27.2.09

poids

C'est derrière les yeux, et au fond du crâne, le mal qui entoure quelque chose de plus lourd que ma tête ; appesantit les idées, on dirait : et dans la ville, quand pour faire passer la migraine, je m'arrête devant des fenêtres, j'imagine les histoires, mais ça ne fait rien passer et au contraire : je me charge d'un peu plus de poids, et c'est la tête plus lourde encore des ombres à peine vues, et dont j'ai inventé les vies, que je reviens ; et je me demande où les déposer.

24.2.09

nuit blanche

Cette manière de respirer dans le noir, cette faculté de bouger dans son corps de fatigue, et cette espèce d'engourdissement qu'on ressent, non pas le lendemain de la nuit blanche, mais le surlendemain, quand on croyait la tempête passée. Ces moments où ça compte, où parler n'a pas la même importance (et pourtant, ce sont les mêmes mots). On dit : et ça n'a pas la même portée, l'impact est différent, non pas plus fort, plus large : mais simplement : pas la même densité de matière qu'on charge, qu'on traîne, qui emporte. Nuit blanche et rouge de distance, et combien aussi de rapprochement avec le monde.

21.2.09

imperceptiblement

Géométrie parfaite de la relation : sur les dalles surexposées de la ville, deux droites parallèles se rejoignent à l'infini. Lumière oblique sur les corps, sépare. Croisées des rues sur la foule dessinent les pertes possibles, les malentendus nécessaires.

Ai passé une dizaine de minutes à prendre sur la plaque impressionnée du sol, les marques appliqués des ombres qui coulissent comme du métal chaud sur la rue. Trente photographies semblables, de corps différents : de corps semblables en ombres portées : trente photographies différentes mais du même angle.

On peut voir le temps passé à la lumière écroulée imperceptiblement entre chaque pose - écroulement que je mesure, poids que je sous-pèse : hauteur que je voudrais apprécier ; et qui se dérobe, puisque entre, c'est entre que la lumière passe.

20.2.09

distances


Marche
devant
les
corps,
un
pas
un
autre,
distance
qui
éloigne,
février
en
avance.

(écho depuis les sonnets en un mot de Seymour Mayne, traduit sur retors.net par Sabine Huynh)

16.2.09

miracles

En arrière, les pistes abandonnées, les circuits fermés sur eux-même : en arrière du monde sa possibilité. Et se dire qu'à se retourner, les choses paraissent plus tangible que le réel : se dire qu'au-devant s'ouvre la dissolution, au-devant le rêve que produit le monde sur moi — jamais sa forme réalisée.


Dans le métro, les choses s'orientent selon une ligne qui jamais ne me semble droite, mais plutôt enfoncée dans la terre et selon un axe retourné sur lui-même. Quand je sors, et que je me retrouve au bon endroit, c'est toujours pour moi un miracle.

13.2.09

ce à quoi on s'attèle

Sur chaque écran, une part de la réalité qu'on sélectionne, une trace du réel qu'on suit jusqu'à effacement, une part de soi qu'on dépose en avançant dans la matière : entre chaque écran, les données qui se forment et défigurent au large les certitudes. Et les outils qu'on construits (qu'on essaie de construire : outils naissant davantage depuis notre défaut de savoir) sont une manière de langue parlée, sont plus qu'un simple support où l'emmener : à la fois l'espace d'insertion dans le monde, et l'insertion même (on s'y attèle). On cherche à définir les enjeux, et ce sont pourtant nos actes (plus savants que nous) qui les déterminent, les exécutent. On prend peu à peu possession des formes de nomination du réel.

11.2.09

palimpsestes

Les textes qui s'écrivent sur les murs (et les murs qu'on écrits avec des textes (comme les écrits que les textes emmurent))) — et partout, est-ce le même texte derrière un mur toujours mouvant : un même mur sous un texte sans cesse déplacé ; ce que la ville affiche sur ses murs, davantage que son nom, davantage que sa signature, davantage que son récit : tout cela à la fois, sous une lettre, sous la même lettre illisible et surimprimée, sous cette lettre qui s'efface (effacement qui la produit) : sur chaque mur de la ville, l'histoire répétée d'une syllabe intraduisible, inarticulée, cri dans la gorge qui porte silhouette de la ville.

9.2.09

l'oubli, le manque : autofictions

Impossible de retrouver tel passage dans tel livre (alors que j'en visualise jusqu'aux passages à la ligne, et l'emplacement précis sur la page : mais pas les mots, ni les phrases) — impossible ensuite, plus tard dans la journée, de revoir tel visage : seulement l'attitude, et pas véritablement l'attitude, mais une attitude précise (un mouvement d'épaule pour marquer l'agacement, la précision de ses mains) — impossible enfin, de saisir la chronologie particulière d'une lointaine (pas si lointaine) année, quand je voulais la fixer. Se demander un temps si tout cela est lié. Chercher ce qui les unit. Ne pas trouver non plus. L'écrire, ce que cela change. Rien.

Ou alors, peut-être, changer l'impossibilité en manque : et depuis ce manque : travailler : réfléchir à ce qui se construit de soi dans l'écriture, et de soi-même jeté en avant, ce qu'il reste : de la fiction et du monde inventé par elle. Passé trois heures sur cela, sans relâche.

Au bout de l'après-midi : avoir oublié les trois trous qui s'étaient creusés au matin. Ne les reprendre que ce soir, quand je les écris ici. Comme séquelles de ma journée : comme lieu indépassable ; et pourtant : je ne parviens pas à en comprendre seulement l'importance. Combien ces poussières entravent ma vue, ces dernières semaines. La journée comme ramassée en son point de fixité, l'autofiction pour prétexte : et par elle, atteindre ce que je ne touche pas — soi-même qui s'écrit en figure toujours échappée, toujours en avant de soi-même.

Le jour se couche et ce n'est pas la fin qui commence, seulement sa répétition.


(et ma lecture, sur persona, du livre de Chloé Delaume : Dans ma maison sous terre : poétique de l'autofiction)

8.2.09

impossible de partir


Et puis (il s'adresse à moi quand je passe à sa hauteur dans la rue) : ce qu'on laisserait derrière soi finirait par entraver chaque pas. Les types qui disparaissent, on ne leur laisse pas la possibilité de s'évanouir dans la nature. La nature, c'est une manière de rêve qu'on traîne avec soi la nuit, quand personne n'est là pour nous l'arracher, dit-il. Il dit aussi : impossible de partir sans laisser de mot, alors qu'en laissant un mot, c'est ce qui fait que personne ne part vraiment. Il dit d'autres choses encore, mais ça restait coincé dans sa gorge. Je lui raconte alors cette histoire que j'avais lue, dans les journaux, en forme de fable : ce père, parti, un jour, avec ses deux enfants : la mère qui les déclare disparus, volés, et alors : les recherches, l'évanouissement total. Et qu'on avait fini par les retrouver, près de quinze ans plus tard — que les enfants étaient devenus des hommes, et que le départ avait été pour eux la seule vie. Qu'on leur reprochait désormais de ne pas revenir. Mais où ? Que le retour n'était pour eux qu'un autre départ, plus radical encore : parce que désormais, peut-être, celui-ci interdirait tout nouveau départ, puisque déjà accompli dans leur enfance. Il ne m'écoute pas : il me demande du feu (que je n'ai pas), et s'en va.

6.2.09

après les marches

Les slogans automatiques, dont la répétition efface, lettre après lettre, le sens des phrases (phrases réduites au rythme machinal qui les scande comme des coups portés sur le sol avec le pied) s'estompe mal, mais on finit par ne plus les entendre, et ce silence vrille davantage : on est devant le parc, c'est le calme alors soudain qui éveille la fatigue, qui tord le corps. On a fini d'user la journée sous la semelle à force de piétiner, et où la marche a conduit, on ne sait pas. En bas du boulevard, peut-être : c'est déjà une avancée. Le matin, j'aurai regardé ceux qui savent parler — la journée, ceux qui savent marcher. Et le soir : j'aurai participé au soir (c'est une manière de voir les choses) en l'enregistrant — ce à quoi j'ai pris part ce jour, ces marches minuscules qui crient, (ces marches qui avancent sur la ville les cris qui voudraient arracher au pouvoir son mépris, ses ratures sur nos vies), valait ce soir le fait qu'en face du parc, je m'en saisisse, en partage. La lumière du soir ne ressemble pas à la journée, elle jure avec sa lenteur (tu me dis que c'est la couleur du ciel sur les montagnes : et cela me paraît plus vraisemblable). La lumière du soir ne participe pas à la journée. Et moi, je l'enregistre en pensant : demain, ce qu'il restera de la veille sera de la lumière sans coïncidence avec rien.

(écho depuis le journal en ligne de Ariane Revel)

5.2.09

lecture par le vide

à chaque f o i s cette impression de vide tout de suite après la lecture, cette impression d'immense fatigue physique alors que c'est immobile et le micro tout près des mots qu'on a juste eu le sentiment de frôler. Mais enfin. Sans doute que ce qu'on joue là, ce n'est pas seulement sa vie puisée en soi, qui ne contient assurément pas tant de vide. C'est peut-être pour cela que j'avais choisi de lire dans le noir, avec seulement dans le dos les images qui défilent. Ce qu'on place au-devant de soi quand on lit, c'est la part de soi qu'on ignore, et c'est uniquement dans le noir qu'on peut la nommer.

(Merci à François Bon pour l'invitation, à Fred Griot pour l'accompagnement, et à la médiathèque Bagnolet pour l'accueil)

2.2.09

impressions


Surexposition du temps : préparation de cette lecture à Bagnolet — impression d'avancer dans le noir : c'est comme si j'étais plongé dans une clarté aussi aveuglante. Mais à mesure que la plaque se laisse impressionner, c'est un pas qui se pose devant l'autre et on se retrouve à marcher.