31.3.09

poste restante (michaux)


Retrouver le geste de la main qui écrit sur pages blanches, encre noire. Me souvient de ce texte de Michaux (mais impossible de le retrouver ce soir), où il raconte comment, après s'être cassé le bras droit, il avait dû écrire de la main gauche, et combien l'étrangeté de son propre corps s'était éprouvé dans le mouvement d'écrire, réapprentissage de soi-même. Les perceptions nouvelles — l'enfance du geste. Ce qui s'apprenait de nouveau, davantage qu'écrire : autre chose que l'appréhension de soi par l'écrit, la projection : oui, autre chose, qui tenait de la lenteur et de l'objectivation : soudain, le corps était séparé de ce qu'il faisait — et les courbes qui se traçaient se faisaient comme en dehors de soi, comme malgré soi, conduit par autre chose (le papier peut-être). Il gardait les pages écrites de la main gauche comme de quelqu'un d'autre, bien plus profond, archaïque, secret, que l'individu qui écrivait directement de la pensée couchée à l'horizontalité de la feuille : là, ce qui s'écrivait, c'était dans le lent trajet de la tête au bras, et du bras à la feuille, écriture charriée par ces résistances. Parce que, et c'était le plus important bien sûr, ce qui se trouvait modifié par le geste, c'était l'écriture même, pas seulement les courbes des lettres, mais la syntaxe, la phrase, à l'échelle de la construction d'une proposition, puisque toute la cinétique s'était retrouvée bouleversée.

Hier matin, redécouvrir cela — et sans aller jusqu'à cette radicalité — en écrivant à la main le courrier ; et cela tenait aussi, pour une grande part, à ce que ce soit du courrier adressé.

30.3.09

la fissure


La mesure de chaque chose, comme celle du temps : regarder la taille de cette fissure qui grandit, l'humidité qui gagne par le haut. Les horloges solaires des façades changent d'heure, elles aussi. Mais au rythme secret qui est peut-être aussi celui qui donne la profondeur des piscines.


28.3.09

le détail


C'est une manière de poser son corps sur le sol, d'appuyer sur la terre son poids. Il y a des crachats par terre, il y a des raisons d'en finir. Il y a des types qui sans les regarder, les enjambent dans un haussement d'épaules. Il y a des taches de sang, il y a des heures perdues à les perdre. En fait, la douleur, ce n'est pas vraiment une pression ponctuelle sur moi, c'est une façon précise de s'attacher aux détails, une façon de considérer la vie comme un détail (le détail qui donne sens au tout) : une manière de marcher le soir en considérant l'importance de cette tache sur le sol, qui grandit.

En sortant du théâtre, jeudi, avec ces pensées, rentrer par le boulevard Voltaire, et poser son corps dans le soir, ou à travers lui, et ce en essayant d'éviter soigneusement les taches que la ville avait répandues. Des phrases de la pièce, il m'en vient des dizaines, que je retrouve au rythme de mes pas. Elles viennent seules tellement elles semblaient juste, tout à l'heure. J'ai le livre dans mon sac, je pourrais vérifier, je ne le fais pas ; je me contente d'appuyer de tout mon poids sur le sol, en rejouant pour moi les phrases tout à l'heure lâchées comme d'évidence.

(sur la pièce Eden matin midi et soir de Chloé Delaume,
voir mes notes via le carnet)

27.3.09

meurtrières


Des façades, on ne verrait, entre les fenêtres, que les murs qui progressent. Les fenêtres ne sont plus que des lignes minces verticales dépeuplées fines d'où la main passe à peine, tête à l'intérieur et recherche à l'aveugle du dehors qui ne peut rentrer que par filets successifs. Image de cette ville sans cadre (sans bord), penchée vers sa chute (et qui ne tombe jamais), couleur passée de ce qui n'a jamais eu de couleur (de passé). Fenêtres en meurtrières.

25.3.09

outlandish | jérémie scheidler, léa bismuth



Trailer du projet Outlandish, film de jérémie scheidler et léa bismuth en cours de production, avec Oliver Coyette (d'après Le Horla de Guy de Maupassant)

Je suis en Afrique.
Je filme l’Afrique.
Il fait chaud.
La lumière est aveuglante.
Les gens parlent, mais je ne comprends pas ce qu’ils disent.
(Est-ce que je suis en train de rêver, ou de me souvenir d’un voyage réel ?) *


* extrait du scénario écrit par j. scheidler et l. bismuth

23.3.09

avant-hier


Devant un plan d'eau, rien qu'à le regarder, on devine s'il est profond ou si ce n'est qu'un mince filet posé sur des cailloux. Je ne dis pas qu'on devine la profondeur exacte ; peut-être n'est-il qu'un peu profond, peut-être n'a-t-on pas pied. Mais on devine, quand même, un peu. *


Distance avec soi, le monde autour qui ne bouge plus ; n'avoir de rapports que selon cette exigence de surface et de profondeur (en finir une bonne fois pour toute avec la relation verticale, la transcendance ; avec la relation horizontale, le côte-à-côte des foules) : et se dire qu'entre la surface et la profondeur, il n'y ait qu'une différence de plongée ; qu'à la surface, on demeure comme en surplomb de la profondeur — et qu'en profondeur, on n'est jamais qu'à une surface plus souterraine d'une autre profondeur.

Décision prise, et qui m'engage plus que tout : pour la première fois depuis ; commencer avant-hier (j'ai noté l'heure) le travail — sans plan, bien sûr, matériau accumulé depuis longtemps. C'est lorsqu'on ne sent plus la surface au-dessus de soi, et qu'on ne tend les mains que sur sa propre chute qu'il devient impossible de ne pas répondre à l'incitation.


la torrentielle, dévastratrice, vengeresse puissance de la fiction. *

* B-M. Koltès, Le dernier dragon, article

21.3.09

légendes


Geste du vainqueur qui répand le sel sur les ruines de la ville soumise, c'est l'image qu'on retrouvait dans les textes latins, et qui frappait plus que le reste : légende fausse sans doute, mais enfin. Idée qu'en empêchant les récoltes futures, c'est à la ville même qu'on interdissait de repousser — et les généraux victorieux passaient eux-mêmes, disent les textes, la charrue le long de la cité défaite. Combien une telle image conserve de vérité et de justesse, on ne saurait le formuler vraiment. On finit par marcher au milieu des sillons comme en soi-même, le rêve qui n'est plus distinct du rêveur. Ces légendes qu'on invente pour rendre le monde plus réel, lui donner forme de la vérité.

20.3.09

manières d'éprouver

Passer l'hiver à chasser quelque chose qui serait le mouvement des arbres au-dessus du ciel immobile, (ou serait-ce celui de branches au-dessus d'un arbre immobile, (ou celui du ciel derrière les branches immobiles)) — manière d'éprouver autrement que dans le temps qui passe la grande lenteur de l'hiver cette année ; passer l'hiver à chasser quelque chose qui serait à la mesure de cette lenteur — le poids qu'ont duré ces mois passés ici. Demain, il semblerait que l'hiver s'achève. Restent les traces de cette immobilité qui a fini par déplacer l'année.

(quelques unes de ces images)

19.3.09

place nette

En quelques minutes, place nette. Hall de gare vidé, et cartons emplis de livres : de livres pas même ouverts mais destinés quand même au pillon — trop usés d'avoir été regardés : livres qui disparaissaient sous leur nombre.

On raconte alors qu'il n'était pas rare d'oublier, derrière des comptoirs plus cachés que d'autres, moins éclairés, plus anguleux, des écrivains immobiles, le stylo en main, la dédicace prête à mordre.

17.3.09

la mancha

@jérémy liron

Sur la vitre du train, dans le silence plein et régulier des moteurs, passent infiniment, sans qu’il soit possible de les retenir ni de les anticiper, ces fragments arrachés au-dehors qui figurent l’espace du monde autant que sa durée : suite ininterrompue de cadres ; ou pour mieux dire : coulée du monde déroulée à côté de moi, le front appuyé aux cahots des machines. Longue passée sans fin ni début — instants répétés de ce qui n’a ni commencement ni arrêt.

La Mancha, 18 mars
photogrammes : Jérémy Liron ; texte : Arnaud Maïsetti

éd. La nuit Myrtide

16.3.09

moins réelle

Lumière traversée qui tombe sur nous, et à mesure qu'on la regarde, lumière qui fait tomber le jour. Et pourtant, à essayer d'enregistrer ce qui s'écroule, ce qui passe (ou ce qui ralentit), chaque image est plus décevante en regard de ce que je vois : chaque fois que je prends la photo, c'est sa part manquée que je saisis, sa part échouée à mes pieds : et toujours la photo suivante est moins réelle que la précédente, moins vraie : ce qui s'affiche à l'écran, ce ne sont que les chutes du jour qui s'entassent et ne composent rien.

13.3.09

précipitations


Coulée de langage : on se tient au plus près du monde parce qu'on ne veut rien manquer de ce qu'il pourrait confier (un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits) - coulée de langage non pas dénué de sens, non : coulée qui entraîne dans le sens qu'on décide, et on est soi-même et la pente et le flux : ce serait ça, écrire. Mais ce qui importe le plus (comprendre cela cet après-midi : et plus que le comprendre — violence qui rompt en soi quelque chose qu'on ignorait), c'est de saisir, non pas vraiment vers où la coulée entraîne (la résolution d'une question en soi posée), mais sa vitesse.

Comprendre cela et le reformuler mille fois ensuite : ce soir, comme tant de soirs, ce journal écrit en dépôt de ce que la vie a pu apporter, le jour — noter son précipité. J'aurais pu appeler ce journal: précipité. Corps solide qui demeure. Et cette vitesse qui anticipe par excès le mouvement. Coulée de langage qui prend vitesse de mon pas ou de l'allure des choses en moi ? Coulée du réel qui devant moi passe, et dont je me saisis pour à mon tour me couler dans une forme qui saurait la dire (lui redonner sa vitesse ; lui imprimer la mienne). Qui dira la vitesse des voyelles — On se tient au plus près du monde pour traverser sa vitesse, raconter les récits qu'il produit dans la précipitation de sa fin qui recommence toujours,


12.3.09

que le mouvement cesse vraiment

Je ne vis pas sur les routes - au juste, je les fréquente si peu : les rails, oui, je les emprunte, je les chevauche. La vie sur les routes, ça voulait dire, aller, et ne pas se soucier du pas posé derrière soi : la route se chargeait de le rendre. Je ne vis pas sur les routes, et pourtant. À la prendre, la route, traverser le pays sud nord et ne pas compter la distance, c'est une sorte de nouveau regard qu'on prend quand on passe, et qui change la mesure des choses. C'est une autre allure : tout à l'heure, être resté assis un certain temps après que le train s'est arrêté, et jusqu'au passage de ceux qui nettoient avec grande rapidité : attendre que le mouvement cesse vraiment, la secousse. Et emprunter le quai presque vide, comme le dernier qui descendrait du train. Mais surprise de voir, en me retournant, qu'il en sortait encore, des types qui comme moi avaient attendu. Combien en restait-il, dedans.

10.3.09

tremblé(s)

Perception du monde tremblée - du monde replongé en ce qui le tremble pour le rendre (de nouveau) vivant : les chairs qu'on arrache, peaux mortes qui cachent ; je sais. Marche qu'en soi-même on fait, le soir avant de dormir pour ne pas dormir : où elle entraîne - vers le livre suivant, celui qui refera pour d'autres le tremblé des corps, des perceptions nouvelles. Perception neuve des faits qui refonde. Marche que dans les livres on fait, le jour, dans un train, pour ne pas s'immobiliser.

(écho depuis ma lecture de Bougé(e), de Albane Gellé)

9.3.09

ex voto


Sur le mur, à sa mort, ils avaient fixé à hauteur d'épaule, façade la plus en vue, le masque de théâtre de cette célèbre actrice dont ils avaient voulu conserver la puissance des traits, la noblesse du regard, sa dignité. Quand ils passeraient devant le bâtiment, centre incontournable de la ville, ils n'oublieraient pas les gestes, les paroles, la portée de ses paroles lâchées depuis ce masque — et la puissance qui s'en chargeait alors s'en trouverait découplée. Peu à peu, le masque prit la forme du mur, se minéralisa jusqu'à devenir une excroissance à sa base. Puis, et c'était inévitable, le masque revêtit la grimace du bâtiment — et davantage que cela : mystérieusement, il revint au masque d'exprimer, comme jadis le rôle qu'il endossait, les figures que le temps imposait au temps. Visage troué désormais, comme je me tiens devant lui, et ce qu'il reste de l'actrice n'est pas moins détruit que la ville : visage qui aura su jusqu'à son dernier rôle jouer la partition parfaite qu'on lui aura attribué — sourire atroce de l'oubli qui persiste. Je me demande alors, en l'enregistrant, quel visage pour nos villes, quel rôle aujourd'hui saurait les dire.

7.3.09

nouvelles du front


A quoi pensait ce type dans le métro, assis à côté de moi, la trentaine, visage lisse et si propre, vêtements impeccables, commerciale ou ressources humaines, le visage penché sur sa feuille ? A quoi préparait-il sa journée, après-midi réunion de groupe, objectif motivation, souder collaborateurs en prévisions des remous qu'on a soi-même provoqués ? A quoi réfléchissait-il, ce chef d'entreprise (ou apparenté) à mesure qu'il tournait les pages de son papier de plusieurs feuilles agrafées rapidement semble-t-il, plusieurs pages imprimées depuis un site web ? Qu'écrivait-il en même temps, concentré, pénétré, impassible, notes serrées sur calepin de puissant, avec des flèches décidées, des idées qui lui venaient, paragraphe après paragraphe, et le nom de son entreprise sur chaque page, avec parfois un prénom marqué en marge, prénom plus apte qu'un autre pour endosser telle ou telle remarque ? Et quand je reste seul dans le wagon vide, je ramasse une page mal attachée, je lis le titre, et que faire d'autre que de rester prostré avec sa propre colère, son incompréhension muette ? "Les Comportements collectifs incontrôlables : la peur au combat et ses conséquences"

5.3.09

lignes de vies


Trente cinq verres de rhum pour régler la dette au temps : don de ce qu'on a de plus cher en échange de quoi la vie pourrait continuer. Le trente cinquième verre, ce qui s'achève alors : ce qui peut commencer — le deuil impossible de la vie à venir.

(écho depuis 35 rhums de Claire Denis)

2.3.09

et ensuite

Ce à quoi l'immobilité renvoie, un sentiment d'arrêt, ou de mouvement amorcé - impossible à savoir. Ce vers quoi le geste tend : sa fin approchée, son recommencement peut-être. Ce sans quoi je ne saurai parler : un ciel détaché sur une forme, ou un fond arraché derrière une silhouette. Et de la ville engendrée depuis ce détachement, cet arrachement, faire le tour ; cerner un endroit à habiter - et le quitter pour ensuite le raconter.

1.3.09

à la tombée du ciel

Sans penser aux conséquences, on additionne les faits, on considère la suite logique des choses, comme suite, comme logique, comme ligne nécessaire ; et puis, on s'arrête un instant : un moment de distraction reste accroché aux arbres et la soustraction commence. On n'est pas fait pour l'évidence.
Ce qu'on cherche alors : du répit à l'enchaînement sans recours des heures. Trouver sous la lumière lente du soir les indices qui sauront la relever. Demain. Plus tard. Dans les branches, c'est une manière abstraite de recomposer la vie : c'est filtrer chaque seconde et les redonner moins obliques, moins certaines d'elles-même. Quand j'enregistre la tombée d'un ciel arrêté par les arbres, c'est moins (je ne sais pas) pour capter la lumière qu'il reste, que pour mesurer la durée qu'elle met à arriver. Et le temps qui me parvient, (qui s'écrit à l'instant), possède la douleur de ce temps freiné, qui se poursuit tout de même, qui n'arrive pas assez vite, et ne passe pas assez lentement.