb de la profondeur — et qu'en profondeur, on n'est jamais qu'à une surface plus souterraine d'une autre profondeur.

Décision prise, et qui m'engage plus que tout : pour la première fois depuis ; commencer avant-hier (j'ai noté l'heure) le travail — sans plan, bien sûr, matériau accumulé depuis longtemps. C'est lorsqu'on ne sent plus la surface au-dessus de soi, et qu'on ne tend les mains que sur sa propre chute qu'il devient impossible de ne pas répondre à l'incitation.


la torrentielle, dévastratrice, vengeresse puissance de la fiction. *

* B-M. Koltès, Le dernier dragon, article

21.3.09

légendes


Geste du vainqueur qui répand le sel sur les ruines de la ville soumise, c'est l'image qu'on retrouvait dans les textes latins, et qui frappait plus que le reste : légende fausse sans doute, mais enfin. Idée qu'en empêchant les récoltes futures, c'est à la ville même qu'on interdissait de repousser — et les généraux victorieux passaient eux-mêmes, disent les textes, la charrue le long de la cité défaite. Combien une telle image conserve de vérité et de justesse, on ne saurait le formuler vraiment. On finit par marcher au milieu des sillons comme en soi-même, le rêve qui n'est plus distinct du rêveur. Ces légendes qu'on invente pour rendre le monde plus réel, lui donner forme de la vérité.

20.3.09

manières d'éprouver

Passer l'hiver à chasser quelque chose qui serait le mouvement des arbres au-dessus du ciel immobile, (ou serait-ce celui de branches au-dessus d'un arbre immobile, (ou celui du ciel derrière les branches immobiles)) — manière d'éprouver autrement que dans le temps qui passe la grande lenteur de l'hiver cette année ; passer l'hiver à chasser quelque chose qui serait à la mesure de cette lenteur — le poids qu'ont duré ces mois passés ici. Demain, il semblerait que l'hiver s'achève. Restent les traces de cette immobilité qui a fini par déplacer l'année.

(quelques unes de ces images)

19.3.09

place nette

En quelques minutes, place nette. Hall de gare vidé, et cartons emplis de livres : de livres pas même ouverts mais destinés quand même au pillon — trop usés d'avoir été regardés : livres qui disparaissaient sous leur nombre.

On raconte alors qu'il n'était pas rare d'oublier, derrière des comptoirs plus cachés que d'autres, moins éclairés, plus anguleux, des écrivains immobiles, le stylo en main, la dédicace prête à mordre.

17.3.09

la mancha

@jérémy liron

Sur la vitre du train, dans le silence plein et régulier des moteurs, passent infiniment, sans qu’il soit possible de les retenir ni de les anticiper, ces fragments arrachés au-dehors qui figurent l’espace du monde autant que sa durée : suite ininterrompue de cadres ; ou pour mieux dire : coulée du monde déroulée à côté de moi, le front appuyé aux cahots des machines. Longue passée sans fin ni début — instants répétés de ce qui n’a ni commencement ni arrêt.

La Mancha, 18 mars
photogrammes : Jérémy Liron ; texte : Arnaud Maïsetti

éd. La nuit Myrtide

16.3.09

moins réelle

Lumière traversée qui tombe sur nous, et à mesure qu'on la regarde, lumière qui fait tomber le jour. Et pourtant, à essayer d'enregistrer ce qui s'écroule, ce qui passe (ou ce qui ralentit), chaque image est plus décevante en regard de ce que je vois : chaque fois que je prends la photo, c'est sa part manquée que je saisis, sa part échouée à mes pieds : et toujours la photo suivante est moins réelle que la précédente, moins vraie : ce qui s'affiche à l'écran, ce ne sont que les chutes du jour qui s'entassent et ne composent rien.

13.3.09

précipitations


Coulée de langage : on se tient au plus près du monde parce qu'on ne veut rien manquer de ce qu'il pourrait confier (un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits) - coulée de langage non pas dénué de sens, non : coulée qui entraîne dans le sens qu'on décide, et on est soi-même et la pente et le flux : ce serait ça, écrire. Mais ce qui importe le plus (comprendre cela cet après-midi : et plus que le comprendre — violence qui rompt en soi quelque chose qu'on ignorait), c'est de saisir, non pas vraiment vers où la coulée entraîne (la résolution d'une question en soi posée), mais sa vitesse.

Comprendre cela et le reformuler mille fois ensuite : ce soir, comme tant de soirs, ce journal écrit en dépôt de ce que la vie a pu apporter, le jour — noter son précipité. J'aurais pu appeler ce journal: précipité. Corps solide qui demeure. Et cette vitesse qui anticipe par excès le mouvement. Coulée de langage qui prend vitesse de mon pas ou de l'allure des choses en moi ? Coulée du réel qui devant moi passe, et dont je me saisis pour à mon tour me couler dans une forme qui saurait la dire (lui redonner sa vitesse ; lui imprimer la mienne). Qui dira la vitesse des voyelles — On se tient au plus près du monde pour traverser sa vitesse, raconter les récits qu'il produit dans la précipitation de sa fin qui recommence toujours,


12.3.09

que le mouvement cesse vraiment

Je ne vis pas sur les routes - au juste, je les fréquente si peu : les rails, oui, je les emprunte, je les chevauche. La vie sur les routes, ça voulait dire, aller, et ne pas se soucier du pas posé derrière soi : la route se chargeait de le rendre. Je ne vis pas sur les routes, et pourtant. À la prendre, la route, traverser le pays sud nord et ne pas compter la distance, c'est une sorte de nouveau regard qu'on prend quand on passe, et qui change la mesure des choses. C'est une autre allure : tout à l'heure, être resté assis un certain temps après que le train s'est arrêté, et jusqu'au passage de ceux qui nettoient avec grande rapidité : attendre que le mouvement cesse vraiment, la secousse. Et emprunter le quai presque vide, comme le dernier qui descendrait du train. Mais surprise de voir, en me retournant, qu'il en sortait encore, des types qui comme moi avaient attendu. Combien en restait-il, dedans.

10.3.09

tremblé(s)

Perception du monde tremblée - du monde replongé en ce qui le tremble pour le rendre (de nouveau) vivant : les chairs qu'on arrache, peaux mortes qui cachent ; je sais. Marche qu'en soi-même on fait, le soir avant de dormir pour ne pas dormir : où elle entraîne - vers le livre suivant, celui qui refera pour d'autres le tremblé des corps, des perceptions nouvelles. Perception neuve des faits qui refonde. Marche que dans les livres on fait, le jour, dans un train, pour ne pas s'immobiliser.

(écho depuis ma lecture de Bougé(e), de Albane Gellé)

9.3.09

ex voto


Sur le mur, à sa mort, ils avaient fixé à hauteur d'épaule, façade la plus en vue, le masque de théâtre de cette célèbre actrice dont ils avaient voulu conserver la puissance des traits, la noblesse du regard, sa dignité. Quand ils passeraient devant le bâtiment, centre incontournable de la ville, ils n'oublieraient pas les gestes, les paroles, la portée de ses paroles lâchées depuis ce masque — et la puissance qui s'en chargeait alors s'en trouverait découplée. Peu à peu, le masque prit la forme du mur, se minéralisa jusqu'à devenir une excroissance à sa base. Puis, et c'était inévitable, le masque revêtit la grimace du bâtiment — et davantage que cela : mystérieusement, il revint au masque d'exprimer, comme jadis le rôle qu'il endossait, les figures que le temps imposait au temps. Visage troué désormais, comme je me tiens devant lui, et ce qu'il reste de l'actrice n'est pas moins détruit que la ville : visage qui aura su jusqu'à son dernier rôle jouer la partition parfaite qu'on lui aura attribué — sourire atroce de l'oubli qui persiste. Je me demande alors, en l'enregistrant, quel visage pour nos villes, quel rôle aujourd'hui saurait les dire.

7.3.09

nouvelles du front


A quoi pensait ce type dans le métro, assis à côté de moi, la trentaine, visage lisse et si propre, vêtements impeccables, commerciale ou ressources humaines, le visage penché sur sa feuille ? A quoi préparait-il sa journée, après-midi réunion de groupe, objectif motivation, souder collaborateurs en prévisions des remous qu'on a soi-même provoqués ? A quoi réfléchissait-il, ce chef d'entreprise (ou apparenté) à mesure qu'il tournait les pages de son papier de plusieurs feuilles agrafées rapidement semble-t-il, plusieurs pages imprimées depuis un site web ? Qu'écrivait-il en même temps, concentré, pénétré, impassible, notes serrées sur calepin de puissant, avec des flèches décidées, des idées qui lui venaient, paragraphe après paragraphe, et le nom de son entreprise sur chaque page, avec parfois un prénom marqué en marge, prénom plus apte qu'un autre pour endosser telle ou telle remarque ? Et quand je reste seul dans le wagon vide, je ramasse une page mal attachée, je lis le titre, et que faire d'autre que de rester prostré avec sa propre colère, son incompréhension muette ? "Les Comportements collectifs incontrôlables : la peur au combat et ses conséquences"

5.3.09

lignes de vies


Trente cinq verres de rhum pour régler la dette au temps : don de ce qu'on a de plus cher en échange de quoi la vie pourrait continuer. Le trente cinquième verre, ce qui s'achève alors : ce qui peut commencer — le deuil impossible de la vie à venir.

(écho depuis 35 rhums de Claire Denis)

2.3.09

et ensuite

Ce à quoi l'immobilité renvoie, un sentiment d'arrêt, ou de mouvement amorcé - impossible à savoir. Ce vers quoi le geste tend : sa fin approchée, son recommencement peut-être. Ce sans quoi je ne saurai parler : un ciel détaché sur une forme, ou un fond arraché derrière une silhouette. Et de la ville engendrée depuis ce détachement, cet arrachement, faire le tour ; cerner un endroit à habiter - et le quitter pour ensuite le raconter.

1.3.09

à la tombée du ciel

Sans penser aux conséquences, on additionne les faits, on considère la suite logique des choses, comme suite, comme logique, comme ligne nécessaire ; et puis, on s'arrête un instant : un moment de distraction reste accroché aux arbres et la soustraction commence. On n'est pas fait pour l'évidence.
Ce qu'on cherche alors : du répit à l'enchaînement sans recours des heures. Trouver sous la lumière lente du soir les indices qui sauront la relever. Demain. Plus tard. Dans les branches, c'est une manière abstraite de recomposer la vie : c'est filtrer chaque seconde et les redonner moins obliques, moins certaines d'elles-même. Quand j'enregistre la tombée d'un ciel arrêté par les arbres, c'est moins (je ne sais pas) pour capter la lumière qu'il reste, que pour mesurer la durée qu'elle met à arriver. Et le temps qui me parvient, (qui s'écrit à l'instant), possède la douleur de ce temps freiné, qui se poursuit tout de même, qui n'arrive pas assez vite, et ne passe pas assez lentement.