21.4.09

silhouettes

Ce qui s'imprime à la surface du réel, c'est juste la trace de leur effacement prochain, peut-être. Quand intercepter sa lumière, au moment précis donné par le hasard, c'est s'affranchir de ce qu'on voit, fixer le terme du cadre, ici, là, maintenant. Ces types sans visage, comme dans le rêve, qui courent dans l'immobilité, ces types qui passent en effacement imminent. On pourrait à peine faire le tour de leur silhouette. On pourrait à peine savoir s'ils vont vers moi, s'ils s'éloignent. On intercepte seulement l'empreinte. Et l'empreinte me suffit ce soir à fixer, fantômes de ma propre faiblesse, ce vers quoi je vais (ce soir), ce loin de quoi je m'éloigne.
« Dessinez sans intention particulière, griffonnez machinalement, il apparaît presque toujours sur le papier des visages. Menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages. Dès que je prends un crayon, un pinceau, il m’en vient sur le papier, les uns après les autres, dix, quinze, vingt. Et sauvages la plupart. Est-ce moi tous ces visages ? Ce sont d’autres ? De quels fonds venus ? Ne serait-il pas simplement la conscience de ma propre tête réfléchissante ? (Grimaces d’un visage second, de même que l’homme adulte qui souffre a cessé par pudeur de pleurer dans le malheur pour être plus souffrant dans le fond, de même il aurait cessé de grimacer pour devenir intérieurement plus grimaçant.) Derrière le visage aux traits immobiles, déserté, devenu simple masque, un autre visage supérieurement mobile bouillonne, se contracte, mijote dans un insupportable paroxysme. Derrière les traits figés, cherchant désespérément une issue, les expressions comme une bande de chiens hurleurs…"

Michaux, L’espace du dedans
Moi, prenant des photos sans intention véritable, ce sont des silhouettes qui me viennent : sont-ce moi, ces contours ? Sans visage, et sans démarche, sans mouvement ni direction - oui, de quels fonds venus et vers où ils m'entraînent. Toutes silhouettes qui me pensent, qui me figurent.

2 commentaires:

cécile portier a dit…

dévisager, défigurer : c'est dans l'écart entre ces deux mots si proches, et comme en miroir, ou en ombres réciproques, qu'on peut se penser aux autres et à soi-même.
Merci pour ce texte et pour le chemin vers celui de Michaux

Arnaud Maïsetti a dit…

@cécile : et en creux, les mots envisager, configurer - par lesquels ils prennent appui ?