31.1.09

noter l'inexprimable



Hier (il y a 6 mois), générer les récurrences : exercice du jour — produire une même opération, voir les écarts, considérer, comme des temps de passage, les retours et les chutes de potentiel. Se garder de faire un bilan, mais. Ces derniers jours, et pour la première fois, revenir pour raisons précises, sur ces pages écrites de longtemps, écrites sans souci de parler de — et pourtant. Je note : que ne s'efface au profit de plus. (Est-ce adverbe qui marque le terme, ou celui qui signe l'ajout ? Les deux sans doute : le générateur a cela de sûr qu'il est aveugle). J'enregistre cependant l'inflexion, et la pressens juste, la reconnais mienne : oui, temps de basculement ces derniers mois, et sur tant de points. Qu'il faille passer par le refus avant de déterminer les termes d'obsolescence : et quelle sera la prochaine étape (épreuve) ? Autre changement : le mot sol supplante celui de rue : et, là encore, j'admets l'inflexion (d'accent plutôt que de langue). Inflexion en partage, je crois. Mais toujours le monde en bonne place, le travail et la fatigue en dièse et bécarre ; la marche et le corps en clés essentielles : la ville et l'écran en dialectique indépassable.

On reviendra dans six mois, fixer à nouveau ces vertiges.

29.1.09

Trois façons de marcher

C'est le nombre de visages, c'est le bruit des pas qu'on ne perçoit plus, et c'est, vers 17h, la largeur des rues qui se réduit : la densité des corps qui se touchent, les battements, les cris automatiques comme des mots décrochés du sens depuis leur millième profération. C'est sans doute aussi le rasant de la lumière et le froid monté du sol chaque minute passée qui enfonce davantage le soleil derrière les immeubles — tout cela qui fait du soir la fatigue du monde autant que son sursaut.

Deux heures avant, la surface de l'écran tenait pour moi lieu de monde, et dans l'échange, se dire que ce qu'on partage, là, participe de cette marche aussi. On grimpe des sommets à notre échelle : pour moi, c'était question de défilement écran, et, sans cordage, je ne sais pas si j'aurais pu monter. L'apprentissage de l'outil (qui nous permet de nommer) est si essentiel — plus qu'une béquille pour marcher : une manière de marcher plus droit.

La veille enfin, par hasard ou presque, se retrouver à traverser la forêt renversée par du vent, ou plus justement coupée à hauteur de dix mètres par une faux invisible. Travelling long de quatre heures en bus à travers les Landes : les câbles au sol, les bois sans branche dispersés comme des crayons trop rapidement taillés. On monte dans le train avec de telles images, et qu'est ce qu'on en ferait ? Une précise et joyeuse fable se forme en moi : une longue marche d'arbres qui manifesteraient contre le vent. Mais fait-on autre chose, nous autres.

27.1.09

condamnées

Immense bâtisse où l'on perçoit de larges fenêtres condamnées — de puissantes portes closes — de minuscules escaliers commençant à dix mètres du sol, inachevés après cent marches — des tours écrasées par le ciel — des voûtes inégales et davantage pliées qu'élevées — des murs façonnés de pierres à nulle autre semblables, chacune endossant un dégradé de noir (ou de blanc ?) différent, finissant par donner l'idée d'une totalité (mais quelle totalité : celle des couleurs, des formes, de leurs irrégularités : impossible à dire). Je reste à l'extérieur. Dans le ventre de ces pierres, s'agitent des corps qui ne sortiront que lorsque l'obscurité les aura suffisamment aveuglés.

26.1.09

souffle


On secoue la tête, on lève les yeux, on compte les arbres arrachés, câbles au sol, routes coupées, et c'est à peine si on tient debout dans le souffle. Et plus haut, ce qui vibre et vacille : l'organisation du monde flanche au moindre coup de vent — cela effraie, cela rassure aussi : il est ainsi possible de mettre en déroute la mise en ordre des choses, le cloisonnement du territoire : leçon. Les fleuves à leur tour ne vont pas tarder à tester nos forces : et si le monde débordait ?

25.1.09

repriser


Ce qu'il y aurait de vide dans chaque jour ; le nombre de battements sans efficacité dans la poitrine ; l'expansion de la fatigue dans chaque nuit passée sans la voir, traversée chargée à blanc. Demain, je reprendrai le travail (le travail obligatoire), mais pendant ces trois jours derniers, relire, reprendre, repriser, et retraversée : l'autre travail, plus nécessaire. Ce n'est pas, en se penchant sur ces mois passés, revenir : mais plutôt se projeter à nouveau, et comprendre ce qu'il y avait eu d'essentiel à entrer dans cette passée — se saisir du monde, de l'intérieur, comme vitesse ; cinétique éprouvée du temps, lent apprentissage de ses courbes, de ses vides (et de la manière dont ceux-ci engendrent ses pleins) : non plus déplier le monde, non plus suivre son allure, mais essayer de trouver où le pli, où sa vitesse d'exécution.

24.1.09

Ponts (4)


L'eau est grise et bleue, large comme un bras de mer.

Montant comme on souffle, et reflétant, sur toute la surface, toute la surface du ciel et davantage, et creusant en chacun de ses plis les possibles du monde augmentés comme en plein soleil la lumière contenant toute ombre, la mer renouvelée d'elle-même seule et traversant : formant la forme de chaque chose, et ce n'est pas de mer que l'on parle quand on parle à sa surface, une vague au milieu d'une vague, comme depuis toujours : la même ; et de quelle histoire est-elle chargée, et s'il fallait l'approcher comment la nommer autrement, comment l'appeler autrement, l'élargir finalement en bras de mer enserrant sept fois les silhouettes qu'en avant de soi on se donne pour passer.

Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.

23.1.09

futur antérieur

«C'est au niveau de chaque tentative que se jugent la capacité de résistance ou au contraire la soumission à un contrôle. Il faut à la fois création et peuple »
Deleuze

Croire au monde, ce serait acquiescer à sa chute, comme aux couchers de soleil, la lenteur de la lumière en accroit la portée pour allonger les ombres. On peut se tenir en dehors de la marche des choses, mais le dehors absorbe ce qu'on croit être extérieur, et nous dévore. On peut aussi se mêler, mais c'est pour finir traversé par son scandale, et ne rien dire d'autre que cela, redoubler la tautologie, et finir là encore avalé dans son avancée. On prend le parti de le raconter, comme en dehors de lui s'approprier son possible, parler dans sa gorge mais depuis l'extérieur en examiner les effets : trahir le réel pour mieux, avec règle et compas, mesurer les angles d'incidence, les éclats. Une part arrachée à la fiction pour une part obtenue sur le temps présent qu'on cherche, comme au futur antérieur.

20.1.09

ponts (3)



Tremblant de toute sa poussière la vieille église comme de la toile, et traversant au rythme des voitures le vent arrêté par aucune maison désormais, mais du bruit qui monte ne percevoir qu'une rumeur descendant plus vite encore emportant (ou serait-ce emporté par) un souffle plus accroché au vêtement invisible du soir, comptant ces sursauts, la ville happée par cette séquence, triolet noir, blanche sur le temps fort, coda appelant l'anacrouse toujours recommencée d'un soir joué comme la répétition de tous les soirs à venir, répétition de tous les soirs passés qui reprennent.

ici et maintenant

Kazuo Ohno
photo: H. Tsukamoto


anthony and the johnsons_one dove (the crying light, 2009)

Le danseur qui mime, non le pas du marcheur qui se serait mis à danser, mais le geste du danseur sur le point de ne plus marcher, aurait trouvé en un sens la manière de marcher du premier marcheur, du dernier. Il tend ses doigts jusqu'à l'espace qui outrepasse son bras, il désigne du visage l'expression qui les fonde toutes. Et chaque mouvement est une manière de dire ce qui, en-deça du langage, est l'impulsion de chaque mot. On pourrait parler d'écriture en usant de métaphores. Et on pourrait l'aborder frontalement, on regardant Kazuo Ohno danser le geste qui écrit dans l'air sur toutes faces du monde, la langue qui rend sa dette au silence. On dira (je sais, on le dit déjà), que ce qu'il faut à la littérature c'est de parler d'ici et de maintenant (et donc, ne reste qu'à copier l'œuvre gigantesque que le monde écrit pour nous). Et je regarde Ohno, impression que ce n'est pas d'hier que son geste prend possession. La nuit des temps, c'est ici et maintenant, dit-il. On peut entendre le pas craquer, le bras avancer, la respiration s'arrêter. On peut entendre la pensée reprendre. On peut ensuite écrire la courbe de chaque geste, c'est un travail pour des années. On peut commencer aujourd'hui, ici — maintenant.

19.1.09

ponts (2)



Semblant aller d'un endroit à un autre, paraissant rejoindre deux points opposés du monde comme du soir au matin le rêve tendu vers ce qui le brisera, marchant au-dessus du vide comme suspendu non d'en haut mais d'en bas et enjambant le seuil de la réalité aussi maladroitement qu'un vers, déchirant surtout son origine et sa fin pour ne plier que sur lui-même, rêvant d'une ville à son image non pas posé mais traversant, encore et encore, traversant pour ne jamais franchir.

17.1.09

le trajet


Visage fermé — ce qu'il contient : qui le saurait. Première tâche du matin, refaire le trajet de la nuit, et c'est toujours cette image (avec variations) : parcourir une grande maison avec dizaine de pièces en enfilade, et au bout : cette porte fermée. Mais hier (était-ce hier, un autre jour plus loin), pièces vides après pièces vides (et qui au fur et à mesure continuaient de se vider), cette statue sous ciel ouvert, ce visage plus clos que la pierre ; et il m'a fallu quelques heures après le réveil avant de retrouver : cette image prise il y a un mois. Mais quel trajet m'a fait revenir à elle. Et de l'image ou du rêve, qu'est ce qui a appelé l'autre.

16.1.09

Ponts (1)

Des ciels gris de cristal.

Crissant par endroits, comme des dents glissées l'une contre l'autre dans la mâchoire, mais crissant silencieusement, dans un souffle, et dessinant sur la toile froide de la ville reflétée plus haut, les signes avant-coureurs des plus grands malheurs, ou des plus terribles joies, ou les traits d'un visage, ou les traces de pas d'un animal éloigné : marquant comme au fond d'un café les désirs et les peurs, le ciel qui ne va pas tarder à tomber sur le sol et se répandre avec le reste de la vaisselle brisée.

12.1.09

ce qui cesse alors

À passer plusieurs dizaines de minutes pour fixer ces lumières fixes sur toile de fond tremblé, (les dernières lumières accrochées à décembre), je sais bien que tout m'échappe, que je n'appartiens plus au temps à vivre de l'instant — c'est dans la fixité du bougé que s'immobilise le décor du ciel noir et bleu. Qu'à trop vouloir arrêter le monde dans l'image (chaque sortie avec l'appareil photo, car je sais bien que si je sors sans, je provoquerai le réel au dehors, qu'il répondra toujours de cette absence), je cesse de l'habiter, pour m'en tenir, à distance, et comme témoin, seulement. Et comme témoin, donc (je réponds) : c'est dans l'arrêt que s'éprouve le mouvement.

10.1.09

Essai d'encyclopédie partielle

Ce qu'on apprend, des trajets répétés en train, c'est (dans le désordre) : la durée labile du temps et son épaisseur mouvante en fonction de la durée qu'il reste à subir ; la vitesse relative des espaces dans le défilement heurté du dehors ; la virtuosité des modulations qu'on use pour nous expliquer les retards ; la patience que possède la nausée pour croître seconde après seconde ; la hauteur des verrières au-dessus des gares qui s'offrent comme miroir de la ville qu'elles abritent ; la dilatation de la lecture : les changements qui s'opèrent sur la phrase qu'on écrit ; passé trois heures dans le train, le cap qui se traverse dans la douleur du dos, des jambes, du corps entier (et combien je n'ai plus besoin de regarder ma montre pour savoir que ce mur est franchi). Bien d'autres choses aussi, mais que je ne saisirai qu'une fois dans le train (et que je perdrai une fois sorti). Accumulation de savoirs partiels qui forment mon encyclopédie infime de voyageur sur même distance (et sans rien voir du dehors qu'une ligne droite (la même) jusqu'à l'arrivée.) : plus précieuse que ce qui s'empile en moi par ailleurs.

9.1.09

les murs se ressemblent


Qu'ils tiennent, ce n'est pas le moindre des miracles, mais qu'ils respirent : voilà. Et qu'ils bougent (aussi) de leur immobilité feinte. Les murs se ressemblent moins dans leur verticalité (qu'ils partagent avec les arbres, avec les hommes) que dans cette non perméabilité à la lumière, dans cette indifférence à ce qu'ils portent dans le ventre — et dans cette respiration lente hors de laquelle craque un même visage : celui, peut-être dont les hommes rêvent jour après jour, visage qu'ils finissent par rêvetir au lendemain de leur mort. Les murs ont tous la même peau.

8.1.09

effacement vertical

maintenant cette fin là basculer le retard du temps perdu les conséquences gestes la menace le vieil homme la nuit ne s'arrête pas patiemment le chaos la possibilité de se jeter de la lumière (et des voleurs qui passent) on rentre traverser l'apprentissage de la résistance par hasard (…)

reprendre les titres des deux premiers mois de ce journal, constater (aussi) que s'écrit le texte insoupçonné d'une lente dérive à fixer le vertige (du contretemps)

(écho depuis les pas perdus de Jérémy Liron)

7.1.09

ce projet


Tombe la nuit à la lenteur du ciel qui fond, et je ne sais pas si. Au loin, la lumière qui se cache et ne masque pas la. Le retard que je prends à compter le temps passé à prendre du retard sur. Les notes que j'accumule sur ce projet qui ne prend forme que le soir quand j'arrête, lorsque je fais autre chose enfin et que. Le soir arrêté contre moi comme sur ma poitrine à peine. Au matin, reprendre la journée où on l'avait laissée mais qui s'est comme déplacée le long de. Se dire que cela compte, que ce n'est pas en vain, que ce n'est pas seulement du temps perdu à. Question de vie, de. Reprendre le fil de ses. Ne pas se laisser prendre par. Dehors, c'est, loin, très loin de ce que j'avais imaginé, non pas sortir, mais se laisser lentement gagné par lui, et.

6.1.09

ou à-demi fermés


D'une coulée brutale de ciel dans les bronches, là, directement (ou pour mieux dire : soudainement) expirée depuis le corps jusque dans l'air (et soufflée depuis le monde autour en toutes directions), importe seulement sa verticalité : c'est une manière de qualifier l'écriture (l'activité, cette fois, et non le geste). Ce que cela implique de vertige — d'enfoncement dans le gouffre (et des connaissances qu'on en tire, seulement depuis cette douleur qui descend dans l'obscur, et qui s'éclaire à mesure depuis l'obscurité plus profonde encore de soi même inconnu quand il s'agit d'écrire). Le deuxième jet est un premier jet qui continue (encore). Qui ne cesse pas de ne pas finir, n'arrive pas. On pourrait se dire que pour chaque goutte du nuage, un flocon. Et en retour : cette injonction — chaque territoire sa page (et inversement). Mais chaque flocon porte la multitude du nuage qu'il tire vers le sol. Et chaque page multiplie les territoires où demain arpenter les pages écrites par le territoire. En somme : écrire, être soi même la coulée et ce que la coulée emporte. Quand il s'agit de se relever, le paysage autour a changé de sens, de forme. Ce que la coulée a produit, c'est le monde, non à son image, mais sous sa poussée. Ce qu'on voit : les résistances que le monde a proposé, depuis lequel recommencer à arpenter — encore.


(écho depuis le dernier des mahigan de Mahigan Lepage)

5.1.09

_anticipations

« Bientôt, on n’essaie plus de s’imaginer évoluer dans la ville dressée, ni de se représenter les portes, les commerces et les foules disparus — on devient soi même une ombre au milieu d’ombres diffuses ; ombre intruse au milieu de l’absence d’écho du temps ; et les spectres qui nous frôlent s’évanouissent pour nous laisser ici seul, fantôme qui dérange le battement souple des années suspendues dans leur immobilité, absorbées par l’effacement que ce monde ne cesse pas de produire sur ceux qui le regardent, faits de la même poussière que ceux qui l’ont peuplé. »
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Extrait de "dans les ruines", nouvelle issue de
Anticipations, texte publié aux éditions numériques publie.net — Deuxième édition augmentée de 18 textes, et nouvelle mise en page avec photographies.

4.1.09

tentative d'épuisement d'un lieu en mouvement

De la ville en arrière, ne reste que des traces — non : De la ville laissée en arrière de soi, ne reste que sa trace — non : De la ville restée en traces derrière, rien n'émerge que moi — non : Des traces de la ville émergées en arrière, seules traces de soi ne demeure rien — non : De soi même laissée en arrière de la ville, n'émerge qu'une seule demeure de la ville, rien d'autre — non : Des restes en arrières d'une ville laissée en soi, n'en demeure pas moins seule — non : De soi resté en arrière de la ville demeurée, ne reste que la trace émergée — non : De l'arrière demeuré vide émergé en soi, ne reste qu'une ville seule — non : De soi même seul laissé en arrière de soi, ne demeure qu'une trace de soi même en ville — non : De ma ville émergée en moi, ne demeure qu'en arrière de soi la seule trace vide — non : Du vide laissée par la trace de la ville laissée en arrière, ne demeure que soi — non :

1.1.09

planche d'appel

Par ma fenêtre, les fenêtres d'en face : presque toutes sont fermées, hier a fini pour eux tard dans la nuit, et même parfois s'est prolongé tôt le matin — comme si l'année en basculant n'avait pas vraiment commencé : mais a pris son élan depuis la précédente qui s'est comme fondue dans celle qu'elle engendrait (hypothèse : et si 365 n'était que le nombre de jours suffisants pour accomplir un tel saut ?)

(écho depuis séries de Sarah Cillaire)