30.4.09

dessein


Ce qu'on a traversé, là, c'est autre chose que seulement cela, une nuit traversée, suture du soir et du matin. C'est autrement que traversant, d'un point à un autre, le trajet qui accomplit l'espace. C'est autre part où se retrouve, autre côté sans envers ni endroit. On est passé, et on va.

Ce qu'on a emporté avec soi - toutes les images qu'on a vues, tous les mots qui sauraient les endosser. Nuit passée à écrire (on n'écrit pas seulement la nuit parce que seul temps loisible - mais parce qu'elle seule rend cela possible) : une ligne après l'autre, on comprend seulement ce soir, hier soir (deux mois après la première), les silhouettes qui se dessinent.

de façon irréductible_processus insurrectionnel



l'insurrection qui vient, la fabrique éditions
p. 85

27.4.09

observer

Car chacun vaque à son destin
Petits ou grands
Comme durant des siècles égyptiens
Péniblement

Foule qui passe comme ralentie par la pluie, et de là où je suis posté, les chorégraphies appesanties paraissent plus incompréhensibles : les pas semblent aller quelque part, oui, mais les types sous les manteaux disparaissent pour être remplacés par d'autres.

A porter mille fois son point sur le "i"
Sous la chaleur et sous le vent
Dans le soleil ou dans la nuit
Voyez-vous ces êtres vivants ?

Suis resté quelques minutes ici, à chercher les lois des déplacements. Suis parti sans réponse. D'autres continuent d'observer pour moi. On saura bien un jour.

On voit de toutes petites choses qui luisent
Ce sont des gens dans des chemises
Comme durant ces siècles de la longue nuit
Dans le silence ou dans le bruit

a. bashung/g. manset_"comme un lego" (2008)


25.4.09

à l'aveugle


Accrochées aux façades, les lumières artificielles qui éclairent la surface des immeubles, et sous nos pas, rien que de l'ombre — pas l'ombre de nos corps penchés sur la ville, mais de l'ombre de la ville elle-même répandue sur toute l'étendue des rues. Quand on avance, c'est à l'aveugle sous les yeux grands ouverts des façades alignées, et qu'à marcher, là, presque avec les mains tendus devant soi, on pense à une allégorie manquante du monde : le chemin qu'on parcourt, on ne le fait pas différemment, sur corde raide et tronquée, et le vide sous les pas qui semblent d'ombre : mais pourtant. Pourtant ces lumières dans le dos qui veulent indiquer là une direction (chambre trois étoiles, plus peut-être), ici, on aurait peine à dire où elles mènent.

23.4.09

à la surface


Ce qu'on va chercher, dans l'image — ce qu'on y trouve. Une adéquation, non pas vraiment à soi, mais à la question qu'on se pose, à nous-mêmes, quand la charge des jours est trop lourde. À la surface, la réponse est toujours, en creux, celle qui masque la profondeur dans laquelle on est pris.

21.4.09

silhouettes

Ce qui s'imprime à la surface du réel, c'est juste la trace de leur effacement prochain, peut-être. Quand intercepter sa lumière, au moment précis donné par le hasard, c'est s'affranchir de ce qu'on voit, fixer le terme du cadre, ici, là, maintenant. Ces types sans visage, comme dans le rêve, qui courent dans l'immobilité, ces types qui passent en effacement imminent. On pourrait à peine faire le tour de leur silhouette. On pourrait à peine savoir s'ils vont vers moi, s'ils s'éloignent. On intercepte seulement l'empreinte. Et l'empreinte me suffit ce soir à fixer, fantômes de ma propre faiblesse, ce vers quoi je vais (ce soir), ce loin de quoi je m'éloigne.
« Dessinez sans intention particulière, griffonnez machinalement, il apparaît presque toujours sur le papier des visages. Menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages. Dès que je prends un crayon, un pinceau, il m’en vient sur le papier, les uns après les autres, dix, quinze, vingt. Et sauvages la plupart. Est-ce moi tous ces visages ? Ce sont d’autres ? De quels fonds venus ? Ne serait-il pas simplement la conscience de ma propre tête réfléchissante ? (Grimaces d’un visage second, de même que l’homme adulte qui souffre a cessé par pudeur de pleurer dans le malheur pour être plus souffrant dans le fond, de même il aurait cessé de grimacer pour devenir intérieurement plus grimaçant.) Derrière le visage aux traits immobiles, déserté, devenu simple masque, un autre visage supérieurement mobile bouillonne, se contracte, mijote dans un insupportable paroxysme. Derrière les traits figés, cherchant désespérément une issue, les expressions comme une bande de chiens hurleurs…"

Michaux, L’espace du dedans
Moi, prenant des photos sans intention véritable, ce sont des silhouettes qui me viennent : sont-ce moi, ces contours ? Sans visage, et sans démarche, sans mouvement ni direction - oui, de quels fonds venus et vers où ils m'entraînent. Toutes silhouettes qui me pensent, qui me figurent.

20.4.09

plongeant le bras


Coulée d'encre — on se replonge au monde. Trois jours de coupure, loin de l'écran, de la ville. Et puis, au retour : l'ordinateur qui s'ouvre comme un livre, et devant soi, la plume qui se retrempe (la sienne, celle des autres) : coulée d'encre brutale, ce matin, le flux de nouveau ouvert, l'écran sur les genoux qui écrit devant soi toutes sortes de lignes. Ce qu'on n'a pas vu, pendant ces trois jours, et qu'on ramène à soi, en plongeant le bras dans la verticalité de la fosse à bitume. On réapprend à lire — et c'est la leçon. Se dire que c'est chaque matin pareil, devant le flux : cette chose qu'on n'ose pas dire, mais qui s'impose : l'idée, effrayante et joyeuse, qu'on réapprend à lire, chaque matin.

(Et qu'alors, écrire est à chaque fois chose nouvelle, non pas dans le mouvement du bras, mais dans la recherche des lettres, celles qui se sont mises à bouger avec les lignes, celles qui ont changé de sens, ou celles qu'on ne reconnaît pas ; celles enfin qui se sont perdues : et toutes celles qui ont surgi)

15.4.09

6ème postulat d'Euclyde


Que la surface de la terre soit alignée dans l'axe de son horizon (postulat) : de là, qu'en chaque point de sa surface, on puisse tracer une ligne droite qui rejoigne cet horizon (conséquence) — et que celui-ci est donc constitué de la totalité des points qui forment ici l'ensemble du monde visible.

Pourtant. Quand on lève les yeux, la verticale formée par les immeubles n'est pas la même que celle qui se dresse pour les prières.

De ces deux droites qui s'élancent, laquelle rejoindra la première le ciel : laquelle brisera l'autre la première.

13.4.09

de la lecture (suite)

photographies de la lecture du journal contretemps
_Bagnolet, février 09,

(Revenu vendredi soir de la lecture à Mycroft, rédiger avant-hier quelques notes sur ce que j'y avais entendu : y revenir ce soir, à la faveur de ces quelques photographies de Pierre Coutelle adressées aujourd'hui : grand merci à lui...)

Devant quoi l'on se tient : on ne sait pas ; et sur quoi l'on repose — ce qui sous les pieds est mouvant et tremblant mais qui fait tenir le monde. À partir de quoi on parle, un peu d'air, et dans le ventre, le corps creusé par ce qui s'expulse.

Vers quoi on parle — de l'adresse comme projet, comme possibilité recommencée: de la question de l'adresse comme nécessaire à la mise en tension de soi, de la langue (comme du flux : comme d'une prise magnétique, électrique sur les choses - liaison violente, le point de folie qu'on touche, qu'on cherche).

Et ce que l'on dit : combien l'espace reconfigure tel texte — combien l'agencement envisage différemment la phrase, et ce qui se dit remodèle peu à peu sa place au milieu du réel (ou entre lui : l'intercepte, intercepte ses éléments plus lents, plus solides)

Et pour soi : de la respiration tenue, d'une seule haleine, une seule respiration posée — ce qu'on essaie de chercher, ce qu'on fabrique dans le noir de ce noir qui se sécrète : des contours qu'on arrache aux silhouettes devant soi posées qui écoutent (aux autres en soi qui hurlent) : un peu de ce silence qu'on échange, monnaie de passage.



- 16 Décembre 07 : Lecture à Mycroft, début du livre "Où que je sois encore... (via tiers-livre)



- 7 février 08 : Lecture à la librairie La Litote, extrait de "Où que je sois encore... (via le blog de La Litote)



- 7 novembre 08 : Lecture de deux Anticipations, à Montorgueil dans le cadre des lectures Publie.net (via desordre.net) et ce texte écrit le soir même



- 05 février 09 : Sur la lecture "contretemps, journal du chaos", à Bagnolet en février 09 (et le texte de cette lecture)

11.4.09

éloge de la capoïera
(de la critique à Bagnolet ; de la lecture à Mycroft)


Capoïera : cet art martial, parfait, terrible — fondé sur le mouvement seulement mimé du coup, danse accomplie pour le geste seul, sans orientation, sans adversaire. Mais chaque coup porté dans le vide, s'il trouvait sur sa route un corps, serait mortel.

Capoïera : le geste critique. Geste de l'écriture, non pas effectué secondairement à l'écriture, mais comme tracé fantôme de ce qui se joue dans l'écriture : non pas vainement porté au vide (le bavardage des avis, des comparutions) — mais reformualtion de la littérature dans le mouvement vers ce qui l'anéantira (et l'accomplira) : l'écriture. Critique : cette danse qu'on exécute autour de ; avant d'affronter face à face.

Capoïera : la lecture. Voix de l'écriture, non pas devant, mais littéralement pour moi (à ma place, vers moi). Ces lectures du soir, dans salle minuscule qui retient la voix, phrases qui se risquent pour la première fois à l'exposition devant près de quarante personnes (quarante et une). Il y aura une des lectrices si juste notamment, que c'est souvent les yeux levés qu'elle lira, en fin de phrase souvent, comme pour trouver à la fois respiration hors de ; comme pour lâcher la respiration hors de ; comme pour surtout effectuer avec plus de perfection le kata. Lecture : cette danse qu'on exécute avant que ; autour des corps qui sont là pour l'assister.

après-midi — réflexion et débat à Bagnolet sur la critique (entre autre) : littérature & internet, visite des appartements (remue.net, poezibao, édition argol et deux critiques)
soir — lectures à la galerie Mycroft : le bal des débutantes (Pauline Klein, Marie-Alice Villaume, Anne Collongues, Nathalie Siek et Camille B.)

9.4.09

the wicked messanger

Photo : Bob Dylan by Jerry Schatzberg.


I'm only bleedin'...

(contretemps battu du Palais des Congrès jusqu'à ce soir, résonne encore la voix ; le balancement du corps et ce qu'il entraîne avec lui : c'était Bob Dylan ce soir pendant deux heures, et la nuit qui se poursuit quand même : on voudrait l'écrire, et on ne fait que l'adresser — adresse qui voudrait retenir encore un peu la voix)

[et écrire ces notes, le soir même du concert]

7.4.09

juste un peu de musique

On bute parfois, comme aujourd'hui (et comme depuis une semaine), sur l'enchaînement incompréhensible des faits, sur l'impossibilité de les affronter, sur l'incapacité de seulement saisir de quoi il en retourne — manque de perspectives qui rend le jour étal, qui fait se superposer l'essentiel et l'accessoire, finit par les confondre.

Et puis, il arrive que les perspectives s'ouvrent soudain sans qu'on l'ait vraiment espérer : on voit un bout de ciel qui troue dans un coin de la ville l'opacité des choses. L'espace trouve une hiérarchie nouvelle. Ce qu'on n'attendait pas arrive, et c'est précisément cela qu'on attendait pour que le temps puisse se remettre à commencer.

Demain soir, donc, on ira écouter juste un peu de musique, cette musique qui déplace autour d'elle la force de gravité des êtres et des choses, la lente puissance de ce qui a un sens soudain.

I have gone from rags to riches in the sorrow of the night
In the violence of a summer's dream, in the chill of a wintry light,
In the bitter dance of loneliness fading into space,
In the broken mirror of innocence on each forgotten face.

B. Dylan

5.4.09

le coin de la rue, lorsque


(...) Bien sûr, il y a le travail, lent, patient, qu'on voudrait aussi rigoureux que possible, qu'on rêverait aussi juste que possible. Bien sûr, tout cela, qu'on nomme critique, ou seulement recherche est prétexte : à une critique plus profonde du langage, à une recherche de vérité. Et grande humilité devant la tâche : on avance un pas après l'autre sur continent entier. Et on n'est pas seul.

Et puis, il y a ce que ce travail permet, ou soutient : ma propre avancée dans la langue, dans la compréhension du monde par elle (armé de cette seule certitude : il n'y a pas d'autre compréhension sans elle). Il y a ce que ce travail engage, implique — sur la surface élaborée, une grande profondeur qui crée les remous : oui. Un coin de rue au détour de laquelle la rencontre change les perspectives, modifie les rapports (aux autres, à la littérature, à l'histoire, à soi).

Ensuite, il faudrait qu'à l'articulation des deux travaux, on trouve matière à déplacer encore les enjeux : ne pas chercher le point d'intersection des deux (jeu stérile) — mais l'endroit où les choses vont prendre encore un peu plus de vitesse. Qu'à l'articulation de l'un et l'autre travail, il y ait le frottement nécessaire à plus d'avancée encore, de celle qui font reculer la terre sous le pas.

Mais dans cette avancée là, aussi, on n'est pas vraiment seul. (...)
[extraits de notes écrites hier soir après l'émission radiophonique Surpris par la nuit proposée sur France Culture par A. Veinstein, "Bernard-Marie Koltès, retour à Babylone" (par Yan Ciret)]

3.4.09

se faufile entre


ville sans façade cette fois, ville verticale et sans direction, ville coupée de l'horizon — on se faufile entre la lumière pour passer. On passe. On n'arrive pas vraiment quelque part,